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Criminaliser les sites pro-anorexiques revient à lutter contre les malades, pas contre la maladie

To eat or not to eat? daniellehelm via Flickr CC License by

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Un amendement du projet de loi sur la santé vise les sites pro-ana. Une tribune d'un diététicien et d'une sociologue.

Un amendement à la loi Santé voté dans la nuit du 1er au 2 avril à l’Assemblée Nationale, introduit des sanctions pénales pour «le fait de provoquer directement une personne à rechercher une maigreur excessive». La cible, ce sont les sites web dits «pro-ana», accusés d’inciter à l’anorexie. Si la gravité des troubles alimentaires est certaine, surtout pour les adolescents et les jeunes, toute solution consistant à sanctionner et punir est inefficace, voire dangereuse. Elle est facile, certes ; mais il faut bien autre chose pour lutter contre un problème de santé aussi complexe.

Ce n’est pas la première fois que des interdictions sont proposées. En France, la députée UMP Valérie Boyer avait tenté de le faire en 2008, sans succès, et les tentatives actuelles ne sont qu’une re-proposition des arguments et des solutions qu’elle avait mises en avant. Il est pourtant dommage que les parlementaires ne se soient pas suffisamment documentés entre temps. Le contexte a changé entre 2008 et aujourd’hui, et la connaissance du phénomène a progressé.

Nous savons aujourd’hui que les créateurs de contenus des forums et des sites web axés sur l'anorexie et la boulimie sont surtout les jeunes qui souffrent eux-mêmes, qui expriment leur malaise en quête de compréhension et de soutien par leurs pairs. Ils n’ont pas l’intention d’inciter les autres à les suivre –et il n’est pas prouvé que leurs comportements déclenchent des effets d’émulation chez leurs lecteurs.

Nous savons aussi que la répression et la censure n’arrivent pas à freiner la prolifération de contenus controversés. Si les tentatives de législation sont restées sans suite, plusieurs plateformes web ont appliqué des règles restrictives : de Yahoo en 2001, lorsque le phénomène ne dépassait pas les frontières des Etats-Unis, jusqu’à Pinterest et Tumblr en 2012. Mais les communautés n’ont pas pour autant disparu : elles ont migré (arrivant d’ailleurs en France), ont changé de fournisseur de services, se sont dissoutes et regroupées plusieurs fois

Le projet ANAMIA mené en France et en Grande-Bretagne entre 2010 et 2014, a enquêté sur des communautés en ligne des personnes vivant avec des troubles alimentaires, pour conclure que la notion même de «pro-ana» ne reflète guère la réalité. La glorification de l'anorexie est loin de représenter la diversité des pratiques et des attitudes des usagers de ces sites qui, loin de vouloir faire du prosélytisme, tentent plutôt de créer des espaces protégés pour la recherche d'information, d'entraide et de soutien. 

D'une certaine manière, l'Internet est vécu comme un complément, certes imparfait, aux soins de santé. C’est surtout le cas dans les régions qui manquent de services spécialisés: «Si vous n'êtes pas à l'hôpital, il y a très peu de conseils ou de soutien pour vous ... ils n’ont pas d'argent pour financer quoi que ce soit , admet un participant. 

La répression et la censure n’arrivent pas à freiner la prolifération de contenus controversés

Les communautés en ligne sont aussi un repère lorsque les symptômes ne sont pas encore reconnus, ou prennent une forme trop légère pour que des soins formels soient proposés : «C’est triste», concède un autre participant, «mais jusqu'à ce que votre poids ne baisse à un niveau très faible, vous ne pouvez pas vraiment obtenir de l'aide»

Ces communautés peuvent alors servir de «systèmes d'alerte précoce» pour les personnes au stade initial de ces troubles : «Internet m'a aidé à ne plus me sentir seul, parce qu’il est vrai que, au début ... j’étais tout seul, vous voyez. Personne pour me comprendre… Et j’ai réalisé que je n’étais pas le seul à vivre avec un trouble». Bref, si les sites véhiculent de l’information et du soutien, leur interdiction empêcherait ces fonctions pourtant importantes, et déjouerait toute tentative des professionnels de santé de se servir de l’internet pour joindre une base plus large de souffrants.

Un certain degré d'auto-régulation existe déjà

Il ne faut pas pour autant croire que les interactions sur ces sites ne sont jamais dangereuses. Les membres des communautés eux-mêmes reconnaissent les risques intrinsèques de discussions qui, tournant constamment autour de l’alimentation, pourraient les enfoncer dans leur trouble. Mais ils ne restent pas passifs face à ces périls, et surtout les administrateurs et modérateurs s’activent pour que la communauté reste un endroit accueillant pour tous –par exemple en effaçant des messages vus comme trop négatifs, ou extrêmes. Certains encouragent activement des membres à se faire soigner s’ils sentent qu'ils sont en danger. Il y a un certain degré d'auto-régulation, si bien que la radicalisation vers des formes extrêmes «pro-ana» ne résiste pas longtemps –et ne se généralise guère à l’ensemble d’une communauté. 

Par ailleurs, si les sites dits pro-anorexiques peuvent paraître troublants, les régimes restrictifs promus par les entraîneurs dans le monde du sport et du haut-niveau, ainsi que certaines pratiques diététiques diffusées même auprès du grand public, peuvent tout autant détourner l’information médicale, et ce en touchant un nombre potentiellement plus grand de personnes.

Criminaliser ces sites, alors, revient à lutter contre les malades, non pas contre la maladie. Toute personne enlisée dans un sable mouvant attend plus une main tendue pour l’aider, qu’une main fuyante ou une main qui l’enfonce encore plus. Alors, au lieu d’insister sur les interdictions, il faudrait plutôt mettre en place un plan national bien plus ambitieux de diagnostic précoce et de développement des filières de soins, comme l’a récemment demandé l’association AFDAS-TCA dans une pétition au président de la République, signée jusqu’ici par plus de 6.000 personnes

Criminaliser ces sites revient à lutter contre les malades, non pas contre la maladie

L’AFDAS-TCA s’engage depuis de nombreuses années auprès des associations de patients (FNA-TCA), des professionnels et des chercheurs pour améliorer la qualité des soins sur le territoire. C’est une tâche difficile tant le manque de soutien financier est majeur. Des clefs de la sortie de la maladie sont la coordination entre acteurs de soins, le dépistage précoce et la formation ; et, si les médecins généralistes ont été sensibilisés aux troubles alimentaires depuis les recommandations de la Haute Autorité de Santé, ils restent dans une difficulté pour adresser les patients aux structures spécialisées. 

Alors Internet devient un outil intéressant pour aider les personnes souffrants de ces troubles alimentaires, à condition que les sites ne soient pas poussés vers la clandestinité par une législation répressive. Internet et les réseaux sociaux pourraient au fond s’avérer bien utiles, offrant une voie additionnelle, et relativement peu coûteuse, pour fournir des soins supplémentaires, permettant aux professionnels de santé de joindre une plus large partie de cette population à haut risque. Bien sûr, la mise en place d'un tel service serait délicate et exigerait un sérieux travail de préparation en consultation avec les experts médicaux et les associations, mais elle contribuerait, enfin, à une vraie amélioration. 

En somme, si des amendements sont nécessaires pour assurer une meilleure santé pour la population, les sites anorexiques ne doivent pas être la cible d’un acharnement sans réserve.

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