La conférence climat de Paris est déjà mal partie

Le glacier Perito Moreno, en Argentine, en décembre 2009. REUTERS/Marcos Brindicci

Le glacier Perito Moreno, en Argentine, en décembre 2009. REUTERS/Marcos Brindicci

Il serait vraiment étonnant que la conférence sur le climat qui se déroulera à Paris en décembre 2015 se solde par un échec. Tout sera fait pour que les représentants des 196 pays concernés repartent heureux. Mais l'accord obtenu sera-t-il suffisant pour permettre de limiter la hausse de la température moyenne du globe à 2°C par rapport à l'année 1870, considérée comme marquant l'entrée du monde dans l'ère industrielle? Rien ne permet encore de l'affirmer.

En théorie, les 196 pays membres de la CCNUCC (convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques) avaient jusqu’au 31 mars pour présenter leurs engagements (dans le langage de l’ONU, on parle de contributions, INDC pour Intended Nationally Determined Contributions) en matière de réduction des émissions des gaz à effets de serre. Seuls la Suisse, l’Union européenne, la Norvège et le Mexique avaient jugé utile de publier leur plan d’action avant le 30 mars ; les Etats-Unis, en confirmant au secrétariat général de la CCNUCC les engagements pris dans leur accord avec la Chine en novembre dernier, et la Russie les ont rejoints in extremis le 31. 

Certes, cette date n’était pas impérative (on savait notamment que les pays moins avancés auraient besoin de plus de temps), mais on voit bien que l’enthousiasme est limité: tout le monde se dit officiellement déterminé à prendre les mesures qui s’imposent, mais personne n’est pressé de prendre publiquement des engagements contraignants que les efforts fournis par le voisin pourraient peut-être permettre d’éviter.

L’Europe, qui croit en la vertu de l’exemple, a pris position très tôt en adoptant dès octobre 2014 les grandes lignes d’un plan qu’elle estime ambitieux (ce que les partis écologistes contestent); il n’est pas sûr que son volontarisme soit aussi récompensé que ses dirigeants le pensent.

Déjà des progrès, malgré le climatoscepticisme

Pourtant, le climatoscepticisme ne devrait plus être. Depuis le sommet de Rio de 1992 et l’adoption de la CCNUCC, il est officiellement reconnu par tous les pays signataires (les parties, dans le langage onusien) que l’activité humaine a un impact sur la température de la surface terrestre et  de l’atmosphère. De même, l’objectif d’une limitation du réchauffement à 2°C figure dès le premier paragraphe de l’accord de Copenhague de 2009. Pourtant, il suffit d’entendre les déclarations de certains sénateurs américains pour comprendre que ces idées rencontrent de fortes résistances.

Faut-il pour autant désespérer? Non, au fil des conférences annuelles des parties (les COP, Paris devant être la COP-21), des progrès ont tout de même été accomplis. 

Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet, respectivement fondateur et directeur scientifique de la Chaire Economie du climat, retracent ce parcours dans un document publié par l’institut Louis Bachelier («Les voies d'un accord climatique ambitieux en 2015»). Cette histoire mérite d’être brièvement rappelée, car elle permet de mieux comprendre les enjeux de la conférence de Paris.

Kyoto a coupé le monde en deux

A Kyoto, pour la COP-3, un grand pas en avant est accompli: le traité impose aux pays développés de réduire leurs émissions de 5% entre 1990 et 2008-2012. Et il prévoit la possibilité de constituer des marchés de droits d’émission permettant de donner un prix au carbone.

C’est un grand pas en avant, mais ce traité a un gros défaut: il consacre une nette séparation entre deux  groupes de pays, d’un côté les pays développés (dits pays de l’annexe 1), responsables historiques des émissions de gaz à effet  de serre, de l’autre les pays en développement. Alors que la Chine est devenue le premier émetteur et que l’Inde continue de croîitre à un rythme rapide, il ne paraît plus possible de garder cette séparation reposant sur des considérations historiques.

Si l’on veut garder une chance de limiter le réchauffement à 2°C, il faut réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre de 40% à 70% (les travaux du Giec, Groupe intergouvernemental des experts sur le climat, ne permettent pas d’être plus précis) entre 2010 et 2050: tous les émetteurs importants, quelle que soit leur histoire, doivent être mis à contribution.

Le virage de Copenhague

Un virage en ce sens a été pris en 2009 à Copenhague, où d’autres pays que ceux de l’annexe 1 ont pris des engagements de réduction. Mais ceux-ci reposent sur le volontariat et, surtout, le système de suivi a été modifié de telle façon que chaque pays peut faire à peu près ce qu’il veut. 

