France

Chatel à l'hyper, Sarkozy chez Faurecia... quand la mise en scène dérape

Etienne Augé, mis à jour le 07.09.2009 à 15 h 05

Arranger les petites visites devant les caméras est une bourde nécessaire qui permet à l'opinion publique de se structurer en société.

Y-aura-t-il une affaire Sarkozy comme il y a eu une affaire Chatel au supermaché? Le ministre de l'Education, accusé de mensonges de toutes parts, avait commis l'erreur de clamer son innocence. L'opinion publique, hélas, considère en retour l'adage «Pas de fumée sans feu» comme une ligne de conduite à l'encontre des gouvernants et l'applique au ministre.

Si Luc Chatel n'était pas au courant qu'il rencontrait des figurants lors de sa visite d'un supermarché le 17 août, on lui reproche alors de l'ignorer et donc de ne maîtriser ni son domaine, ni surtout son image. La méfiance entre les gouvernés et les gouvernants ne date pas d'août 2009, et résulte de la mise en scène que le pouvoir politique doit adopter dans son jeu de dupes avec la démocratie. Jeu où chacun connaît parfaitement son rôle, que ce soient les médias, les politiques ou l'opinion publique.

Dans une dictature, le gouvernant doit entretenir l'idée qu'il est le meilleur pour le poste mais n'a plus à convaincre ses administrés de voter pour lui régulièrement. Or, chacun sait qu'en marketing, il est moins coûteux de conserver des clients que d'en conquérir de nouveaux. A partir du moment où le politique doit être élu pour parvenir au pouvoir, comme en démocratie, il doit alors rentrer dans une mise en scène de séduction de l'opinion publique que relaient les médias.

L'homme politique joue un rôle et se bâtit une image, un peu comme une star en promotion pour son dernier film. On peut crier à la duplicité, s'indigner que la politique doit être un terrain sérieux où un parasite aussi vulgaire que la communication n'a pas de place, mais l'hypocrisie est partagée. Combien d'électeurs prennent le temps de lire les programmes, qu'ils estiment de toute façon mensongers, et se contentent de petites phrases et de courts extraits audiovisuels pour se faire une opinion sur leur futur candidat? Quant aux médias, qui ne parlent pas des trains qui arrivent à l'heure, la mise en scène est toujours appréciée car elle fournit de la substance toute prête, comme un plat pré cuisiné qu'on n'a plus qu'à servir.

Les hommes politiques se mettent donc régulièrement en scène pour offrir l'image la plus positive possible. Les affaires Chatel — ou Sarkozy si elle se confirme — apparaît bien petite au regard des mises en scène qu'a pu connaître la France électrice. Sans trop remonter dans l'histoire, on peut rappeler un certain nombre d'événements politico-théâtraux marquant dans notre Ve République. Ainsi, l'attentat de l'Observatoire en octobre 1959 impliquant François Mitterrand reste toujours mystérieux.

Selon les versions, le sénateur de la Nièvre et futur président de la République aurait commandité un faux attentat pour mettre en scène sa bravoure devant le danger, ou au moins aurait eu vent d'une tentative d'assassinat qu'il a su utiliser pour améliorer son image. D'abord ferme partisan de l'Algérie française, François Mitterrand change d'avis et se pose en ennemi de la colonisation à partir de 1957. L'attentat qui le vise aurait été fomenté par les partisans de l'Algérie française qui lui reprocheraient sa trahison. Que l'attentat ait été réel ou non, ce qui importe est la façon dont François Mitterrand l'utilise pour son image. Il en sort grandi, à la fois capable d'échapper à une attaque grâce à sa présence d'esprit, digne d'être visé par une entreprise terroriste et surtout doté d'une chance qui ne déplaît jamais à une opinion publique qui apprécie les veinards.

