France

Le Guen: «La stratégie gouvernementale face à la grippe A aura des effets collectifs nuisibles»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 07.09.2009 à 18 h 54

Le député socialiste formule une série de critiques concernant l'action gouvernementale et annonce la convocation des principaux ministres concernés devant l'Assemblée nationale.

Le dispositif gouvernemental français de lutte contre la pandémie grippale A(H1N1) n'a guère fait l'objet de controverse de nature politique. Dans un entretien accordé à Slate.fr, le Dr Jean-Marie Le Guen, député (PS, Paris) et président de l 'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris formule une série de critiques concernant l'action gouvernementale et annonce la convocation des principaux ministres concernés devant l'Assemblée nationale.

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Vous êtes aujourd'hui — avec Bernard Debré (UMP, Paris) — l'un des rares députés à commencer à dénoncer certains des aspects du plan gouvernemental de lutte contre la nouvelle menace pandémique grippale. Pensez-vous également qu'il ne s'agit ici que d'une «grippette» et que le gouvernement en «fait trop»?

Il est pour moi essentiel et urgent, face à cette menace pandémique, d'en appeler à plus de solidarité, à plus d'action sociale. Il nous faut lutter contre une forme récurrente d'individualisme anti-pandémique; une forme que ne cesse de promouvoir le gouvernement. La lutte contre la pandémie n'aura de sens et d'efficacité que si elle peut devenir, enfin, solidaire.

En pratique, que voyons-nous? Les pouvoirs publics n'ont fait que décliner sans aucune nuance ce qu'ils avaient (fort heureusement d'ailleurs) élaboré il y a cinq ans au vu de la menace «grippe aviaire» due au A(H5N1). De ce fait, la puissance publique, en France, s'exonère de ses responsabilités en renvoyant à chacun la nécessité d'une lutte individuelle. Ceci n'est certes pas sans fondement mais fait malheureusement l'économie de tout ce qui peut exister en termes de solidarité.

Est-ce dire que vous reprochez au gouvernement d'organiser la diffusion de messages individuels de prévention?

Nullement. Mais je lui reproche de se borner à cet aspect individuel, d'atomiser la lutte préventive, ce qui est doublement néfaste: tant d'un point de vue médical que démocratique. A ne marteler, comme il le fait depuis des semaines, des messages ne concernant que chacun d'entre nous le gouvernement pousse à une forme d'individualisme qui ne prend pas en compte la dimension éminemment collective du phénomène pandémique. Tous ces messages n'ont qu'une cible (l'individu) et oublient la collectivité.

Certes. Mais ne pensez-vous pas qu'inciter l'individu à se protéger, c'est aider à la protection de la collectivité?

Bien évidemment. Mais ceci est totalement insuffisant et pourrait rapidement devenir  contre-productif . Les individus ne sont pas les seules cibles. Il existe de multiples autres relais (associatifs, syndicaux etc.) qui pourraient amplifier utilement (et de manière citoyenne) les messages sanitaires préventifs. Pas question, bien évidemment, de je ne sais quel «Grenelle de la grippe» mais bien l'incitation gouvernementale à développer cette dynamique. Le président de la République et le gouvernement maîtrisent amplement, au quotidien, leur pouvoir de réponses incitatrices face à toutes les crises sociales et économiques qui frappent la France. Pourquoi se bornent-ils ici à la seule dimension individuelle?

Pouvez-vous préciser votre propos?

On ne cesse plus depuis des semaines de nous dire «lavez-vous les mains!», «mouchez -vous bien correctement!; «faites attention à vous!». On affole la personne sans jamais responsabiliser, sans jamais prendre la dimension collective du phénomène. Pour schématiser les messages gouvernementaux nous disent: si dans les prochains mois vous ressentez un peu de fièvre, quelques courbatures, une petite fatigue l'urgence est de rester chez vous pour ne pas contaminer les autres...

