Monde

Les nouvelles règles du jeu européen

G. Le Hardy, mis à jour le 07.09.2009 à 13 h 07

Le Traité de Lisbonne a de bonnes chances d'entrer en vigueur le 1er janvier 2010. Ce n'est pas une révolution, mais une évolution significative.

Avec un peu de chance, le 2 octobre les Irlandais accepteront le Traité de Lisbonne sur la nouvelle organisation institutionnelle de l'Union européenne (UE). Du coup, les Tchèques et les Polonais, n'auront pas d'autre choix, à leur tour, que de finaliser le processus de ratification qu'ils ont fait trainer. Si tel est le cas, le Traité entrera en vigueur le 1er janvier 2010.

Ce qui aura deux conséquences:

La première est que la face du monde n'en sera pas changée. A force de diaboliser ou d'idéaliser, selon les cas, d'abord la fameuses Constitution, puis le Traité de Lisbonne , qui en a ressuscité l'essentiel, on a oublié que ce texte, s'il  améliore un peu le fonctionnement  institutionnel de l'Union, n'altère pas sa nature hybride, mi intergouvernementale, mi supranationale, qui a toujours fait son originalité depuis le début de la construction européenne.

Ce n'est pas le Traité de Lisbonne qui nous donne l'assurance que l'Europe saura tenir sa place dans le monde nouveau qui se dessine, qui lui permettra de définir et défendre ses intérêts ou qui la fera devenir une puissance mondiale face à la Russie, à la Chine, l'Inde ou les Etats-Unis. A contrario, l'absence de Traité n'a pas empêché le Président Sarkozy d'être à la hauteur, pendant la présidence française, (deuxième semestre 2008), notamment dans sa gestion de la crise en Géorgie ou dans l'organisation de la réaction à la crise financière internationale. Les institutions sont une chose mais la qualité et la volonté des dirigeants, en bref, le leadership, sont essentielles.

C'est là qu'intervient le deuxième effet de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne: le choix des nouveaux dirigeants de l'Union européenne, pour lequel le Traité introduit des modifications importantes, dont la portée peut être considérable.

Pour le Président de la Commission, les jeux sont malheureusement déjà faits: Barroso sera reconduit, sans doute dès le mois de septembre. Les chefs d'Etat et de gouvernement des 27 l'ont formellement proposé et son approbation par le Parlement se faisant à la majorité simple (Traité de Nice) et non à la majorité absolue (Traité de Lisbonne), il est assuré d'être élu. C'est une mauvaise nouvelle, non pas à cause de son orientation dite libérale mais en raison de son inconsistance. Chacun d'ailleurs savait à quoi s'en tenir lorsqu'il a été désigné en 2004: on ne pouvait raisonnablement demander à celui qui avait eu l'illustre honneur d'avoir été choisi par Bush et Blair pour être l'aubergiste du sommet des Açores, en 2003, avant le déclenchement de l'aventure militaire en Irak, de se métamorphoser d'un seul coup en dirigeant  européen audacieux et créatif.

Il ne reste donc plus qu'à espérer que le choix des Commissaires de la nouvelle Commission  compense la médiocrité du chef. Possible mais pas certain car au-delà de la qualité des hommes ou des femmes, la Commission est définitivement handicapée par  une infirmité désormais incurable :le fait qu'elle soit composée de 27 Commissaires, un par Etat membre, lui interdit de jouer le rôle qui lui était dévolu de «gardienne des Traités». Chaque Commissaire, qu'il le veuille ou non, sera amené à  représenter et à défendre les intérêts de son pays et non l'intérêt général européen.

La France a défendu pendant des années l'idée d'une Commission restreinte en nombre afin que celle-ci puisse être un véritable exécutif. Elle s'est toujours heurtée au refus de ses partenaires.  Il  aurait  été d'ailleurs intéressant d'observer ce qu'aurait été l'attitude de la France (quel que soit le gouvernement en place) si elle avait réussi à faire prévaloir sa vision d'une Commission restreinte, c'est-à-dire d'une Commission où elle aurait pu se retrouver sans Commissaire français, à moins , naturellement,d'introduire dans les institutions européennes le concept de «membre permanent», comme au Conseil de Sécurité de l'ONU.

Au-delà de la boutade, on est là au cœur du problème et de  l'ambiguïté constante  de la France à l'égard de sa vision de l'Europe: vive une Europe forte mais avec des institutions faibles; d'accord pour  plus d'intégration mais à condition  que cela soit conforme aux intérêts français; d'accord pour que l'Europe parle d'une seule voix, à condition que cela soit celle de la France ou, à tout le moins, celle de ses idées et  de ses intérêts.