A un niveau moindre, on se souvient également du coup monté qui valut à Olivier Stirn de devoir arrêter une carrière brillante d'opportunisme politique, affaire étrangement absente de sa notice sur Wikipedia . Aujourd'hui Conseiller à la présidence de la République française pour l'Union pour la Méditerranée, Stirn s'était rendu célèbre en faisant remplir de figurants une salle de meeting, et avait dû par suite scandale démissionner du gouvernement Rocard où il était ministre du tourisme.

Citons aussi Edouard Balladur, obligé de faire de l'auto-stop en mars 1995 après la panne de sa voiture, qui avait été véhiculé immédiatement comme par miracle par une notable locale dans sa blanche Mercedes. On avait crié à la mise en scène, et on avait bien raison. Edouard Balladur, en panne de popularité, tentait de montrer à l'époque qu'il pouvait faire du stop comme tout le monde, mais aussi emprunter le métro: ces tentatives de rendre proche du peuple le Premier ministre et futur candidat à la présidentielle furent pour le moins infructueuses. Mais le problème principal de ces coups fameux ne résidait pas dans la mise en scène, mais dans la pauvreté de la théâtralité. Stirn et Balladur s'étaient fait prendre, et la comédie prenait des allures mesquines.

Un tour de prestidigitateur perd de sa magie si on révèle le truc; de la même façon, Olivier Stirn comme Edouard Balladur ont juste été coupables non pas de faire comme tous les hommes politiques médiatiques, mais de se faire démasquer devant le public. D'autres qu'eux, meilleurs menteurs ou acteurs, conservent une aura de probité grâce à une meilleure communication, ou une chance plus appropriée.

Car quand elle est bien faite, la mise en scène du politique ne dérange pas l'opinion publique. Un exemple récent en a été donné avec le décès de Ted Kennedy. L'expression «Lion du sénat» a fleuri dans tous les médias, en général accompagnée de quelques lignes sur la malédiction du clan Kennedy. Il ne faisait pas bon rompre la mise en scène enchantée en rappelant en quoi consistait réellement le système Kennedy. Les années de présidence de JFK, frère du défunt, avaient été bien différentes de la légende de Camelot que l'on aime retenir.

La politique dans une démocratie existe par la mise en scène et donc la communication. Récemment, l'expression «storytelling» est devenue à la mode au point qu'elle est employée comme un sésame pour expliquer la communication politique et la caractériser comme négative. Le «storytelling» en français se traduit simplement par raconter des histoires, ce qui peut avoir plusieurs sens, que ce soit élaborer des mensonges ou construire une légende.

Luc Chatel n'était peut être pas au courant du «coup monté» du supermarché, mais il était conscient de la nécessité de présenter du mieux possible les efforts de son ministère. C'est par de petites mises en scène que l'on parvient à construire une grande œuvre de dramaturgie. On peut comprendre que l'affaire Chatel, si affaire il y a, ait pu être autant relayée. Une aventure gênante pour un homme d'Etat permet de s'interroger gravement sur les dérives de la République, mais surtout à l'opinion publique, complexée à l'endroit de ses puissants, de se rappeler qu'ils font des bourdes comme les autres. Ces gaffes des politiques sont utiles à la démocratie et permettent curieusement à l'opinion publique de se structurer en société.

Le journal télévisé n'est pas devenu une grand messe pour sa capacité à informer, mais pour son aptitude à fournir des sujets de conversation. En d'autres termes, regarder «le 20h » ne permet pas de savoir ce qui se passe dans le monde, mais de pouvoir socialiser avec ses congénères en discutant des mêmes sujets, ce que l'on nomme «fonction phatique». Et Luc Chatel, bien malgré lui, a permis à des milliers de conversations près de la machine à café de se dérouler dans un climat détendu, en attendant la reprise du football, et les «chères têtes blondes» qui reprennent le chemin de la rentrée des marronniers.

Et au final, début septembre, qui se souvient de l'affaire Chatel? Plus grand-monde: par la grâce de la RTBF, il a été éclipsé par le chef de l'Etat.

Etienne Augé

Image de une: visite à Faurecia, le 3 septembre 2009. REUTERS

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