Culture

«Journal d’une femme de chambre»: un film guerrier et dangereux

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 14 h 23

Dans «Journal d’une femme de chambre», film extraordinairement brutal, Benoît Jacquot invente sa propre manière de malmener les usages de la narration filmée. Il recourt à une énergie par rupture, étonnante et puissante ressource de cinéma.

Léa Seydoux dans «Journal d'une femme de chambre» de Benoît Jacquot

Léa Seydoux dans «Journal d'une femme de chambre» de Benoît Jacquot

Une lumière et un éclat, une vivacité en mouvement. C’est cela, d’abord. La présence assez sidérante et toute à fait réjouissante de cet être qui est du même élan Léa Seydoux et Célestine, le personnage qu’elle interprète. Elle existe et bouscule, séduit et rembarre. Filmée par Benoit Jacquot (d’une manière radicalement différente de leur précédente réussite commune, Les Adieux à la Reine), la jeune actrice qui ne disparaît nullement derrière son personnage et la femme de chambre inventée il y a 115 ans par Octave Mirbeau trouvent une alliance quasi-guerrière, conquérante, et qui bouleverse tout sur son passage. En cela, elle s’inscrit dans la lignée des héroïnes telle que les invente en les filmant le cinéaste de La Désenchantée, de La Fille seule, d’A tout de suite et de Villa Amalia.


Cette force de déplacement est tout à fait indispensable dans le cas d’une mise en scène ayant à affronter une double pesanteur: celle du film d’époque, et celle de l’adaptation littéraire ayant déjà donné naissance à deux réalisations majeures de l’histoire du cinéma, signées respectivement Jean Renoir et Luis Buñuel, excusez du peu.

De l’ombre des références cinéphiles, Benoit Jacquot choisit simplement de ne pas du tout se soucier: il y a des personnages, il y a une histoire, il y a une situation (maîtres et serviteurs dans la province française au temps de l’affaire Dreyfus), cela seul sera son matériau, sur la base d’une plutôt grande fidélité au livre, sans soumission.

Filmer contre

De la première menace, en revanche, il se soucie vivement. Car il ne s’agit pas seulement d’un film d’époque, mais de l’époque d’un certain triomphe de la bourgeoisie, d’une domination arrogante se stabilisant au tournant du siècle (le roman est paru en 1900). Domination qui se traduit dans le langage, les vêtements, les meubles, et bien sûr ce qu’on appelle les mœurs, mélange de jouissance bâfreuse, de puritanisme, d’avarice, de bigoterie et d’hypocrisie.

Clotilde Mollet ©Mars distribution 

On connaît de multiples exemples où un cinéma ambitieux cherche à nettoyer les films d’époque de leurs lourdeurs décoratives et de leurs affèteries d’antiquaires –de Bresson à Rivette et à Pialat les grands exemples abondent. Benoit Jacquot fait tout le contraire. Il en rajoute dans les dentelles des robes et la surcharge des chapeaux, le chantournement des mobiliers, l’abondance de détails des calèches. Mais c’est, aux côtés de sa guerrière étiquetée domestique, pour mieux filmer contre. Contre les décors bourgeois, les costumes bourgeois, les coutumes bourgeoises, en une charge d’autant plus furieuse qu’elle est, sous cette forme-là, inattendue.

Inattendue et pourtant fidèle à Mirbeau, qui racontait en effet la petitesse d’esprit, les malhonnêtetés et l’hypocrisie bourgeoises en même temps qu’il faisait résonner ensemble la pulsion vitale, paradoxalement vitale elle aussi, érotique même, de la haine du monde et de soi qui porte Joseph, le jardinier interprété avec une virilité brute, monocorde, par Vincent Lindon.

Violence​

Rien de simpliste dans cette évocation historique et sociale. D’une rare violence dans la description des riches, le livre était sans illusion sur le monde des serviteurs, où le calcul et la soumission occupent davantage de place que la construction consciente d’une libération, voire le seul désir d’un changement de monde. Le film pousse en ce sens, et rend peut-être encore plus complexe les comportements de Célestine, «mauvais esprit» indépendant et curieux, qui choisira pourtant une alliance utilitaire avec celui qui incarne une force rétive, certes, mais égoïste et méchante, sans doute criminelle.

