Monde

Turcs et Arméniens: quand le dialogue l'emporte sur la haine

Ariane Bonzon, mis à jour le 09.04.2015 à 14 h 50

L'économiste turc Ahmet Insel et le philosophe français d'origine arménienne Michel Marian continuent un dialogue commencé en 2009.

Place Taksim, le 24 avril 2013, manifestation de militants des droits de l'homme. REUTERS/Osman Orsal

Place Taksim, le 24 avril 2013, manifestation de militants des droits de l'homme. REUTERS/Osman Orsal

Longtemps, le dialogue entre Arméniens de la diaspora et Turcs fut impossible. Trop d'incompréhensions, de méfiance, de rancœur et de haine accumulées depuis 1915. 

Au printemps 2009, deux intellectuels engagés, l'économiste turc Ahmet Insel et le philosophe français d'origine arménienne Michel Marian, qui se connaissent alors à peine, acceptent de s'asseoir à la même table.

Cela se passe dans mon salon, le magnétophone est branché et cela donnera Dialogue sur le tabou arménien (éd. Liana Levi), un livre dans lequel les deux hommes évoquent, chacun à travers son histoire familiale et personnelle, l'un des grands drames du XXe siècle que «l'un appelle génocide, et l'autre pas».

Alors que ce mois d'avril 2015 marque le centenaire du génocide arménien, Ahmet Insel et Michel Marian sont revenus s'asseoir autour de la table pour débattre de l'évolution des relations entre Arméniens et Turcs, de l'utilité ou pas de ce dialogue et de la «Nouvelle Turquie» d'Erdogan.

Michel Marian: Désormais, et c'est le premier grand changement, le dialogue entre Turcs et Arméniens n'est plus tabou aux yeux des Arméniens. Sans doute notre livre aura-t-il d'abord servi à cela: montrer qu'on peut dialoguer avec les Turcs et qu'on a beaucoup de choses à se raconter, même si on n'est pas totalement d'accord sur la place à donner au génocide dans la description de l'évènement.

Dès le début, le livre a fait de l'effet dans la communauté arménienne, mais beaucoup de gens n'osaient pas dire qu'ils l'avaient lu. «Comment les descendants du bourreau et de la victime peuvent-ils occuper chacun 50% du livre!», voilà ce qu'ont d'abord pensé pas mal d'Arméniens en 2009, y compris certains membres de ma famille.

 Ahmet Insel: Si certains Arméniens étaient agressifs, pas seulement à mon égard mais aussi à l'égard de Michel, la plupart de ceux qui venaient me voir lors de nos présentations publiques étaient très émus et même parfois en pleurs; des vieilles dames se sont approchées de moi pour me dire que jusque-là elles avaient toujours refusé d'écouter un Turc, que c'était la première fois qu'elles le faisaient.

Tout cela m'a permis de beaucoup mieux comprendre l'état d'esprit dans lequel la diaspora arménienne se trouvait vis-à-vis du problème du génocide et du dialogue avec les Turcs.

Michel Marian: Il m'est arrivé un peu la même chose: des Turcs sont venus me voir pour me dire que j'étais le premier Arménien qu'ils avaient eu l'impression de connaître, en le découvrant par la lecture, et qu'ils commençaient à mieux comprendre nos préoccupations.

Ahmet Insel : Je crois que certains, qui ne savaient pas l'expliquer à leur entourage non turc, ont utilisé ce livre pour montrer pourquoi jusqu'à récemment encore ils ignoraient tout du génocide.

La société civile turque a commencé son travail de mémoire

 

Michel Marian: En Turquie, ces dernières années, l'écart entre le sociétal et le politique s'est profondément creusé, entre d'un côté la société turque qui fait un travail de mémoire qui a acquis sa logique propre et de l'autre côté le politique à Ankara qui est dans un système de douche écossaise systématique.

