Sports

En se transformant, le journalisme sportif se met hors-jeu

Yannick Cochennec, mis à jour le 08.04.2015 à 13 h 01

La discipline, menacée par les questions économiques, a d'ores et déjà perdu une partie de ce qui faisait sa spécificité: le récit de terrain.

Une caméra protégée du soleil pendant la Coupe du monde foot au Brésil en juillet 2014. REUTERS/Murad Sezer

Une caméra protégée du soleil pendant la Coupe du monde foot au Brésil en juillet 2014. REUTERS/Murad Sezer

Comment va le journalisme sportif? C'est la question que (se) pose chaque année l'Association internationale de la presse sportive (AIPS) qui a tenu son congrès début mars à Paris avant de l'organiser à Doha en 2016. La réponse n'est pas, hélas, très encourageante à l'heure où les droits de retransmissions en télé, mais aussi en radio, entravent le droit et la liberté d'informer de nombreux médias contraints, sous la pression de l'argent qui leur est demandé ou qui les exclut tout simplement en tant que diffuseur non exclusif, de faire des impasses partielles de plus en plus nombreuses. Place à une couverture marginale, une sorte de «faute de mieux» de plus en plus frustrante et insatisfaisante.

Les récents Championnats du monde de handball, organisés au Qatar, ont assurément marqué un recul important dans ce domaine et il sera probablement difficile de regagner le terrain perdu, comme nous l'avions détaillé il y a peu. En sport, l'information, transformée en spectacle, se monnaye quand elle reste gratuite dans la majorité des autres activités des métiers de l'information.

La presse écrite sportive, qu'elle soit papier ou en ligne, ne se porte pas mieux, loin de là, et, comme l'ont précisé certains débatteurs du congrès de l'AIPS, elle devra peut-être bientôt passer à la caisse à son tour –le club de football de Manchester United entendrait par exemple monétiser les sièges occupés par les journalistes de presse écrite. C'est une hypothèse évoquée, donc à considérer avec prudence, mais elle traduit bien l'état d'esprit des organisateurs de manifestations sportives qui sont devenus des financiers souvent sans foi (pour l'information), ni loi (autre que celle de l'argent).

L'un des intervenants de la séance plénière de l'AIPS réunie dans l'amphithéâtre du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) a résumé la situation à sa manière:

«Les journalistes sportifs qui ont inventé la plupart des grands événements que nous connaissons aujourd'hui (NDLR: Jeux olympiques, Coupe du monde de football, Ligue des Champions, Coupe du monde de ski…) vont finir par en être exclus.»

Mais les journalistes, en dehors des sommes qui peuvent être demandées à leurs rédactions, ne se sont-ils pas déjà mis hors-jeu d'eux-mêmes par la force des choses?

Voilà quelques jours, les huis clos se succédaient lors des entraînements du Paris Saint-Germain à l'instar d'autres nombreux clubs qui usent des mêmes pratiques castratrices au niveau de l'information.

Dans un univers économique de plus en plus tendu pour les journaux ou les sites webs qui les accompagnent, il est d'ailleurs, et de toute façon, de moins en moins question de reportages «sur le terrain» –inutile de préciser que les champions étant devenus de plus en plus inabordables, les rédactions sont donc moins tentées de les suivre à l'autre bout du monde. C'est l'autre sonnette d'alarme actionnée par l'AIPS. Faute de ressources, les journalistes sportifs finissent par déserter les compétitions dont ils faisaient le récit détaillé hier.

