Science & santéMonde

Avoir 20 ans à Ituzaingo Anexo, terre empoisonnée par les pesticides

Sophie Boutboul, mis à jour le 13.04.2015 à 22 h 01

Depuis tout petits, Brisa, Leandro, Rocio et Georgina luttent pour leur propre santé, voient leur frère et sœur malades, leurs voisins faire des allers-retours à l'hôpital. Ces adolescents et jeunes adultes ont grandi à Ituzaingo Anexo, un quartier excentré de Cordoba, la deuxième ville d'Argentine. Nés dans cette zone entourée pendant plus d'une décennie de champs de soja transgénique, ils subissent aujourd'hui les conséquences de la contamination de leur terre par des pesticides.

Photos: Sophie Boutboul.

Photos: Sophie Boutboul.

Cordoba (Argentine)

Elle effleure la tête acajou de son cochon d'Inde posté sur son abdomen. Assise sur le muret qui borde sa maison, elle le cajole, alors qu'une douce brise édulcore la lourdeur du soleil estival de janvier.

Brisa, 16 ans, savoure ces moments de complicité avec son cobaye Yuyi. Petite, elle ne pouvait approcher aucun animal à cause de sa leucémie.

Cette lycéenne, qui souhaite devenir vétérinaire, a grandi à Ituzaingo Anexo, un quartier du sud-est de Cordoba, la deuxième ville d'Argentine. A sa naissance, des champs de soja transgénique bordent Ituzaingo Anexo, depuis l'arrivée dans le pays de le la firme d'agroalimentaire américaine Monsanto, au milieu des années 1990. Les fumigations de pesticides sont alors régulières et les bambins se plaisent à gambader entre les lignées de soja vert.

Les trottoirs gris plomb de la rue Van Der Walls ont vu grandir Brisa, son frère Leandro, sa sœur Rocio, son amie Camilla, et sa voisine Georgina. Leurs mères, réunies avec d'autres dans le collectif Mères d'Ituzaingo, se battent depuis quinze ans contre les pulvérisations de pesticides sur leur terre, dans un pays où les OGM couvrent plus de 20 millions d'hectares. Si ces jeunes sont habitués à la venue de médecins, de médias, de juges, devant chez eux pour discuter avec leurs parents, eux s'expriment rarement sur leur souffrance, face à leur maladie, ou à celles de leurs proches. Confrontés à des drames familiaux similaires, ils ont accepté de s'entrouvrir sur leur vie.

«C'est pénible... C'est rude d'habiter ici. Depuis tout petit, je vois énormément de personnes malades comme ma sœur. On assiste aussi à la mort de beaucoup de gens», déplore Leandro, le frère de Brisa, peintre en bâtiment de 25 ans. Sur son avant-bras droit, des lettres calligraphiées dessinent le prénom de sa mère, les initiales de la fratrie sont sur son poignet gauche.

Aujourd'hui, Ituzaingo Anexo ne subit plus aucune fumigation. Une terre écaillée accueillant des lotissements en construction remplace les cultures transgéniques. Mais le passage des camions et des avions procédant à l'épandage a laissé des traces. Les dernières analyses réalisées sur 142 enfants en 2010 ont conclu que 80% d'entre eux vivaient avec des agrochimiques dans le sang.

Trois produits encombrent le corps de Leandro. Il fait partie de la première vague de 30 enfants d'Ituzaingo Anexo dont le sang a été étudié à Buenos Aires en 2005. Chrome dans l'urine, arsenic dans les cheveux, herbicides dans le sang: voici quelques-unes des substances trouvées sur 23 d'entre eux. Ces analyses sont le fruit de la lutte des «mères d'Ituzaingo».

En 2001, après des discussions, plusieurs femmes se rendent compte qu'elles partagent les mêmes interrogations sur la prolifération des pathologies chez leurs enfants.

La leucémie de Brisa, âgée alors de 3 ans, marque tous les esprits. La petite perd ses cheveux à cause de ses traitements et porte un masque chirurgical en permanence. La dizaine de voisines inquiètes réalisent la première enquête épidémiologique de la zone, en frappant aux portes de chaque maison, aidées de médecins.

Elles alertent les autorités de Cordoba avec leur recensement: 200 cas de cancers, de purpuras, de leucémies ou encore de désordres hormonaux relevés sur 5.000 habitants. La ville lance les premières études sur les jeunes du quartier et sur leur environnement, début 2002, après une manifestation médiatisée. Ces riveraines deviennent ainsi les «mères d'Ituzaingo» et continuent chaque jour leur combat, «jusqu'à ce que Monsanto s'en aille», scandent-elles lors de leurs différents rassemblements.

Au cours de l'année 2002, la municipalité déclare Ituzaingo Anexo en urgence sanitaire.