«Journal d’une femme de chambre» est un film extraordinairement brutal

Journal d’une femme de chambre est un film extraordinairement brutal. Brutales sont les situations d’affrontement, et brutal le typage des personnages et leurs actes (dont viol, meurtre, cambriolage, massacre des chiens, sans parler du délire antisémite de Joseph), brutaux les rapports sexuels, dont le souvenir d’un premier amour noyé dans le sang de la tuberculose, ou, pire, cette scène où Joseph et Célestine baisent en complotant, dans une disjonction sinistre des affects.

Et brutal l’enchainement des séquences, brefs apologues aux tonalités contrastées, du burlesque à la terreur, du rigoureusement documenté au gag potache. Sous couvert de roman réaliste narratif, Mirbeau mettait déjà à mal les conventions littéraires tout autant que les bienséances des nantis, sans aucune illusion sur leurs serviteurs. Jacquot invente sa propre manière de malmener les usages de la narration filmée. Sans perdre le fil du récit il procède par sautes brusques, changement abrupt de taille des cadres, avec un usage appuyé des gros plans, et une façon de se tenir proche de son héroïne, dans l’axe de son mouvement en avant.

L'énergie par rupture

Hervé Pierre et Léa Seydoux©Mars distribution

La manière de filmer et le jeu de Léa Seydoux, parfaitement à l’unisson, détonnent en permanence y compris avec le jeu embourgeoisé des interprètes des patrons de Célestine (les acteurs de théâtre Hervé Pierre et Clotilde Mollet) ronronnant leur rôle surchargé de fanfreluches psychologiques  et «sociales» comme un divan dans un boudoir, tandis que le voisin excentrique, colérique et lubrique (Patrick d’Assumçao) est lui aussi pris dans un numéro aux antipodes du côté volontairement mat, en aplat, que donne Lindon à Joseph, et surtout de la dynamique à la fois frémissante, solide et désespérée de la Célestine selon Léa Seydoux.

Cette énergie par rupture est une étonnante et puissante ressource de cinéma, au sens où elle ne cesse de porter le film ailleurs que là où il semblait aller, quand bien même on connaît le livre ou un des films précédents qu’il a inspiré, et surtout par son comportement d’éléphant politique dans le magasin de porcelaine du téléfilm bourgeois adapté de nos grandes œuvres. Le plus intéressant étant d’ailleurs moins lorsqu’il brise ladite porcelaine que lorsqu’il laisse planer, impressionnante et impossible à apprivoiser, la menace.

Un film dangereux

Cette menace vient d’une zone obscure, qui ne se résume certainement pas aux seuls conflits de type guerre de classes et guerre des sexes, même si ceux-ci sont bien présents. Elle vient du territoire de la pulsion, de cette espace sombre où l’élan  libérateur et celui vers la soumission, l’esprit qui calcule et la chair qui jouit et souffre se nouent de manière indicible: cet espace qui est au centre du cinéma de Benoit Jacquot, et qu’il n’approcha jamais d’aussi près que dans ce qui est peut-être son plus beau film (et un des moins vus), Au fond des bois.

 Journal d’une femme de chambre, avec sa totale amoralité, est un film dangereux, dangereux pour tout le monde, en ces temps –les nôtres– où la haine populaire des autres et la massive et volontaire servitude (désormais au marché) en contrepoint à l’arrogance auto-satisfaite et à l’hédonisme médiocre des nantis et à la misère au travail ne manquent pas de points communs avec celle à laquelle se situe le récit. Dangereux parce qu’il met en branle, aux côtés de cette créature en mouvement qu’est implacablement, désespérément Célestine, les certitudes de tous.   

Journal d’une femme de chambre

De Benoit Jacquot avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Clotilde Mollet, Hervé Pierre, Mélodie Valemberg, Patrick D’Assumçao. 

Durée 1h35 | Sortie le 1er avril.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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