Monde

Iran: le seul plan des Etats-Unis pour ces négociations, c'est de continuer à négocier

Peter D. Feaver, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 02.04.2015 à 10 h 50

L'administration Obama n'a pour l'instant pas réussi à convaincre qu'elle avait un meilleur plan que son interlocuteur en cas d'échec des pourparlers qui ont actuellement lieu à Lausanne.

John Kerry arrive à Genève, le 26 mars 2015. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool.

John Kerry arrive à Genève, le 26 mars 2015. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool.

Le probable «accord» avec l'Iran sur une poursuite des négociations a toujours été le résultat le plus probable des pourparlers qui ont lieu à Lausanne. Même si l'administration Obama parvenait à boucler un accord qui lui permettait d'organiser rapidement une photo-souvenir légendée «Mission accomplie», la vérité est qu'il serait encore nécessaire de continuer à négocier les clauses en petits caractères.

Et ce qui est encore plus important, c'est que même avec un «accord» qui contiendrait toutes ces clauses en petits caractères, le marchandage continuerait.

Pour l'heure, il est clair pour tout le monde que l'Iran n'est pas prêt à prendre l'importante décision stratégique d'une rupture nette et irréversible avec ses ambitions nucléaires. Au mieux, il est prêt à obtenir des conditions favorables qui lui permettent de sortir des sanctions économiques et de gagner du temps en vue d'un développement nucléaire à un rythme plus lent –en gros, à renvoyer le problème aux calendes grecques. Le marchandage autour du futur du nucléaire iranien continuera donc, qu'il y ait cérémonie de signature d'un accord ou non.

Mais même si l'intransigeance iranienne est la plus à blâmer dans cette affaire, l'administration Obama se retrouve dans un piège de son cru.

Depuis des mois désormais, il est clair qu'elle n'a pas de plan pour l'après-accord, ni de plan alternatif à un accord. La seule chose pour laquelle elle a un plan, c'est de négocier puis, quand cela échoue, de continuer à négocier. Comme l'a déclaré Josh Earnest, le porte-parole de la Maison Blanche, «si nous progressons vers la ligne d'arrivée, alors nous devons continuer» (ce qui sonne comme une version moderne du paradoxe de Zénon: aussi longtemps que le «progrès» est défini ou mesuré comme «continuer à négocier», alors les négociations devraient continuer indéfiniment, car nous nous rapprocherons toujours de plus en plus mais n'arriverons en fait jamais).

Pour être juste, le plan visant à négocier puis ensuite à continuer à négocier a été poursuivi avec une créativité et un entêtement qui, en d'autres circonstances, auraient pu être qualifiés de churchilliens. Obama ne s'est pas laissé intimider par les critiques qui ont pointé la myriade de faiblesses dans sa stratégie actuelle, par le rapide effondrement de l'actuel ordre moyen-oriental qui remet en question les hypothèses de base de sa stratégie, ni par tout autre chose face auquel un autre dirigeant aurait accusé le coup.

Et pourtant, on doit se demander si les intérêts américains seraient mieux servis si l'administration Obama développait des plans de réaction plus consistants à deux scénarios très probables –peut-être est-il trop tard pour ce faire.

Scénario 1: l'Iran refuse de faire les concessions nécessaires pour un bon accord et ne laisse aux Etats-Unis que le choix d'un «mauvais accord».

Dans ce cas, Obama a publiquement fait savoir qu'il préférait pas d'accord du tout, mais il est de plus en plus dur de croire son administration sur ce point car le président et ses conseillers ont régulièrement dénigré les alternatives à la poursuite des négociations. Par exemple, ils ont accusé les élus démocrates et républicains du Congrès qui ont réfléchi sérieusement à un tel scénario de tenter de saboter les négociations.

Si Obama croit réellement que se préparer à la possibilité d'un échec des pourparlers équivaut à les saboter, alors nous pourrions être condamnés à un mauvais accord.

Mais je continue à espérer que des voix responsables au sein de l'administration Obama reconnaissent que la meilleure façon d'obtenir un bon accord est que les Iraniens croient que nous avons un meilleur plan qu'eux en cas d'absence d'accord. Durant la phase cruciale qui s'annonce, j'espère que ces voix responsables sauront conduire l'administration au développement de tels plans.

Scénario 2: l'Iran et les Etats-Unis signent un accord que l'administration Obama peut promouvoir comme «la moins pire des options».

Cela laisserait temporairement de côté le problème du nucléaire iranien (le marchandage que j'ai mentionné plus haut mis à part), mais laisserait sur la table tous les autres problèmes qui ont embrouillé les relations américano-iraniennes depuis plusieurs décennies. Certains sont particulièrement douloureux, comme l'implication profonde de l'Iran dans la mort de citoyens américains et son soutien continu à des organisations terroristes internationales. D'autres ont atteint un point d'ébullition, comme les ambitions iraniennes d'atteindre l'hégémonie régionale. Ce qu'ils ont tous en commun, c'est que l'administration Obama n'a pour l'instant pas présenté de stratégie cohérente pour les résoudre (et que personne ne lui a demandé de clarification sur le sujet). Le seul plan apparent, c'est l'espoir ou le postulat selon lequel un accord sur le nucléaire ouvrira la porte à un grand réalignement.

Si nous devons poursuivre les négociations, faisons-le avec une stratégie plus cohérente et globale, qui prenne en considération l'ensemble des résultats probables. Un plan qui fonctionne seulement dans les circonstances les plus optimistes est un mauvais plan sur tous les points. Et quand il s'agit du Moyen-Orient, cela semble follement mauvais.

Peter D. Feaver
Peter D. Feaver (2 articles)
Professeur de sciences politiques et de politiques publiques à l'université de Duke
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