D'où la valeur de test que revêtira le choix des deux nouvelles figures créées par le Traité de Lisbonne : le Président  du Conseil européen et le Haut Représentant pour la politique étrangère.

Le Président du Conseil européen sera désigné pour une durée de deux ans et demi, renouvelable, c'est-à-dire un quinquennat. C'est ce Président «stable» qui se substituera  à la présidence semestrielle tournante de l'Union européenne, tellement décriée, à juste titre. Qui  ou plutôt quel profil choisir? Un Président façon Quatrième République ou Reine d'Angleterre, un Chairman qui inaugurera les chrysanthèmes; ou bien quelqu'un qui a l'étoffe d'un chef et qui saura s'imposer, à l'intérieur comme à l'extérieur? Comme on le sait, des noms circulent (Tony Blair, l'ancien chancelier autrichien Schüssel,  l'ancien Président finlandais Athisari, Felipe Gonzales, ancien Président du Gouvernement espagnol) . Quel(le) que soit celui (ou celle) qui sera choisi(e), deux problèmes se poseront, tôt ou tard:

1/Le rôle du «Président de l'Europe» par rapport aux Chefs d'Etat et de Gouvernement  des pays membres en place,  en particulier pour la présence dans les enceintes internationales et dans les grandes réunions internationales. Vous voyez Nicolas Sarkozy ou Gordon Brown ou Angela Merkel  accepter d'être absents à une réunion du G20? Et s'ils y vont alors qu'il y a un Président de l'Union européenne, à quoi sert-il?

2/ La relation entre le  Président du Conseil européen et le Haut Représentant pour la politique étrangère sera plus décisive encore. Pour une raison simple: la vraie novation est que le Haut Représentant sera en même temps Vice Président de la Commission. Aujourd'hui, le Haut Représentant n'a pratiquement pas de moyens financiers à sa disposition pour la mise en œuvre des décisions du Conseil européen. C'est la Commission qui gére les crédits (très importants) d'aide et de coopération avec les différentes régions du monde (Méditerranée, Balkans, etc.). Il n'y a donc aucun  moyen d'assurer la cohérence d'une politique dont les moyens financiers ne sont pas gérés par les décideurs politiques. Comment avoir une politique crédible au Proche Orient, ou ailleurs, dans ces conditions?

Le fait que le Haut Représentant soit désormais le Vice Président de la Commission introduit ce chaînon manquant et peut être à l'origine d'une vraie révolution dans la conception même de la politique extérieure de l'Union européenne. Ce que les Français appellent l'Europe puissance, c'est, pour l'essentiel, mettre l'ensemble des moyens d'action (politiques, économiques, commerciaux, diplomatiques, militaires) de l'Europe au service d'une politique. C'est ce qui fait défaut aujourd'hui.

L'Union a beau être la première puissance commerciale du monde, le premier fournisseur d'aide publique au développement, elle ne pèse pas pour autant sur la scène internationale car elle ne met pas ces différents leviers au service d'objectifs  politiques comme le font tous les grands pays sur un plan national. C'est dire que le choix du futur Haut Représentant sera autrement plus important que celui du futur Président .

Il y a cinq ans, lors du choix du Président de la Commission, Chirac et Schroeder s'étaient mis d'accord sur le nom de Verhofstadt, lequel n'avait aucune chance d'être élu à cause du veto britannique.  Le nom de Chris Patten, ancien Commissaire européen  pour les relations extérieures, avait été  avancé. Il avait été rejeté  sans même l'ombre d'une réflexion stratégique par les mêmes Chirac  et Schroeder et nous avons eu Barroso. Beau succès. Aujourd'hui, une fois n'est pas coutume, l'histoire repasse les plats. Chris Patten a démontré, lorsqu'il était Commissaire , qu'il était  un vrai européen; c'est rare pour un britannique; c'est encore plus rare pour un Conservateur.

C'est  un homme courageux  et qui sait  tenir tête dans l'adversité.; il l'a montré, vis-à-vis de son propre gouvernement et du Président Bush, lors de la guerre en Irak. Il a, parait-il, récemment fait savoir qu'il n'était pas candidat pour le poste de Haut Représentant mais qu'il était disponible si on le lui proposait. Ne refaisons pas la même erreur qu'il ya cinq ans. Pour la politique étrangère de l'Europe, prenons  quelqu'un qui soit à la hauteur des enjeux et qui saura faire exister l'Europe. Nous ne pouvons  pas nous payer le luxe d'avoir à la tête de l'Europe, un Président  faible et un Haut Représentant  médiocre.

Et comme Chris Patten est britannique et qu'il ne peut pas y avoir deux Anglais à la tête de l'Europe, good bye Tony (Blair) et Hello Chris (Patten).

Le Hardi

Image de Une: Chris Patten  Reuters

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

G. Le Hardy
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