Monde

Accord iranien: le pétrole ne coulera pas à flots

Keith Johnson et Jamila Trindle, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 03.04.2015 à 11 h 20

L'accord conclu entre l'Iran et le groupe des 5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France et Allemagne) offre les allègements de sanctions demandés par Téhéran. Il ne va pourtant pas se traduire à court terme par une ruée des investisseurs ni par un raz-de-marée du pétrole iranien sur les marchés.

Une pompe à essence en Californie, mars 2012. REUTERS/Mario Anzuoni

Une pompe à essence en Californie, mars 2012. REUTERS/Mario Anzuoni

L'accord-cadre conclu jeudi 2 avril, visant à limiter le programme nucléaire iranien, ouvre la porte à un éventuel retour du pétrole iranien sur le marché mondial et injecte une bonne dose de remontant dans le bras de l'économie assiégée de la République islamique. Mais il faudra des mois pour démêler l'entrelacs de sanctions financières et liées à l'énergie –ce qui signifie qu'il est fort peu probable qu'un surplus de pétrole iranien déferle sur le marché cette année.

L'accord expose les étapes d'une levée progressive des sanctions économiques et financières les plus sévères qui ont assommé l'économie iranienne et contribué à attirer le pays à la table des négociations. Mais l'allègement des sanctions dépend de la conclusion d'un accord final prévu cet été, et de la confirmation par des inspecteurs internationaux que Téhéran remplit tous ses engagements.

L'Iran reste confronté à une foule d'obstacles. Les banques et entreprises internationales, circonspectes après s'être vu imposer des limites à leurs affaires avec l'Iran pendant des années, restent timorées à l'idée de s'aventurer de nouveau dans ce qui est essentiellement devenu un Etat paria sur la scène internationale. Et le Congrès américain pourrait également mettre des bâtons dans les roues de l'accord en votant de nouvelles sanctions à l'égard de l'Iran.

Les cours du pétrole brut ont dégringolé jeudi lors de l'annonce de l'accord provisoire, chutant de rien moins que 5% sur le marché londonien, après avoir décliné toute la semaine devant la simple idée qu'un tel accord susciterait un afflux de brut sur un marché déjà saturé.

Les diplomates occidentaux ont clairement annoncé que la levée des sanctions dépendait de la coopération iranienne. Le président américain Barack Obama a affirmé que «les sanctions peuvent être réinstaurées immédiatement» si l'Iran ne respecte pas les termes du contrat.

Si l'accord prévoit nettement que l'Iran retrouvera sa place sur le marché pétrolier international et dans le système financier dans la mesure où il se soumettra aux restrictions nucléaires convenues, le temps que prendra cette réhabilitation n'est pas très clair.

Une fois que les changements apportés au programme nucléaire iranien auront été constatés par les inspecteurs internationaux, l'Union européenne lèvera toutes les sanctions financières, a affirmé jeudi Federica Mogherini, chef de la diplomatie européenne. Les sanctions européennes mises en place en 2012 empêchaient les banques iraniennes d'utiliser le réseau SWIFT, ce système de messagerie utilisé par les banques pour leurs transactions internationales. Les Etats-Unis prévoient également de lever les sanctions secondaires qui menacent actuellement de blacklister toute banque étrangère faisant des affaires avec l'Iran.

Les restrictions américaines et européennes en vigueur limitent les exportations de pétrole iraniennes à 1 million de barils par jour, soit moins de la moitié de ce que l'Iran exportait auparavant.

Le casse-tête de la levée des sanctions

Le communiqué de presse à Lausanne, en Suisse, n'a pas annoncé clairement les délais exacts dans lesquels seraient effectuées ces vérifications de conformité. Obama a évoqué les gros efforts qu'il restait à faire jusqu'à la signature de l'accord final en juin, notant que «rien n'est accepté tant que tout ne l'est pas». La fiche technique américaine égrène le déluge d'engagements iraniens nécessaires pour garantir la levée des sanctions, notamment la destruction de milliers de centrifugeuses, la réduction de réserves d'uranium et le retrait de combustible nucléaire irradié susceptible de servir de matière première à la fabrication d'une bombe.

