Monde

L'accord sur le nucléaire iranien est bien plus substantiel que prévu

Joshua Keating, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 03.04.2015 à 7 h 21

Alors que les négociations semblaient au bord de l'implosion à Lausanne, le texte finalement rendu public contient certains détails d'importance.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool.

Nous avons un accord nucléaire! Ou plutôt un accord-cadre en vue d'un accord définitif. Voire des «paramètres clés» permettant de résoudre le dossier. Mais ce pourrait être aussi les «contours d'une compréhension susceptible d'ouvrir la voie à une phase finale de négociations».

Qu'importe le nom que vous lui donnerez, le «plan d'action» lu à voix haute, jeudi 2 avril, par Federica Mogherini, la ministre européenne des Affaires étrangères, et Javad Zarif, son homologue iranien, est bien plus complet qu'auraient pu le laisser présager huit jours de discussions houleuses. Mercredi encore, les négociations à Lausanne semblaient au bord de l'implosion, avec plusieurs ministres quittant les lieux. De l'impression générale, après un ultime marathon entre mercredi soir et jeudi, on prévoyait un «accord» équivalant vaguement à un sauvetage de face en forme de «point-presse officiel», comme le suggérait Zarif jeudi matin, soit une manière de cacher la poussière sous le tapis en attendant l'été et son prochain cycle de négociations.

Reste que l'accord dévoilé jeudi après-midi contient bien certains détails d'importance. Selon un résumé publiée par le Département d’État américain, l'Iran réduira son arsenal de centrifugeuses pour n'en garder que le tiers, soit environ 6.000 installations, et n’enrichira son uranium qu'à 3,67% ces quinze prochaines années. (L'uranium de qualité militaire est enrichi à plus de 90%). Cet enrichissement d'uranium n'aura lieu que dans la centrale de Natanz et le réacteur fortifié de Fordow deviendra un centre de recherches nucléaires. Les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) auront accès à toutes les centrales nucléaires iraniennes. Et l'Iran réduira substantiellement son stock d'uranium enrichi, même si on ne sait pas encore s'il sera dilué ou expédié à l'étranger.

Quand l'Iran aura tenu ses engagements, l'Europe et les États-Unis suspendront leurs sanctions liées au nucléaire et toutes les anciennes résolutions de l'ONU concernant cette question, y compris celles imposant des sanctions, seront levées, mais «l'architecture» de ces programmes de sanctions restera en place afin qu'elles soient rapidement remises en œuvre si jamais l'Iran ne respecte pas sa part du contrat. (Vu comment le Congrès américain s'oppose à la levée de ces sanctions, l'administration Obama n'avait probablement pas la capacité de les effacer complètement).

Il y a encore beaucoup à statuer, y compris sur la manière dont l'Iran devra répondre aux questions de l'AIEA concernant ses activités nucléaires passées. Les mécanismes de contrôle et d'inspection restent encore à concevoir. Et, quand on compare les déclarations iranienne et américaine de jeudi, il semblerait qu'il y ait une ambiguïté sur la date de levée des sanctions –est-ce dès la signature de l'accord ou petit à petit, au gré de sa mise en œuvre?

On ne devrait pas considérer les détails donnés par le Département d’État américain comme gravés dans le marbre. Par le passé, lors de ces négociations, des éléments qui semblaient actés se sont révélés simplement «provisoires». Peu avant la déclaration de jeudi, l'équipe iranienne informait sa presse nationale qu'aucune de ses activités nucléaires n'allaient être suspendues, un son de cloche bien différent de ce que nous avons pu entendre du côté américain.

Et il y a aussi ce détail loin d'être insignifiant: les deux parties ne négocient pas uniquement l'une avec l'autre, mais chacune négocie avec son propre gouvernement. D'ici juin, date à laquelle les derniers détails de l'accord seront négociés, le temps est assez long pour que les adversaires politiques internes, à Téhéran comme à Washington, aient la possibilité d'interférer.

Reste que l'accord dévoilé jeudi est bien plus substantiel que prévu. Il justifie aussi la décision de Kerry et d'Obama de repousser la date limite du 31 mars et de rester à table des négociations avec les Iraniens. Comme le Guardian le faisait remarquer mercredi, la dernière fois que des diplomates américains ont passé autant de temps à négocier sur un sol étranger, c'était au moment du Traité de Versailles en 1919. Vu que l'administration se dirige vers une inévitable confrontation avec le Congrès sur la question des sanctions, il ne s'agit probablement pas d'un précédent historique cher à son souvenir.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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