Dans les échanges du congrès de l'AIPS, l'hebdomadaire France-Football s'est ainsi retrouvé au cœur de l'interpellation de trois journalistes africains, l'un sénégalais, l'autre ivoirien et le dernier guinéen. Le questionnement était récurrent: pourquoi ce journal qui, dans le passé, était au cœur de l'actualité du football africain, l'avait délaissée au point de ne pas avoir délégué un seul envoyé spécial lors de la dernière Coupe d'Afrique des nations (CAN)? Comment, en quelque sorte, pouvait-il se tirer ainsi une balle dans le pied en tournant le dos à son passé, à son histoire et probablement à ce qui avait fait une partie de son succès? Représentants du groupe Amaury, éditeur de France-Football, mais aussi de L'Equipe, Benoît Lallement et Jérôme Cazadieu, venus présenter les activités de L'Equipe devant les instances de l'AIPS, ont reconnu que le problème était économique.

«France-Football souffre, a constaté Benoît Lallement. Et d'ailleurs L'Equipe, qui pouvait envoyer deux à trois journalistes à la CAN dans le passé, a dû se contenter d'un seul en 2015.»

Pour L'Equipe, quotidien lui-même confronté à des restrictions budgétaires, il est venu aussi le temps de certaines petites impasses en termes de couverture qui rompent avec la tradition du journal, même s'il demeure présent là où l'actualité «compte». Et L'Equipe, en tentant vaille que vaille de rester au plus près de la tradition de son fondateur, Jacques Goddet, qui n'entendait pas que le football cannibalise son journal, est loin d'être le plus mal loti des quotidiens nationaux français.

La plupart brillent par leurs absences répétées lors de compétitions importantes quand les quotidiens régionaux se contentent, eux, de quadriller l'information sportive de leur zone géographique –souvent très bien– sans s'aventurer trop au-delà de leurs «frontières».

Pour évoquer le sport que connaît le mieux l'auteur de ces lignes, comment ne pas constater, par exemple, que Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, jadis présents sur tous les tournois de tennis du Grand Chelem en dehors de Roland-Garros, sont désormais complètements absents à l'Open d'Australie et à l'US Open depuis des années, Wimbledon échappant à peine à la débâcle éditoriale? Et il serait possible de multiplier les exemples au gré des disciplines et d'une ligne éditoriale souvent sans véritable cohérence (une tradition dans la très élitiste presse nationale française qui n'a jamais considéré le sport comme digne d'un intérêt véritable contrairement à la presse anglo-saxonne) sauf celle d'être gouvernée aujourd'hui par celle de l'urgence et de la mise en ligne la plus rapide d'un vague résumé de match.

C'est l'autre constat de l'AIPS: l'information sportive est désormais de plus en plus souvent traitée par les journalistes devant des postes de télévision depuis la rédaction centrale avec l'obligation de l'instantanéité et la nécessité occasionnelle du buzz, la fameuse «décla» du sportif étant devenue le plat de résistance du récit sportif.

L'«affaire Ibrahimovic» en a été le symptôme récent le plus délirant à travers ses propos captés au passage de sa sortie vers les vestiaires au terme de la rencontre Bordeaux-PSG.

Le tweet de Marion Bartoli s'interrogeant sur la possibilité d'un retour à la compétition entre deux bâillements au milieu de sa vie de retraitée a été une autre convulsion de la dérive du métier.

Sans plus de précisions de l'intéressée, les articles se sont multipliés au sujet de l'ancienne championne de Wimbledon pour qui il a même été question d'une fin d'une suspension pour dopage puisque, écrivait-on, les réseaux sociaux émettaient cette hypothèse.

«Pour moi, le rôle (et la valeur) d'un journaliste (sportif ou non) c'est d'“être témoin”, d'aller sur place, de voir les événements, les lieux, les gens “en direct” et depuis un “point de vue”, c'est-à-dire d'un endroit localisé (et non devant un écran) et d'un état d'esprit, lui aussi “localisable”, souligne Philippe Bouin, ancien journaliste à L'Equipe, effaré par l'évolution de son métier. Puis de retranscrire ses sensations, visuelles, olfactives, tactiles, ses impressions et ses réflexions. Comment dans ces conditions écrire un article lisible si on s'est contenté de regarder l'événement à la télévision, de recueillir les “déclas” via la télé ou via un “transcript” livré par les service de “com'”, a fortiori quand on n'est jamais de sa vie allé dans le stade où s'est déroulé l'événement et quand on n'a jamais côtoyé de sa vie les acteurs de cet événement? Dans ces conditions, comment trouver la moindre raison de lire ces dits articles?»