Nous n'avions prévu ni l'ampleur de cette autonomie de la société civile ni à quel point le gouvernement AKP [Parti pour la justice et le développement, au pouvoir depuis 2002] allait pratiquer une politique de balancier.

Ahmet Insel: On a découvert qu'au sujet du rétablissement des relations diplomatiques entre la Turquie et l'Arménie le gouvernement turc est totalement tenu par le lobby azerbaïdjanais qui alimente par ailleurs le négationnisme. A ce moment-là, l'écart entre l'évolution de la société et l'immobilisme du pouvoir est devenu plus net.

En revanche, la publication de nombreux livres sur le génocide arménien, des expositions, des conférences, quelques restitutions de biens arméniens aux fondations, la rénovation des églises, la découverte par de nombreux Turcs qu'ils ont une aïeule arménienne qui s'était convertie pour échapper au génocide, les contacts grandissants entre Turcs et touristes arméniens de la diaspora qui viennent sur les traces de leurs ancêtres et enfin la mobilité des étudiants entre les deux pays sont certes des premiers petits pas mais très importants dans la voie de normalisation de la reconnaissance du génocide arménien. 

Michel Marian: Et ne pas oublier la résurgence d'une mémoire kurdo-arménienne d'autant plus facile qu'elle s'est transmise oralement au sein des familles et qu'elle semble même parfois constituer l'une des dimensions de l'émergence des territoires kurdes, lesquels aspirent à plus d'autonomie.

Il y a une asymétrie entre ce qu'on voit au sud-est du pays, avec des rues, des quartiers rebaptisés en arménien et au nord-est et à l'ouest du pays où cette mémoire est encore gommée des villes.

Ahmet Insel: Je n'aurais jamais pensé lors de la sortie de notre livre en 2009 que, dès l'année suivante, on aurait pu commémorer publiquement le 24 avril place Taksim à Istanbul.

Erdogan se fiche complètement de ce que pense la communauté internationale

 

Et c'est désormais non pas un événement banal –il y a toujours un gros déploiement de l'appareil de sécurité et, face à nous qui sommes quelques milliers de personnes, des manifestants d'extrême droite ou de gauche ultra-nationaliste–, mais cette commémoration n'est plus perçue comme une provocation pure. Disons qu'elle est entrée dans le calendrier.  

Michel Marian: Cette année, j'irai commémorer le 24 avril en Turquie comme un nombre, croissant, de membres de la diaspora.

Pour deux raisons: parce que le centenaire est le moment du recueillement par excellence, et qu'il a forcément plus d'intensité sur les lieux mêmes où a été conçue l'extermination et où le premier ordre de déportation a été donné et aussi parce que c'est là qu'une présence commune turco-arménienne manifeste le plus d'espoir de changement.

Mais ce sera un 24 avril sous tension, avec une pression internationale et un raidissement de la Turquie pour ne pas donner l'impression d'y céder.

Ahmet Insel: Nous avions sans doute sous-estimé le cercle infernal qui veut que, plus la société turque se confronte à cette histoire douloureuse, plus augmente en réaction le travail de négation, plus virulent et agressif.

Or le gouvernement AKP a une base électorale perméable aux appels de l'extrême droite nationaliste (MHP), au sujet du problème kurde et bien plus au sujet de la question du génocide. Ce qui l'entrave et le pousse à pratiquer soit la politique de balancier soit celle du report permanent. Et le Président Erdogan est arrivé à un tel niveau de décrédibilisation sur la scène internationale qu'il se fiche éperdument de ce qu'on pense en dehors de la Turquie. Il est obsédé par les résultats des prochaines législatives du 7 juin et ne fera donc pas un pas qui risquerait de lui coûter 1%. Autant sur le problème arménien que sur le problème kurde.  

Michel Marian: Pour autant, avec l'AKP, on assiste à une politique de déni renouvelée. Le gouvernement, à ses débuts, a fait suivre le mot génocide d'un point d'interrogation et en appelle encore à l'arbitrage d'une commission d'historiens.

