Culture

«Le Challat de Tunis»: ni menteur, ni moqueur, vrai

Temps de lecture : 2 min

Ce petit bijou d’humour noir et de lucidité critique confirme qu’il se passe des choses nouvelles et réjouissantes dans le cinéma au Maghreb.

«Le Challat de Tunis»
«Le Challat de Tunis»

Terrifiant, d’abord, ce personnage de motard inconnu qui hante les rues de Tunis, un rasoir à la main, et taillade sauvagement les fesses des femmes par lesquelles il se sent provoqué.

Intense, l’enquête menée à l’écran par la réalisatrice pour reconstituer, dans les archives et sur le terrain, cette histoire qui défraya la chronique médiatique et judiciaire 10 ans plus tôt –soit avant la révolution tunisienne de 2011.

Insensés, les délires en tous genres suscités par cette figure mystérieuse, à la fois incarnation de fantasmes et de phobies multiples, chez les hommes et chez les femmes, et point de départ de petits bizness malsains et saugrenus, où bigoterie, machisme et mercantilisme se donnent aisément la main.

Vertigineux, bientôt, l’entrelacement des représentations, des récits, des types d’image (y compris celles du jeu vidéo inspiré par le Challat –«le balafreur»), la plongée dans le quotidien du quartier où vit celui qui fut finalement emprisonné, la rencontre avec sa famille et avec lui. Innocent? Coupable? Simulateur, mais de quoi?

Déplier les complexités d’une situation réelles

La langue française pas plus que la langue anglaise ne rendent justice à ce qui peu à peu se révèle être le domaine où œuvre, avec une maestria peu commune, la jeune réalisatrice tunisienne. On dit ici «documenteur», là «mockumentary». Mais il ne s’agit ni de mentir, ni de se moquer.

Il s’agit, à partir des codes du documentaire et de ceux de la fiction, en une série d’opérations pas moins exigeantes de rigueur que dans l’un ou l’autre genre, de construire une recherche, une compréhension, d’une façon à la fois ludique et éclairante, à laquelle ni la fiction seule ni le documentaire seul ne pouvaient parvenir. S’il y avait un rapprochement à faire, ce serait plutôt avec les serious games, ces dispositifs de jeu qui aident à mieux déplier les complexités d’une situation réelles.

Kaouther Ben Hania

Semé de personnalités (personnes? personnages?) intrigantes, inquiétantes, farfelues ou attachantes, Le Challat de Tunis est donc composé d’une multitude d’artifices. Certains voulus par la réalisatrice, certains tramés par d’autres, y compris pour la tromper, mais acceptés par elle dans son film. Si celui-ci est à ce point réussi, c’est qu’il ne repose nullement sur la révélation de ce qui était «vrai» ou «faux», mais sur la démultiplication des tensions entre les composants d’une galaxie de faits, d’affects, d’usages des corps, des mots, des références de toutes sortes.

Tout est vrai, finalement, dans cette affaire née d’une rumeur elle-même née d’un fait divers réel, et où les pires pulsions comme les réponses les plus loufoques font assurément partie du monde, ce monde où plonge Kaouther Ben Hania, et qu’elle travaille avec les moyens du cinéma, et un humour de combat.

Vrai aussi, à l’évidence, le talent de cette cinéaste connue jusqu’à présent surtout pour l’excellent documentaire Les imams vont à l’école (2010), et qui affirme ici une présence, une finesse et une énergie de cinéma qu’on ne peut déjà plus dire prometteuses, tant les promesses ont déjà commencé d’être tenues. Après Les Jours d’avant et Révolution Zendj des algériens Karim Moussaoui et Tariq Teguia, en attendant Loubia Hamra de leur compatriote Narimane Mari, l’irruption de ce petit bijou d’humour noir et de lucidité critique confirme qu’il se passe des choses nouvelles et réjouissantes dans le cinéma au Maghreb.

Le Challat de Tunis

Réalisé par Kaouther Ben Hania

Avec Kaouther Ben Hania, Jallel Dridi, Moufida Dridi

Durée: 1h30

Séances

Slate est partenaire du film. Il est désormais disponible en DVD.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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