France

La gauche n'habite plus que le Sud-Ouest

Philippe Boggio, mis à jour le 01.04.2015 à 7 h 33

La seule tache rose qui subsiste sur la carte de France après les départementales va de l'Aquitaine au Languedoc-Roussillon en passant par Midi-Pyrénées. Le reflet d'un mélange de radical-socialisme et de gauche rose pâle, souvent critiqué au niveau national mais garant de modération.

REUTERS/Régis Duvignau.

REUTERS/Régis Duvignau.

Regardez une carte de la France électorale: c’est en bas, à main gauche. La seule tache rose d’un peu d’importance encore. Ailleurs, les départements restés fidèles à la majorité gouvernementale ne sont plus que des zones isolées, comme si la droite les avait oubliées en route, sur le chemin de sa conquête territoriale, des villages gaulois, cernés par les victoires ou les acquis plus anciens de l’opposition. Le Pas-de-Calais, tout en haut, le Puy-de-Dôme, au cœur du Massif Central, le Finistère et l'Ille-et-Vilaine, aux deux bouts de la Bretagne, ou la Nièvre, l’ancien fief de François Mitterrand, devenu confetti incongru, pile au milieu du pays colorié de bleu…

Dans le Sud-Ouest, au contraire, les départements de gauche se touchent encore à la queue-leu-leu sur des centaines de kilomètres. Ils enjambent l’entre deux-mers, de l’Atlantique des Landes à la Méditerranée de l’Hérault, suivent le sillon diagonal du Lauragais et de la Vallée de la Garonne, sous l’encadrement bienveillant des contreforts du Massif central, au nord, et de la chaîne pyrénéenne, au sud. A eux seuls, ils représentent la moitié des forces restantes de la «majorité» nationale.

L’Aquitaine (moins les Pyrénées-Atlantiques, passés à l’opposition) et Midi-Pyrénées (moins l’Aveyron, resté à droite), les anciennes régions du découpage territorial. Le Languedoc-Roussillon tout entier (en comptant le Gard, classé «indécis» au soir du 29 mars) et encore la Haute-Vienne, sauvée d’un Limousin qui, pour le reste, a choisi l’opposition (Creuse et Corrèze), comme l’ensemble du Poitou-Charentes. Soit 17 départements d’un seul tenant sur les 25 que compteront les deux nouvelles régions, l’Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, d’un côté, et Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, de l’autre.

La gauche départementale? Pour l’essentiel, rugby et accents de rocaille. Une énorme ironie aussi. De tous temps, le pire des socialismes possibles, du point de vue des ouvriéristes et des révolutionnaires qui ont surchargé de rouge la couleur de l’histoire du mouvement émancipateur. Presque l’ennemi de classe, déjà: dans le Sud-Ouest, «une gauche molle», à relire la chronique, bourgeoise et franc-maçonne, de baronnies et d’alliances contre nature. C’est bien simple: c’est le seul endroit de la géographie socialiste où le mot «radical» désigne absolument le contraire de son sens général, qu’ont forgé dans le sang les faubourgs de la Commune. «Radical», en dessous des Charentes, renvoie à une gauche de droite, dénoncée, au nord, comme idéologiquement incertaine, clientéliste et arrangeante avec l’adversaire. «Radical» comme dans le Mouvement radical de gauche (MRG) conduit par Robert Fabre, éternel inconnu, la pièce rapportée du trio, avec Marchais et Mitterrand, de l’Union de la Gauche, dans les années 70, dont se moquaient les militants parisiens.

Le symbole Baylet

C’est un peu cette gauche-là, plus rose pâle que rose, qui tient désormais ce qu’il reste de murs à la maison majoritaire, et qu’incarne Jean-Michel Baylet. Le président du Parti radical de gauche (PRG), président du conseil général sortant du Tarn-et-Garonne, a été réélu au premier tour dans sa circonscription de Valence d’Agen, mais sa majorité départementale reste sujette au jeu des alliances de troisième tour. Les élus sauveront-ils l’homme qui rythme la vie politique depuis trente ans entre Toulouse et Montauban, le ministre des cabinets de François Mitterrand et l’héritier de la famille possédant le quotidien La Dépêche du Midi? Réponse le 2 avril. Baylet ne manque pas d’adversaires, à commencer par Brigitte Barèges, maire UMP de Montauban, à laquelle il reprochait déjà, en 2014, de ne pas être pour rien, avec la complicité de rivaux socialistes, dans la perte de son mandat de sénateur.

Mais défait ou victorieux une nouvelle fois, Jean-Michel Baylet, potentat régional devenu anachronique, diront les militants socialistes de 2015, illustre aussi une manière d’être de gauche qui a été longtemps incompréhensible aux yeux de ses compagnons plus nordistes, qui le qualifiaient volontiers, comme ses pairs avant lui, de «radical-cassoulet». Derrière le quolibet, pourtant, la vérité d’une gauche plus tranquille, aux réflexes de classe moins exacerbés. Osons le dire: un certain bonheur de gauche, à l’image des paysages toscans d’Aquitaine et des vallées de Midi-Pyrénées, où l’on a connu ni les fractures sociales et humaines des exodes vers l’Ile-de-France et ses agrégats de banlieues, ni les lents dépérissements des grandes régions industrielles.

Rendu autonome de fait par la langue d’oc, géographiquement éloigné de la France gallicane, qui a donné naissance à l’Etat, à l’abri des inquiétudes des invasions, le quart méridional de l’hexagone a pu accoucher d’un socialisme moins frontalement revendicatif. Comme le montrent Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans leur livre Le Mystère français (La République des idées, éditions du Seuil, 2013), le Parti communiste n’a pas servi, dans ces régions, d’élément socialement protecteur, un siècle durant, comme dans les régions jacobines, urbanisées et industrielles qui avaient renoncé à la béquille collective de la religion.