Et puis, il invoque ce dogme selon lequel c'est impossible que ce génocide ait eu lieu parce que des musulmans n'auraient jamais fait cela.

Enfin la marque AKP, c'est l'idée d'un partage des souffrances, d'une «mémoire juste», selon laquelle il y a eu des musulmans qui sont morts aussi, tués par des Arméniens et que tant qu'on n'aura pas reconnu cela, on ne pourra pas avancer. C'est l'argument de la paille et de la poutre.

Ahmet Insel: Le déni du génocide par l'AKP est tout de même légèrement plus soft que le déni classique de l'extrême droite nationaliste qui a quand même érigé un monument de 37 mètres de haut à la mémoire des martyrs turcs tués par les Arméniens en 1916-17 lors de l'occupation russe des provinces orientales. Ce monument est situé à la frontière avec l'Arménie et est éclairé de façon à ce qu'on le voit depuis Erevan. Ce n'est pas le gouvernement AKP qui l'a construit, même s'il ne l'a pas détruit.

Un monument érigé à la mémoire des martyrs... turcs

Le discours de l'AKP, c'est de reconnaître qu'il s'est passé quelque chose de grave, qui a à voir avec le 24 avril 1915 et avec une décision particulière de déportation des Arméniens.

Cependant le qualificatif et l'auteur restent tabous.

Les «condoléances» de Recep Tayyip Erdogan le 24 avril 2014 résument toute l'ambivalence de l'ouverture. On peut les lire comme des condoléances faites aux Arméniens, tout aussi bien que des condoléances faites à toutes les victimes de la Première Guerre mondiale et au premier chef aux musulmans d'Anatolie et de toutes les anciennes provinces ottomanes.

Michel Marian: La tension produite par le centenaire, l'échec international de la grosse manœuvre qui consiste à avancer cette année les cérémonies du centenaire de la bataille de Gallipoli pour éclipser le 24 avril, ont même poussé le Président Erdogan à une véritable régression, lorsqu'il a déclaré à la mi-mars que des «centaines de milliers de musulmans avaient souffert à cause des Arméniens».

Ahmet Insel: Et puis, l'AKP est sorti de cette obsession du chiffre. Jusqu'il y a dix-quinze ans, la première chose qu'un diplomate nationaliste aurait commencé à discuter, c'est le chiffre avancé par la diaspora arménienne: 1,5 million de victimes auquel il aurait opposé le chiffre de la thèse officielle turque: 300.000. Aujourd'hui, ce genre de débat est passé au second plan.

Du coup, en parlant moins chiffres, cela permet d'aller au fond des choses et de parler des conversions, des Arméniens cachés, bref de tous ces cas de figure qui sont un peu compliqués.  

Michel Marian (à gauche) et Ahmet Insel, avec Ariane Bonzon | © Sophie Bessous

Michel Marian: Pour la diaspora, toutes ces révélations, conversions, qui posent le problème d'être à la fois arménien et musulman, n'ont pas encore conduit à des déclarations publiques, mais alimentent le sentiment d'une complexité des conséquences du génocide, de la variété des formes de vie après l'écrasement.

Il y a une prise de conscience que ces vérités nouvelles venues de Turquie peuvent rouvrir l'Histoire, qu'elles ne sont pas seulement des fissures ou des diversions par rapport à la vérité du génocide.

Mais, tant qu'il n'y a pas un changement net de l'Etat, beaucoup d'Arméniens soupçonnent chaque nouveauté d'être du «négationnisme sophistiqué», alors qu'elle peut être un ballon d'essai vers l'aveu.

Ahmet Insel: De plus, la question du génocide arménien a aussi permis d'évoquer le sort d'autres victimes non musulmanes des pratiques de déportation, notamment celui des assyro-chaldéens durant la Première Guerre mondiale.

