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Arrêtons de dire que nos politiques sont impuissants face à la situation

Eric Le Boucher, mis à jour le 06.04.2015 à 13 h 26

Le discours consistant à constater (ou à dénoncer) l'affaiblissement de nos dirigeants en raison des contraintes extérieures encourage le populisme. Car il existe des marges de manoeuvre, à condition de vraiment réformer.

François Hollande et le gouvernement Valls, le 1er avril 2015 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande et le gouvernement Valls, le 1er avril 2015 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

Cela se chante en rengaine: la politique ne peut plus rien. Les enjeux sont devenus mondiaux, ils dépassent l'espace des Etats, les multinationales sont si imposantes et si riches qu'elles dictent leur volonté aux pouvoirs législatifs, la finance vit au-dessus des nations et échappe à leur contrôle et, pour en finir une bonne fois pour toutes avec les dernières velléités volontaristes, les Etats sont endettés jusqu'à la gorge, ils n'ont d'autre choix que de couper dans leurs dépenses.

L'«autre politique» ne fonctionne pas

Le populisme vient en refrain de cette chanson: il est temps que les gouvernants réaffirment leur puissance et c'est facile, il suffit pour cela de voir que toutes les camisoles sont «extérieures» (Wall Street, Bruxelles, l'immigration) pour décider de fermer les portes, de renvoyer ces monstres chez eux et de remettre une main ferme sur la caisse publique.

Il y a deux façons de leur répondre.

La première est celle à laquelle s'emploient en France Nicolas Sarkozy ou le Medef contre le Front national. Expliquer que les «solutions» populistes n'en sont pas, qu'elles sont des mirages. Les «contraintes extérieures» sont en réalité plus fortes qu'ils ne le pensent: les pays sont étroitement insérés dans l'économie mondiale et ils ne pourraient, éventuellement, s'en défaire qu'à un coût démesuré.

Le gouvernement d'Athènes en fait la cruelle démonstration in vivo: l'«autre politique» ne fonctionne pas. Mais elle ne marche pas non à cause d'un «manque de courage» des gouvernants, non parce que les Etats européens seraient devenus les «valets de la finance» dont le but serait s'asservir la Grèce rebelle, mais parce que l'autre politique est une illusion. Le gouvernement Syriza n'arrive tout simplement pas à formuler une alternative réaliste. Le gouvernement d'Aléxis Tsípras fait, contre son gré, un magnifique travail pédagogique de démolition des fantasmes populistes. Il faudrait, sans rire, que les Européens le remercient économiquement de ce beau cadeau politique.

La réponse doit venir de l'intérieur

L'autre réponse est à l'opposé: montrer que les «monstres extérieurs» ne sont que pour peu dans les malheurs nationaux qui plongent leurs racines à l'intérieur. Mais cette «réponse intérieure», les gouvernements manquent d'audace et d'inventivité pour la donner.

La France est typique de réformes en demi-mesure ou plutôt en quart de mesure, insuffisantes tant sur la forme que sur le fond. Cette «impuissance», celle-ci réelle, partagée par la droite comme la gauche, elle s'est vue sur les retraites, qui ont fait l'objet d'une succession de réformes toujours trop courtes. L'inconvénient du «jamais fini» est de créer une ignorance du «coup suivant» et de planter un climat d'incertitude néfaste pour les ménages quant à leur consommation et à leur épargne. Le cas est général, les hausses d'impôt mitraillées par Sarkozy-Fillon avant Hollande-Ayrault ont le même effet: installer une méfiance fiscale des ménages comme des entreprises, méfiance qui est aujourd'hui à l'origine du manque d'oxygène de la reprise.

On fait les réformes par petits bouts par manque de courage. On les fait mal aussi par manque d'idées. Les gouvernements ont comme intégré le fait que les finances étant asséchées, que les syndicats étant de toute façon contre, on ne peut rien faire que des pseudo-réformes, embellies par de la «com».

Même si les caisses sont vides et même si les syndicats français font en effet la triste démonstration qu'ils sont incapables, hormis la CFDT, d'accompagner le réformisme social-démocrate voulu par François Hollande, un gouvernement n'en est pas réduit à des expédients pour autant.

L'urgence devrait le forcer à l'inventivité. A propos de l'immigration, par exemple. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont montré par le sang l'échec de la France pour insérer les jeunes de la deuxième génération de l'immigration. Une excellente étude de France Stratégie (la résurgence du Plan) nous apprend l'ampleur du désastre et donne des pistes.

Des pistes spécifiques

On savait que les descendants d'immigrés d'Afrique subissaient une accumulation de handicaps, de formation, de travail et de logement. Mais qui savait que quatre garçons de parents africains ou maghrébins sur dix sortent du système scolaire sans diplôme? Que le fait d'habiter dans une zone urbaine sensible accroît de moitié la probabilité d'être au chômage? Que la fonction publique les discrimine à l'embauche autant que le secteur privé?

La politique traditionnelle, gouvernementale et syndicale, française est de constater que ces jeunes sont les premières victimes des dysfonctionnements du système social français et de vouloir réparer ce système par plus d'argent et plus de moyens. Une solution vouée à l'insuffisance.

L'intérêt de l'étude est de donner des pistes spécifiques.

Pour l'éducation: donner aux écoles des «projets», revoir la carte scolaire, insister sur l'école dès 2 ans, ouvrir la porte aux entreprises.

Pour l'emploi: 10.000 recrutements d'apprentis dans la fonction publique, ne plus réserver les «emplois francs» (aide de 5.000 euros) aux CDI mais les permettre aux CDD.

Pour le logement: accroître la mixité du parc social.

Tout est concret et faisable à condition de briser des tabous: faire de la place à l'école aux entreprises, remettre en cause le droit opposable au logement, etc. En clair, lever les mille obstacles idéologiques qui interdisent l'inventivité.

Manuel Valls veut poursuivre les réformes. Qu'il demande à ses ministres de cesser de changer de regard. L'impuissance de ce gouvernement vient de son conformisme.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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