Personne ne dit aux conducteurs de la RATP (c'est un exemple parisien qui vaut pour tous les personnels des transports collectifs en France ) que l'important est certes qu'ils se protègent individuellement mais aussi que la moindre fébricule ne doit pas leur faire oublier qu'ils transportent chaque jour, entre autre, des infirmières et des médecins allant vers les hôpitaux et des cliniques où ils vont soigner des malades souffrant  - entre autre - de la nouvelle grippe. Pousser chacun, comme le fait depuis des semaines et sans nuance aucune le gouvernement chacun à se «surprotéger» aura immanquablement des effets collectifs nuisibles. Nous allons tous devenir frileux face à la plus petite poussée de fièvre. Tout se passe comme si notre gouvernement avait oublié que le «mieux» individuel  pouvait être l'ennemi du bien  collectif.

Critiquez-vous ici une instrumentalisation de la lutte anti-pandémique à des fins politiques?

Oui et non. Bien évidemment les responsables gouvernementaux trouvent, chacun à leur manière, intérêt à tendance à tordre  la réalité épidémiologique pour «surjouer» avec la nécessité à la fois absolue et unique de la protection individuelle, quoiqu'il en coûte à la collectivité. Ceci est tout particulièrement vérifiable avec la politique gouvernementale (sans précédent au monde) du «tout vaccinal». On ne fait ici que  simplifier les choses à l'extrême. Le gouvernement a décidé (quand, comment, avec qui, pourquoi, sur quelles bases scientifiques et rationnelles, à quel prix ?) de  proposer la vaccination à chacun d'entre nous. Dans le même temps le même gouvernement se refuse à expliquer les raisons scientifiques qui le poussent à proposer en priorité ce vaccin aux les femmes enceintes, aux enfants, aux personnes obèses ou médicalement plus à risques de souffrir, voire de mourir de cette infection virale. Le flou est le plus complet, personne n'y comprend plus rien.

Un seul exemple: la France a décidé d'acheter pour un milliard d'euros environ cent millions de doses de vaccins. Et on ne sait toujours pas quels médecins seront habilités à pratiquer ces vaccinations dans des centres spécialisés... Les grandes entreprises se sont mieux organisées que les services publics ceux de l'éducation ou de l'hospitalisation. Si le sujet n'était pas aussi grave on pourrait parler d'aimable plaisanterie. Le gouvernement semble aujourd'hui incapable de véritablement faire preuve de pédagogie. Comment pourrait-il faire cette pédagogie dès lors qu'il s'est refusé à toute transparence, à tout débat? Force est bien de constater qu'il a pris la plupart des décisions importantes, notamment celles de sa politique du «tout vaccinal» sous le couvert du «secret défense»?

Face à une menace pandémique cette situation est-elle nouvelle?

Oui. Cette situation est nouvelle et d'autant plus paradoxale qu'il y a quelques années (quand Jacques Chirac était président de la République et Xavier Bertrand, ministre de la Santé) nous avions pu en toute transparence républicaine, élaborer une réponse nationale face au risque potentiel du A(H5N1). Aujourd'hui, plus rien. «Secret défense» ce qui ne peut que nuire à l'efficacité même du dispositif. Ceci n'est pas acceptable. Qu'ils concernent la santé publique, la liberté individuelle ou l'économie les enjeux sont considérables. Ils réclament au plus vite l'organisation d'un véritable débat parlementaire qui n'a jamais eu lieu. Or on ne peut plus sur un sujet essentiel s'exonérer du droit commun. C'est pourquoi nous souhaitons entendre au plus vite les principaux ministres concernés: Brice Hortefeux, Luc Chatel et Roselyne Bachelot. Mme Bachelot ne devrait plus guère tarder à s'expliquer devant la représentation nationale. J'espère qu'elle parviendra à dépasser les propos réducteurs qu'elle ne cesse, sur ce thème,  de tenir sur les ondes radiophoniques et télévisuelles. Pour le reste? Nous ne savons rien, ou presque. Comment ne pas voir ici un symptôme majeur du déficit démocratique national?

Propos recueillis par Jean-Yves Nau

Image de une: Hôpital Gaston-Bourret de Noumea, le 25 août 2009. REUTERS

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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