Parents & enfantsFrance

Le classement des lycées, une machine à renforcer les inégalités

Louise Tourret, mis à jour le 03.04.2015 à 7 h 59

Ceux qui utilisent le mieux ces informations sont les élèves issus des familles les plus aisées et le ministère ne les utilise pas pour améliorer le système éducatif.

Photo de faung; lycée Henri IV à Paris,  via Flickr CC License by.

Photo de faung; lycée Henri IV à Paris, via Flickr CC License by.

Votre lycée –mieux: le futur lycée de votre enfant– est-il bien classé au palmarès des établissements? Un coup d’œil sur les sites des grands quotidiens et magazines vous permet de le savoir en quelques secondes.

Ces classements publiés par la presse sont fabriqués à l’aide des statistiques établies par la DEPP, le service ad hoc du Ministère de l’éducation. Les données publiées le 1er avril sont regroupées sous le nom d'Ival. Il s’agit de considérer la réussite au bac, les mentions, l’accompagnement des élèves –c’est-à-dire leurs progrès éventuels, le fait que ces élèves ne soient pas virés en cours de route pour ne pas plomber les résultats au baccalauréat…

Mais que disent vraiment ces classements des établissements?

Ils mettent en lumière ce que tout le monde sait: tous ne se valent pas. Ils donnent de précieuses infos, quand l’évaluation des collèges et des écoles primaires se fait par sectorisation. Le ministère aime mettre en avant la valeur ajoutée de certains lycées. Les grandes «marques» du Ve arrondissement de Paris, qui ont trié des génération d’élèves parisiens pour ne prendre que les mieux notés, n’ont pas beaucoup de mérite à engranger les mentions très bien. En revanche, contrairement à ce qu’on pourrait croire sans le lire dans les classements, certains lycées de quartiers populaires effectuent un travail extraordinaire. C’est le cas du très symbolique lycée Alfred-Nobel à Clichy-sous-Bois.

Mais cette reconnaissance de l’inégalité par l’institution est à double tranchant. Si elle permet de sortir d’une certaine forme d’hypocrisie (non, l’école républicaine n’est pas la même pour tous et partout), cette information alimente aussi les logiques de choix et de marchés scolaires.

Cela renforce même les inégalités sociales. Les sociologues comme Agnès van Zanten, chercheuse au CNRS et à Sciences-Po, le savent: ceux qui utilisent le mieux ces informations sont les élèves issus des familles les plus aisées et proches du monde scolaire. Les milieux populaires privilégient davantage la proximité. C’est paradoxal: en matière scolaire, l’information est facteur de disparités.

Pire, cela fait 22 ans que le ministère publie ce type de données, et que cela ne fait pas vraiment avancer l’école. Comme nous le fait remarquer Philippe Tournier, secrétaire général du syndicat majoritaire des chefs d’établissement, le SNPDEN:

«Globalement, on n’a tiré aucune conclusion en matière de pilotage du système éducatif. Le ministère publie des données dont il ne retire pas d’enseignement, il se contente de mettre en avant les lycées les plus performants.»

Ce qui serait pertinent serait la diffusion des méthodes qui permettent la réussite des lycées qui accueillent un public moins acquis à la réussite scolaire. Comme Alfred-Nobel, dont la proviseure, Catherine Manciaux, a justifié la «dynamique gagnante» au Monde par l’investissement colossal de tout le personnel de l’établissement

«Ils s’investissent bien au-delà de leur travail. Les professeurs sont des super-pédagogues, qui partent d’où en sont les élèves, et non pas d’où ils devraient être, sans transiger sur les exigences.»

Et bien sûr c’est aussi une question de moyens: classé en REP, Nobel bénéficie de plusieurs avantages en termes de personnes disponibles et de projets (des coordinateurs pour travailler en équipe, des rémunérations de professeurs plus avantageuses, plus d’accompagnement scolaire…).

Mais communiquer sur les besoins des lycées, quand le ministère n’a pas toujours de quoi y répondre, c’est forcément moins vendeur.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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