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En finir avec l'idéologie de la peur et de la précaution

Étienne Schmitt et Nonfiction, mis à jour le 02.04.2015 à 18 h 43

Le sociologue Gérald Bronner déconstruit les discours apocalyptiques qui font de l’Homme le responsable de tous les maux de la planète.

Apocalypse /  Nosha via FlickrCC

Apocalypse /  Nosha via FlickrCC

La planète des hommes. Réenchanter le risque

de Gérald Bronner

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Sans l’idéalisme d’un misanthrope qui se désespère de ses semblables, certains de nos contemporains éprouvent une aversion pathologique pour leur espèce. Dans des œuvres de fiction comme dans des travaux scientifiques éminents, ils prophétisent la disparition prochaine de l’Homme par faute de son inconséquence. Apprenti-sorcier d’une technologie qu’il maîtrise à peine, fossoyeur d’une nature qu’il ne méprise que trop, l’Homme est selon eux responsable de sa propre fin. Aux devants de cet argumentaire qu’il estime infondé, Gérald Bronner indexe là une névrose, voyant en elle l’expression populaire d’une idéologie bien plus insidieuse que les faits qu’elle dénonce: l’idéologie de l’intimidation.

D’une apocalypse divine à une catastrophe humaine

Du cinéma catastrophe hollywoodien aux cataclysmes prédits par les théories savantes, le sociologue débute son livre en passant au crible les représentations populaires de l’apocalypse. S’il l’admet sans l’ombre d’un doute –«cette attente de la fin des temps est un trait culturel très répandu dans les sociétés humaines»– il remarque un changement de paradigme. En effet, et à la différence des récits anciens où le jugement dernier est provoqué par la volonté d’une entité insaisissable, divine parfois, nos contemporains présentent l’avènement de la fin du monde par l’action d’une humanité coupable. La substitution des croyances apocalyptiques par les mythes du complot forme là une nouvelle théodicée sécularisée et largement diffusée dans l’opinion publique, et ce à renfort d’extraterrestres ou de zombies. Aussi, le folklore complotiste abandonne la figure de l’autre dans les traits du déviant ou de la minorité, indexant désormais la science et la main du gouvernement comme les responsables des cataclysmes actuels et à venir.

Pour Gérald Bronner, cette eschatologie contemporaine popularise l’anthropophobie. Définie comme «un savant mélange de craintes et de haine fondées sur des stéréotypes» à l’envers de l’être humain, elle est en cela comparable à l’islamophobie ou la judéophobie. Mais à l’inverse de ces intolérances dirigées vers autrui, le musulman ou le juif, comment peut-on expliquer rationnellement que des humains haïssent leurs congénères, voire se haïssent eux-mêmes? Pour le sociologue, il s’agit là d’un «zèle d’indignation» qui s’exonère des maux provoqués par l’humanité en la dénonçant. En remontant la généalogie de cette exhortation, Gérald Bronner trouve de lointaines traces dans les mouvements qui se revendiquent de la deep ecology ou de l’antispécisme. Quoique fondées sur des préoccupations différentes, ces deux théories relativisent sensiblement la place de l’Homme dans l’univers. La première radicalise la cause écologiste, assénant que l’être humain correspond à un cancer pour la planète. La seconde, à la radicalité équivalente, énonce qu’il existe une égalité entre espèces intelligentes, l’Homme discriminant les animaux. Pour Gérald Bronner, le succès de ces théories est dû au fait que l’Homme a perdu sa place au centre de l’univers. De la sorte, écrit-il, «notre espèce a appris à réévaluer sa position dans le monde. Les parois infranchissables censées le séparer du reste du monde animal en particulier sont devenues poreuses».

Si le sociologue admet que l’être humain est un animal, il démontre que la destruction des frontières entre espèces repose davantage sur des prédicats moraux que sur des faits scientifiques avérés. La complexité de notre système nerveux et la formation cognitive de représentations pour négocier avec notre environnement nous distinguent des autres espèces. Comme le résume fort bien l’auteur, «prenons garde, au prétexte de combattre une vision anthropocentrée du monde qui peut effectivement égarer la raison, à ne pas sombrer dans une forme d’anthropomorphisme qui prêterait aux animaux des traits psychologiques trop humains».

L’idéologie de l’intimidation

Après avoir rétabli les faits, Gérald Bronner se lance dans une critique comparable à l’endroit des thèses catastrophistes, dont la deep ecology. Il invoque alors l’idéologie de l’intimidation. Il en attribue la paternité au philosophe Hans Jonas avec son livre, le Principe responsabilité (1979). Dans celui-ci, il encourage l’humanité à se protéger contre la technologie dès qu’elle comporte le moindre risque de lui nuire. Dès le doute formé, Jonas enjoint d’abandonner toute expérimentation. Il appelle cette précaution poussée à l’extrême «l’heuristique de la peur», laquelle se doit d’interroger la probabilité du pire. Gérald Bronner fait de ce philosophe celui qui «a formalisé, et par là anobli, un type de raisonnement». Certains penseurs se sont inspirés de l’effet papillon théorisé par Edward Lorenz pour expliquer que le moindre de nos gestes peut provoquer une catastrophe majeure. Selon le sociologue, une littérature scientifique se fait donc volontairement alarmiste quant aux conséquences de l’empreinte humaine sur la planète. Afin de la réduire, elle préconise une autorité politique forte qui prescrirait des changements drastiques et des sacrifices sociétaux à l’exemple de la décroissance. Il faudrait ainsi ne plus évoluer, empêcher tout risque qui –même au plus infime dénominateur commun– est susceptible de générer une catastrophe. Or, le raisonnement de Jonas comporte une faille: «il n’envisage à aucun moment les risques apocalyptiques auxquels son heuristique de la peur pourrait nous confronter dans notre aventure collective». Autrement dit, l’inaction peut avoir des conséquences néfastes aussi indéterminées que celles inhérentes à l’action.

Et c’est sur cette erreur manifeste que Gérald Bronner réfute un à un tous les arguments du principe de précaution, déplorant au passage qu’il ait gagné dans le débat public en imposant à chacun la nécessité de penser le risque pour s’en prémunir. Contre cette idéologie, Gérald Bronner propose de réenchanter le risque. Et lorsque l’on se plaît à rêver comme lui d’un exode massif des humains –«avant d’être terriens», insiste-t-il– vers une autre planète, on retombe exactement dans les mêmes travers pourtant dénoncés quelques pages auparavant. C’est là un défaut mineur de ce livre.

En concluant sur son souhait de réenchanter le risque, le sociologue convoque une heuristique similaire à celle de la peur –peut-être une heuristique de l’espoir– qui, s’essayant au probable et à l’irrationnel, sombre dans des solutions qui appartiennent au registre de la science-fiction. Dès lors, elles correspondent plus à une fuite en avant qu’à une tentative de résolution des problèmes présents, tangibles, lesquels convoquent autant de peur que d’espoir. C’est peut-être pour cela que l’auteur omet la référence à Ulrich Beck, dont La société du risque (2001) se veut être une critique rationnelle sur cette thématique. En dépit de ce flottement conclusif, Gérald Bronner démontre dans ce livre compact une véritable érudition et une analyse pertinente sur cette peur qui envahit nos sociétés.

Étienne Schmitt
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