La grande victime est un genre journalistique qu'on pouvait adorer: une belle écriture qui perce sous le respect absolu du factuel au contact réel du sportif.

«Des récits proches de l'épopée, en tout cas du genre romanesque, procurant d'autant plus de plaisir au lecteur que la rigueur du compte-rendu, et le respect dû aux athlètes sont préservés, note Guy Barbier, ancien du Parisien, de Tennis Magazine, de Sport O'FM et aujourd'hui à la tête de Golf Magazine. C'est un art plus difficile qu'on ne croit, beaucoup plus que les flopées de dérision et de contorsions métaphoriques qui pèsent des tonnes et qui visent à faire croire —ce qui ne trompe heureusement pas tout le monde– que l'on a affaire à un vrai “spécialiste”, qui connaît intimement  le sport et les champions dont il parle.»

Dans cette redistribution des cartes et des missions, le spécialiste est d'ailleurs curieusement remis en cause et il est d'ailleurs significatif d'avoir vu L'Equipe séparer sa rédaction en deux «sections», l'une football, l'autre omnisports, alors que chaque discipline avait jusque-là ses rubriques très cloisonnées.

Erreur majeure? Alan Page, journaliste franco-britannique ayant longtemps collaboré au Monde et au Figaro ainsi qu'à des quotidiens britanniques, le pense.

«Un des aspects du changement brutal du paysage des quotidiens, et notamment dans le sport, c'est la chasse aux spécialistes, l'élimination de tout journaliste bénéficiant d'une “aura” personnelle lui permettant une certaine autonomie, dit-il. Le même phénomène se voit aussi en Grande-Bretagne où le nombre de sports offrant des papiers de spécialistes se rétrécit à vue d'oeil. On fait appel plutôt à des chroniqueurs tous terrains, politiques, médias, de l'industrie du spectacle, qui “pigent”, parfois avec brio, dans le sport. Seule exception, le foot tout puissant. Il s'agit d'un formatage en règle, permettant à la hiérarchie de pousser et de placer ses pions là où le budget le veut. La qualité, en écriture, en idées, en compréhension, est le moindre des soucis.»

Le journalisme sportif paraît se situer désormais tendanciellement à l'extrémité de deux pôles: le «live», dont se nourrissent tous les sites avec une sorte de récit intégral, minute par minute, vécu devant la télé à la rédaction, d'un match quel que soit le sport, avec beaucoup de LOL et de dérision au menu, et les formats longs à l'image de ce que fait L'Equipe Explore, comme si quelque chose s'était perdu en partie dans le récit entre ce «très chaud» et ce «froid» plus analytique, plus technologique.

Comme si le «terrain» s'était affaissé en partie au cœur de la révolution numérique de ce journalisme micro-ondes. Jusqu'à un certain engloutissement du métier.

Philippe Bouin nous propose, en conclusion, ces lignes du livre Causa écrit à quatre mains par Stéphane Paoli et Alain Rey et signées par le premier nommé:

«Mais comment le dire? Sommes-nous encore journalistes, les narrateurs du monde? En faisons nous le récit? Je me tourne vers toi, le lexicographe, parce que le récit c'est le choix des mots. Ils sont le paysage du monde. Or le monde accélère comme jamais dans son histoire. Le turbocapitalisme traite les transactions financières en nanosecondes qu'aucun cerveau humain ne peut appréhender. Je ne veux pas me résoudre à ce que les algorithmes soient les narrateurs du monde. Conserver la maîtrise du récit est un enjeu ontologique. Mais comment décidément nous y prendre avec les mots?»

 

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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