Enfin, la société turque d'aujourd'hui se confronte également aux souvenirs des massacres des Alévis de Dersim (1938), des pogroms contre les Grecs ou les juifs (1955). Ce qui montre que, même si ce qui s'est passé contre les Arméniens est par nature différent de ces autres drames, cela s'inscrit dans une politique générale d'épuration ethno-religieuse afin de créer une société homogène turco-sunnite.  

Michel Marian: S'il est vrai que la pression politique venant de l'Union européenne a moins d'efficacité manifeste, il y a une pression morale, soulignée par l'arrivée plus visible de deux acteurs qui ont, pour des raisons inverses, une crédibilité en matière de génocide et de mémoire.

L'Allemagne travaille de plus en plus sur le sujet –et sur son degré de responsabilité dans ce génocide qu'elle était la seule à pouvoir empêcher.

Aujourd’hui, je peux le dire haut et fort: oui il n'y a pas seulement eu un crime contre l'humanité, mais bien un génocide en 1915

Ahmet Insel

Et Israël –qui a longtemps insisté sur la singularité de la Shoah, a, cette année, par la voix de son président, souligné à l'ONU les similitudes, et donné le feu vert aux communautés juives de la diaspora, qui n'attendaient que cela, pour qu'elles prennent la parole sur le sujet et multiplient les manifestations culturelles ou académiques communes avec les Arméniens.

Cette pression morale peut avoir de l'effet.

Ahmet Insel: En 2009, même si la qualification de crime contre l'humanité pour décrire l'acte des dirigeants ottomans me semblait pertinente, je refusais d’utiliser le mot génocide, j’expliquais qu’un jour peut-être je le ferai, mais que l’utilisation de ce terme me paraissait plutôt un facteur de blocage, et rendait les gens sourds. J’ai été critiqué pour cela, mais il y avait dans ma démarche une dimension progressive, heuristique, pédagogique.

En 2010, lors de la première commémoration publique du 24 avril, on n’a pas utilisé le terme génocide. Deux ans après, le texte lu à Taksim contenait une demande de «reconnaissance du génocide arménien».

Aujourd’hui, je peux le dire haut et fort: oui il n'y a pas seulement eu un crime contre l'humanité, mais bien un génocide en 1915.

Michel Marian: En quelques années, on a découvert que le continent du génocide, à partir du moment où il est travaillé en Turquie et donc élargi à ses séquelles, est immense.

Et puis la confiance et l'amitié augmentent de plus en plus entre Arméniens de la diaspora toujours plus nombreux et des démocrates turcs, eux aussi en nombre croissant.

C'est ce qui nous a permis, en 2014, de publier un texte co-écrit et co-signé par des Arméniens et des Turcs, qui propose un contenu à la reconnaissance du génocide, donc des exemples de réparation, à la fois réaliste politiquement et fort symboliquement. Nous l'avons baptisé notre «Rêve commun».

Le président François Hollande l'a même cité fin janvier devant la communauté arménienne de France. C'est un premier pas chez les politiques.

Ahmet Insel: Les Arméniens qui vivent en Turquie, à la différence des quelque 20 millions de Kurdes, ne représentent que 50.000 citoyens. Il n'y avait donc pas vraiment d'acteur interne porteur de ce débat jusqu'à maintenant.

Désormais, cet acteur interne existe, très représenté dans le parti HDP [parti démocratique du peuple, gauche, pro-kurde], mais aussi (dans une très moindre mesure cependant) au sein du CHP [Parti républicain du peuple, opposition] et dans les marges d'AKP et il est bien décidé à sortir tous les cadavres des placards de l'histoire de la Turquie contemporaine.

Ahmet Insel et Michel Marian: Dialogue sur le tabou arménien, animé par Ariane Bonzon, Liana Levi, 2009.

Michel Marian: Le génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée, Albin Michel, 2015.

Ahmet Insel: La nouvelle Turquie, du rêve démocratique à la dérive autoritaire, éditions La Découverte (parution le 7 mai 2015)

 

Ariane Bonzon
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