Culture

Tobias Jesso Jr, ou comment emballer la critique avec des démos précaires

Cédric Rouquette, mis à jour le 04.04.2015 à 19 h 16

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Tobias Jesso Jr, Darren Hayman, Agincourt, Gainsbourg et Radio France.

«Goon» de Tobias Jesso Jr.

«Goon» de Tobias Jesso Jr.

Le buzz: Tobias Jesso Jr.

Les médias sont unanimes. Mais ça, c’était avant la lecture à laquelle vous êtes en train de vous livrer. Avec Goon, son premier album à peine paru, le Canadien Tobias Jesso Jr a décroché le pompon de la reconnaissance instantanée. Les Inrocks, déchirants d’enthousiasme: «C’est, sans contestation possible, l’un des grands albums de l’année, que l’on ne nous demande juste pas de préciser l’année en question.» «La leçon de piano», a titré Magic au sujet d’un parfait débutant sur l’instrument. Partout, l’album, qui n’a pas un mois, est présenté comme un «classique». Les chansons comme «intemporelles». Même nos amis si sûrs de la Blogothèque ont joué la surchauffe.

Redescendons sur terre.

Bien sûr, la sympathie dont bénéficie le trentenaire chevelu ne tombe pas du ciel. Tobias Jesso a pour lui une épure dont l’époque a, semble-t-il, oublié l’efficacité. Toute sa musique est construite autour d’un format standardisé par John Lennon il y a 45 ans, repris avec classe par ses amis Harry Nilsson ou Elton John (celui de Your Song). Des accords au piano. Une voix. Une pop song. On est en famille.

Il chante des sujets pour tous: l’amour, ses affres, la dépendance béate ou malsaine qu’il peut susciter. Son itinéraire, quoique classiquissime, suscite admiration et compassion. Jeune, Tobias Jesso était dodu, marginalisé, incompris, sinon rejeté. Il a fallu qu’il gratte la guitare, puis récemment découvre le piano (et avec lui sa voie) pour obtenir une forme de re(con)naissance sociale.


Parler de «classique», cela reste cependant très décalé pour un work in progress intéressant mis en musique par un producteur adroit, Chet «Jr» White. Un pianiste a peine éclos sort généralement de son instrument des accords plaqués de façon scolaire. On n’y échappe pas ici. Le morceau d’ouverture, Can’t Stop Thinking About You, oscille comme il peut entre un monument fragile et une méthode d’apprentissage Yamaha. La voix douce mais peu assurée –aussi peu assuré que l’accordeur de piano passé par là– trouve une façon de dessiner des mélodies recevables, mais souvent prévisibles.

Lennon, Nilsson, Tobias Jesso admet les avoir écoutés. Mais être très influencé n’a jamais signifié être à la hauteur. Dans Magic, il présente «la sincérité des sentiments» comme «la base de toute oeuvre artistique réussie». Nous croyons, pour notre part, que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Sinon, le monde se gaverait tous les jours de chefs-d’oeuvres intemporels.

Si l’on fait abstraction des textes, émouvants si l’on n’a pas peur des formules toutes faites,  à l’image des titres des morceaux (How Could You Babe, Without You, For You, Just a Dream…), l’oreille n’est vraiment caressée que dans les moments où le piano insistant laisse la place à des arpèges de guitare (The Wait), un solo saturé déjanté (Crocodile Tears) ou une batterie lancinante (Bad Words). Probablement le signe qu’il fallait creuser pour rendre justice aux vraies étincelles intériorisées par le jeune homme.


Très loin de la créativité d’un Chris Garneau ou de la personnalité d’un Benjamin Clementine, autres chanteurs actuels scotchés à leur clavier, Tobias Jesso Jr est le produit d’une période où il est devenu monnaie courante de faire paraître des disques inaboutis, rendus possibles par le home studio et par YouTube. Il est heureux qu’il en aille ainsi, si cela n’altère pas la capacité de discernement. Tobias Jesso Jr. l’exprime lui-même avec une sincérité confondante: «Je savais qu’il y avait autour de mes maquettes un vrai potentiel autour duquel broder.» Un potentiel autour duquel broder… On a entendu la même chose.

Dans la playlist de Dans ton casque #3: les trois meilleurs morceaux du disque et les deux qui illustrent le mieux ses limites

Le coup de pouce: Darren Hayman

On doute que François Hollande et Jean-Luc Mélenchon connaissent Darren Hayman. Le chanteur anglais est pourtant, peut-être, le seul capable de toucher leur sensibilité commune par les temps qui courent. Un disque qui s’appelle Chants for Socialists (vous avez bien lu) les réunira toujours plus qu’un bon Carla Bruni.

Hayman, avant de faire du rock intello, a été le leader d’un groupe pétillant de la scène britpop jusqu’au milieu des années 2000: Hefner. Le public français avait découvert ce leader déjanté à lunettes sur la scène de la Cigale en septembre 1998, en première partie de Belle and Sebastian. Un groupe qui a enregistré un Hymne for the Cigarettes et chanté la mort de Thatcher avant les autres a forcément quelque chose en plus. Ceux qui connaissaient son existence ont toujours conçu un scepticisme blessé autour leur absence de succès digne de ce nom.