Le communisme, en Midi-Pyrénées comme dans le Languedoc, a d’abord été paysan et il a su nouer des liens avec les élites des grandes villes régionales. C’est Jean Jaurès, déjà auréolé de ses combats en faveur des mineurs de Carmaux, dans le Tarn, apportant son soutien, pendant les révoltes viticoles du «Midi rouge», en 1907, aux vignerons en lutte contre les troupes du cabinet Clemenceau. «Paysans, ne demeurez pas à l’écart. Mettez ensemble vos volontés et, dans la cuvée de la République, préparez le vin de la révolte sociale.» L’appel est resté célèbre. Les paysans-militants créèrent par la suite les premières coopératives qui vendirent, jusqu’à Bordeaux et Montpellier, un vin que la surproduction algérienne avait condamné, et les mouvements politiques les plus avancés prirent l’habitude de négocier avec le républicanisme radical environnant.

Le Bras et Todd insistent aussi, dans leur livre, sur le mode particulier de la solidarité sudiste, largement dépendante de son habitude de se passer de l’Etat, et de sa capacité à s’appuyer sur une culture catholique, même bien après la fin de la pratique religieuse, à travers ce que les deux démographes appellent «les familles souche». En Aquitaine comme en Midi-Pyrénées, la terre a été à l’origine de tout, une terre plus riche qu’au nord qui a permis aux enfants des agriculteurs d’aller faire des études dans les excellentes universités régionales; puis de revenir, d’enrichir encore à la fois la terre et la ville, et ainsi de suite, en se satisfaisant de voyages limités à leur périmètre culturel. Les hommes politiques ont toujours eu, dans ce grand Sud-Ouest, une double influence, urbaine et rurale, et ont dû trouver les points de passage politiques les plus équilibrés entre les mondes. D’où le radicalisme-cassoulet, qui fait sourire, puis le socialisme rose, qui sauve aujourd’hui le PS.

D’où, surtout, de quelque culture politique qu’ils soient, même communiste, en Ariège ou dans les Landes, un goût avéré des partis pour des comportements médians qu’ailleurs on qualifierait de «centristes». L’historienne Sylvie Guillaume fait même référence à «une culture politique de la négociation». «Le tropisme centriste s’exerce dans le radicalisme, dans le socialisme et même dans le gaullisme aquitain», écrit-elle dans un numéro spécial de la revue Parlement(s). Ce qui n’exclut pas les crises passagères, les coups de chaud fascistes des Croix de feu, dans les années 30, même le poujadisme historique, dans les années 50. «Mais dans l’ensemble, l’Aquitain demeure hostile à l’activisme de ces mouvements, et s’il souhaite parfois le changement, c’est dans l’ordre et la modération.»

Des succès électoraux qui se conquièrent avec élégance

Aucun extrémiste n’y a jamais réussi, et «la limite» est toujours vite «dépassée» dans le grand Sud-Ouest. Les succès électoraux se conquièrent, avec élégance, sur des terres en partage. Ainsi d'Alain Juppé, maire incontesté de Bordeaux. Le 29 mars, au soir, le département de la Gironde s’est réinstallé, naturellement, sans heurts, à gauche (comme la région Aquitaine, présidée par le socialiste Alain Rousset), les socialistes et leurs alliés empochant même quatre des cinq cantons urbains. A Toulouse, le socialiste Pierre Cohen avait dû laisser la mairie, pour cause de désunion à gauche, à l’UMP Jean-Luc Moudenc, en 2014. Le 29 mars, au soir, les électeurs de la Haute-Garonne ont renvoyé la gauche à l’Hôtel du département, même dans huit des onze cantons de «la Ville rose».

S’il gagne les primaires de l’UMP, et si la gauche n’est pas présente au second tour de la présidentielle de 2017, Alain Juppé peut être assez certain de recueillir autour de lui un nombre appréciable de suffrages de tous les courants d’opinion modérés. Les grandes figures politiques de la dernière moitié du siècle, les gaullistes «sociaux» Robert Boulin, à Libourne, et Jacques Chaban-Delmas, à Bordeaux, le socialiste André Labarrère, à Pau, «mordaient» au-delà de leur famille originelle. C’est toujours le cas, par exemple, de Martin Malvy, l’ancien ministre socialiste plébiscité à la tête de la région Midi-Pyrénées, en 2010 (69,50%). La seule vertu requise: la pondération.

C’est ce qui explique les moindres succès du Front national dans cette partie de la France. Certes, il progresse, comme dans les zones sociales en difficulté de la vallée de la Garonne, ou à Béziers (Hérault). Mais les poussées observées au premier tour des départementales ont été ramenées par les électeurs à des proportions plus modestes. Les médias s’étaient alarmés des scores réalisés par le parti de Marine Le Pen à Carmaux, la ville de Jean Jaurès. Dans l’un des deux cantons de la cité, Carmaux 2-vallée du Cérou, le FN avait même émergé en tête avec 24,1% des voix, et réalisé aussi un score inquiétant (24,96% des voix) dans le canton voisin, Carmaux 1-le Ségala, en raison, il est vrai, de la concurrence de trois listes de gauche, dans les deux cas. Au deuxième tour, les binômes socialistes l’emportent avec respectivement 65,98 et 63,15% des voix, après leurs duels avec les listes frontistes. Poussés qu’ils ont été aussi, en tout cas, par l’esprit, par des gaullistes, des centristes et des radicaux.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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