Les sociétés américaines seront sûrement les dernières à être autorisées à revenir en Iran car elles ont été soumises à des restrictions commerciales vis-à-vis de ce pays pendant des dizaines d'années de plus que les autres entreprises étrangères. Même si les sanctions liées au nucléaire sont levées, les Etats-Unis ne supprimeront pas celles liées aux violations des droits humains et au terrorisme qui, pour beaucoup, datent des années 1990. Et c'est également valable pour les celles qui limitent les investissements par des compagnies pétrolières américaines et occidentales dans le secteur pétrolier iranien.

«Honnêtement, je ne crois pas que les acteurs concernés de l'économie américaine soient tenus en haleine», affirmait Richard Sawaya, directeur du groupe USA*Engage, dans un mail du 1er avril.

La levée des sanctions est un véritable casse-tête qui pourrait à court terme en repousser les avantages pour l'Iran.

Le pays aura par exemple besoin d'avoir accès au système financier pour récolter les bénéfices de tous les autres secteurs s'ouvrant à lui. Faute d'une réhabilitation à grande échelle de son secteur bancaire, les entreprises désireuses de faire des affaires légalement avec l'Iran auront sans doute du mal à trouver une banque acceptant de transférer leur argent. C'est exactement ce qu'il s'est passé sous les termes de l'accord provisoire, signé en novembre 2013, qui assouplissait les restrictions sur le commerce de biens tels que les éléments d'avions et d'automobile.

Le marché pétrolier est déjà suralimenté

Voilà qui pourrait affecter la vitesse et l'ampleur du retour de l'Iran sur le marché pétrolier international. Depuis 2012, les exportations de pétrole iranien ont été sévèrement limitées par les sanctions, entraves financières qui ont réduit les revenus de Téhéran et l'ont poussé à négocier.

En faisant pression pour une levée des sanctions, les représentants iraniens ont insisté sur le fait qu'ils pourraient rapidement faire passer la production du brut du pays de 2,7 millions à 4 millions de barils par jour, et ainsi exporter davantage vers leurs clients en Asie. En effet, des acheteurs potentiels en Chine et en Inde ont exprimé leur intérêt pour un nouvel accès au brut iranien bon marché. En attendant, l'Iran possède environ 30 millions de barils de pétrole (soit une dizaine de jours de production) entassés sur des tankers, en attente d'être déversés sur le marché.

Sachant que les restrictions épineuses de l'accord attendent encore jusqu'à la date butoir du 30 juin, le spectre d'un geyser de pétrole iranien jaillissant sur un marché déjà sur-approvisionné paraît fort improbable. Les analystes du marché pétrolier estiment qu'il faudra des mois pour démêler les sanctions pétrolières, faire repartir les gisements iraniens fatigués et organiser des contrats frais avec des acheteurs en Asie.

Et à une époque où le marché pétrolier mondial est encore suralimenté –les cours ont chuté de plus de 50% depuis l'été dernier– le brut iranien ne dispose pas d'une très grande marge de manœuvre pour y trouver une place. La production de l'Opep est à son plus haut niveau depuis l'automne dernier; celle de l'Arabie saoudite flirte avec des records absolus de 10 millions de barils par jour. Partout, les producteurs de pétrole se bousculent pour obtenir des parts de marché alors que la demande n'est pas encore repartie.

Le simple fait de produire davantage de pétrole en Iran va s'avérer un défi de taille pour un secteur coupé des technologies et des investissements occidentaux depuis des années et qui va avoir besoin de plusieurs milliards de dollars et de plusieurs années pour atteindre son potentiel maximal.

«Les marchés pétroliers semblent croire que la saturation de brut va s'aggraver rapidement, avec ou sans accord iranien, écrivait Ed Morse, analyste spécialiste du pétrole à Citigroup le 30 mars. Rien ne pourrait être plus loin de la réalité, même si un accord est conclu cette semaine.»

Le simple fait de remplir les termes de l'accord et pour l'Agence internationale de l'énergie atomique de procéder aux vérifications risque de repousser le retour du pétrole iranien à 2016, explique Richard Mallinson, analyste chez Energy Aspects, à Londres. Même alors, les obstacles qui persistent dans le secteur pétrolier iranien privé d'investissements ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Ce qui limite la quantité de pétrole supplémentaire que l'Iran sera capable de pomper et d'exporter à quelques centaines de milliers de barils par jour à moyen terme.

Pour Mallinson, «certes c'est du pétrole en plus, mais ce n'est pas un raz-de-marée».

Keith Johnson
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Jamila Trindle
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