En solo, Hayman a continué à produire à un rythme phénoménal. Son dernier disque met en musique des textes de la fin du XIXe siècle de l’activiste anglais William Morris. C’est un grand album mélancolique, totalement décalé. Sur Message of the March Wind, Hayman a la justesse exquise d’un Bonnie Prince Billy. Il va continuer à faire 1% des voix. Peu importe. On saura.

 

Dans la playlist de Dans ton casque #3: quatre classiques d’Hefner et quatre chants pour socialistes

Un vinyl: Fly Away, par Agincourt

Le folk britannique des années 60 et 70 a eu son coffret, le définitif Anthem in Eden, paru en 2005. Nick Drake, Bill Fay et Fairport Convention y côtoient d’illustres inconnus. Mais la notoriété d’Agincourt était encore insuffisante pour figurer même parmi ces illustres inconnus. Trop petit, trop rare, trop inaccessible.

Paru en 1970 sur Merlin (enchanteur?) Records, Fly Away, l’album façonné par ce trio britannique, fait partie des vinyles les plus chers du monde. Pressé alors à 50 exemplaires, il s’échange largement 700 dollars, ce qui lui valut, il y a deux ans, une place dans le Top 10 des disques ayant le plus de valeur de The Void.

Sa réédition en 2011 fut elle aussi très chiche: 750 copies, toutes serties d’un certificat d’authenticité. Pour presque 100 euros, il sera peut-être à vous.

Ce disque folk-pop psychédélique, chef d’oeuvre de sens mélodique et d’inventivité dans les arrangements,est pourtant exceptionnel du début à la fin. Les plate-formes de streaming sont là pour rattraper le coup. Le son n’est pas génial, c’est presque un euphémisme, mais vous pourrez vous faire une idée de ce que vous avez longtemps raté.

Dans la playlist de Dans ton casque #3: six extraits de Fly Away, et on s’est retenus…

Un lien: les playlists de Radio France

Entendre Leonard Cohen plutôt que Patrick Cohen, c’est le privilège des auditeurs de France Inter depuis plus de deux semaines désormais, selon une chouette formule trouvée par Libé. Personne ne prétend qu’il faudrait faire durer le plaisir pendant des mois. Mais en attendant, les plus attentifs auront relevé que les playlists de grève des différentes stations –notamment d’Inter– avaient quand même une sacrée gueule de Dream Team. Tout sauf un hasard: «Il faut que chaque morceau soit vraiment revendiqué», affirme Didier Varrod, le patron de la programmation.

Chaque tranche horaire est consignée ici avec minutie. Dans notre play-list, nous avons extrait 17 morceaux français, «vraiment revendiqués» par Dans ton casque. Un par jour de grève. France Culture d’Arnaud Fleurent-Didier était un passage obligé.

Un copier-coller: bientôt du Gainsbourg-Vannier inédit

FactMag nous a appris cette semaine qu’une musique de film perdue à jamais, ou présumée telle, avait été retrouvée. Les Chemins de Katmandou, co-composée par Serge Gainsbourg et Jean-Claude Vannier, a marqué la première collaboration entre les deux hommes, deux ans avant leur chef-d’oeuvre commun, Histoire de Melody Nelson. Elle sera publiée le 20 avril dans la réédition du coffret Le Cinéma de Gainsbourg. Pour les distraits qui n’ont pas encore idée de la valeur de la pépite sortie de la poussière, rappels élémentaires sur l’alchimie du duo Gainsbourg-Vannier:

«La rencontre entre Gainsbourg et Vannier s’est faite à Londres aux alentours de la Noël 1968, par l’entremise de Jean-Claude Desmarty –ce même Jean-Claude Desmarty sera le producteur de L’Histoire de Melody Nelson. Les deux hommes se trouvent de nombreuses affinités, culturelles et musicales: Frank Sinatra, Cole Porter, Thelonious Monk, Bill Evans et toute la chanson américaine et française des années trente et quarante. Du point de vue musical, le jeune homme fait preuve d’un esprit d’aventure qui plaît grandement à Serge, lequel a toujours encouragé ses collaborateurs à sortir des chemins battus. […]

 

Ensemble, Serge Gainsbourg et Jean-Claude Vannier produisent quelques musiques de film, Paris n’existe pas, Slogan, Les Chemins de Katmandou, La Horse, Cannabis et Le Traître, puis, après Melody, ce sera celle de Sex-shop et le très bel album Di Doo Dah pour Jane Birkin. A l’époque de Melody, le duo fonctionne à merveille: "Pour les musiques de film, c’est très simple. On apportait chacun des bouts de mélodie, sans se soucier du tout du sujet du film. J’enregistrais les scènes, et trouvais les accords pour que ça marche à l’écran. Il me faisait totalement confiance."»

 

Histoire de Melody Nelson, le livre, Jérémy Szpirglas, 2011.

 

 

Dans la playlist de Dans ton casque #3: Melody Nelson en intégralité (moins de 29 minutes) et deux autres collaborations

 

Cédric Rouquette
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Journaliste
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