Sur ce point, tous les spécialistes que l’on peut rencontrer à Paris, ceux de la chaire Economie du climat comme ceux de CDC Climat sont d’accord: «Le processus de surveillance, notification et vérification (MRV pour Monitoring, Reporting and Verification) des actions et des émissions des pays semble être central pour bâtir la confiance.» 

Quel soit la teneur du nouvel accord, il faudra qu’il contienne la mise au point d’un système de MRV homogène, absolument indispensable pour permettre le contrôle des engagements pris.

Mais il faudra aussi définir la nature juridique des engagements pris à Paris et du texte qui les consignera.

La France est très favorable à l’établissement d’un nouveau protocole, comparable à celui de Kyoto. Mais il est peu probable que tout le monde suivra. Faut-il rappeler que le Sénat américain a refusé de ratifier le protocole de Kyoto signé par le gouvernement américain en 1997? La même mésaventure pourrait fort bien se reproduire. C’est pourquoi on ne sait pas encore si les futurs engagements seront contraignants ou non ou si une formule hybride sera retenue (par exemple un texte contraignant pour le MRV, une certaine flexibilité sur les engagements).

Un projet de texte devrait le préciser avant la fin mai, les parties devant avoir six mois pour l’examiner.

Coopération internationale: qui paiera quoi à qui?

Une autre décision prise à Copenhague doit faire aussi l’objet d’intenses négociations. Il s’agit de l’aide promise par les pays avancés, qui est la condition nécessaire pour que tous les pays, quel que soit leur niveau de développement, acceptent de s’engager sur la voie de la réduction des émissions.

A partir de 2020, le flux de capitaux devrait se monter à 100 milliards de dollars par an. Quels transferts de capitaux seront comptabilisés dans ces 100 milliards, selon quelle répartition se feront la collecte et la distribution des fonds? Là encore, les incertitudes sont fortes.

Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet verraient bien un système de bonus-malus, avec pour référence le niveau d’émission de CO2 par tête dans le monde. Chaque pays serait incité à réduire ses émissions plus vite que les autres, soit pour verser moins, soit pour toucher plus. Mais il ne suffit pas qu’un système soit logique pour qu’il soit accepté. D’autant plus que, dans cette logique, des pays producteurs de pétrole comme la Russie ou l’Arabie saoudite seraient conviés à apporter leur obole; avec les problèmes posés par la chute du cours du baril de brut, il serait étonnant qu’ils appuient ce genre d’initiative.

Se pose aussi la question du prix du carbone. La logique voudrait qu’un prélèvement fiscal, le même partout, donne un prix international. Mais il paraît difficile d’imposer un prix unique à des pays situés à des niveaux de développement et de richesse très différents, ou alors il faudrait fixer un prix très bas. Et il faudrait que le prélèvement soit réellement mondial. 

La solution d’un prix de marché serait sans doute plus réaliste. Des marchés de permis d’émission existent en Europe, aux Etats-Unis et en Chine. Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet suggèrent un rapprochement entre ces trois marchés, avec une avancée vers des objectifs communs de réduction des émissions et un prix transcontinental du carbone. Là encore, on peut observer que la proposition ne manque pas de logique et qu’un marché englobant ces trois grandes zones exercerait un réel pouvoir d’attraction. La grande question est celle de la volonté politique de faire aboutir un tel projet.

Le temps presse

Enfin, il faudra parler de l’agenda des solutions, expression sous laquelle on regroupe la multitude d’initiatives que peuvent encourager les Etats pour réduire les émissions ou s’adapter au changement climatique. 

Ces initiatives ont le grand mérite de stimuler l’innovation (la France y est très favorable), mais elles ne peuvent constituer à elles seules un vrai programme et occulter les grandes questions de fond que pose la nécessité d’une action internationale concertée et rapide.  Selon les travaux du Giec, il ne faudrait pas que la quantité de carbone dans l’atmosphère due à l’activité humaine dépasse 800 milliards de tonnes; or, depuis 1870, on a déjà fait les deux tiers du chemin et le rythme de hausse des émissions s’est encore accéléré dans les années 2000, jusqu’à la crise de 2008.  Il n’y a plus de temps à perdre.

Mais il n’est pas sûr que tous les dirigeants politiques en aient conscience. Et l’effort à fournir n’est pas indolore. Tout le monde ne partage pas le bel optimisme d’Amory Lovins, cofondateur et directeur scientifique du Rocky Mountain Institute, qui estime dans son ouvrage Reinventig Fire (avec un avant-propos rédigé par un membre du comité exécutif de la Shell Oil Company) que les Etats-Unis  pourraient multiplier leur PIB par 2,5 d’ici à 2050 et que pourtant à cette date ils pourraient se passer de pétrole, de charbon et même d’énergie nucléaire.

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