«En plus des pesticides dont on a relevé la présence dans le sol et l'eau, les résultats des analyses ont aussi montré un haut niveau de contamination naturelle avec des dépôts d'arsenic et de plomb dans les réservoirs d'eau, un cocktail mortel», explique Raul Montenegro, professeur de biologie évolutive et président de l'ONG fondation pour la défense de l'environnement.

Après nettoyage des réservoirs d'eau, une ordonnance interdit, en 2003, les fumigations à moins de 2.500 mètres des habitations. L'épandage illégal commence alors sous les protestations des mères d'Ituzaingo, qui portent plainte.

«On ne pouvait plus rester ici à cause des pulvérisations de pesticides, ce n'était pas bon pour mon cancer», se souvient Brisa, une frange de cheveux châtains tombant sur ses yeux perçants. Elle et sa famille ont vécu à Mendoza de 2006 à 2009, à 700 kilomètres au sud-ouest de Cordoba, avant de revenir dans leur maison, car le père de Brisa ne trouvait pas de travail.


Brisa se porte bien aujourd'hui. Sa leucémie est stable. Elle n'a plus qu'une consultation de contrôle par an. Mais, de 3 ans à 6 ans, la brunette a enduré une hospitalisation nuit et jour.

«On ne pouvait la voir qu'un par un, avec blouse et protection sur le visage, il fallait aussi prendre des précautions pour la tenir dans nos bras», se remémore sa mère, Norma.

Tout en commençant l'école, Brisa continue la chimiothérapie, et retourne ainsi chaque après-midi à l'hôpital. «Je ne me souviens plus de tout ça», balaye Brisa.

De son côté, sa grande sœur, Rocio, 18 ans, n'a rien oublié de cette époque. «Ce sont mes tantes ou mon grand frère qui me gardaient. Je ne voyais pas beaucoup Brisa. On m'a enlevé une partie de mon enfance. C'est pour ça qu'il s'agit de profiter d'elle maintenant», souligne Rocio, en appliquant un vernis rose sur un ongle de Brisa, puis vert sur un autre. Comme son frère Leandro, Rocio vit avec des agrochimiques dans le sang.

«J'ai toujours abordé ça normalement, je n'ai jamais été hospitalisée, je n'en ai jamais parlé avec mes amis. J'ai juste commencé à comprendre qu'il se passait quelque chose quand on nous a emmené faire des analyses avec les autres jeunes.»

Se construire avec des pesticides dans le corps n'a pourtant rien d'anodin. Un jugement historique pour l'Argentine est rendu en ce sens en 2012, quand le pilote de l'avion et l'agriculteur, auteurs des fumigations illégales à Ituzaingo Anexo, sont condamnés à trois ans de prison avec sursis par le tribunal pénal de Cordoba, pour «contamination environnementale dangereuse pour la santé».

Le pédiatre Medardo Avila Vazquez, secrétaire de la santé à Cordoba de 2007 à 2009, un des plaignants au procès, détaille les dangers des pesticides:

«Ce sont des xenobitotiques (NDLR, molécule étrangère à un organisme vivant considérée comme toxique). Même à petites doses, ils peuvent générer des altercations moléculaires qui induisent des réactions hormonales et immunitaires altérées. L'exposition à ses produits pour un jeune en pleine croissance peut perturber son développement intellectuel, mais aussi obstruer ses voies respiratoires.»

Les craintes des parents sur les éventuelles conséquences de ces substances augmentent chaque jour comme en témoigne Norma, la mère de Brisa, Rocio et Leandro:

«Le plus terrible dans tout ça, c'est qu'une fois les analyses faites, il n'y a jamais eu de contrôles supplémentaires de la ville. Avec ce venin dans le corps, on ne sait pas ce qui peut arriver à nos enfants demain.»

Sollicités, la municipalité et le ministère de la Santé argentin n'ont pas souhaité répondre à nos questions à ce sujet.

Les familles d'Ituzaingo attendent aujourd'hui le procès «causa madre». Cette fois, il s'agira pour les juges d'établir la présence ou non d'un lien de cause à effet entre l'épandage et les nombreuses morts et maladies d'Ituzaingo Anexo. Entre 2000 et 2009, 279 personnes sur 5.000 habitants au total sont décédées dans cette zone où le cancer est la première cause de mortalité, quand, au niveau national, les pathologies cardio-vasculaires se classent numéro un.

L'entreprise Monsanto, producteur du Roundup, l'herbicide pulvérisé à Ituzaingo Anexo, se défend de toute implication:

«Ni Monsanto, ni ses produits ne sont responsables de la tragédie de ce quartier. Des études de toxicologie ont montré que le Roundup ne causait ni cancer, ni dégradation du système immunitaire, ni malformations de naissance ou problèmes de reproduction.»

Des publications scientifiques suédoise et française, entre autres, concluent pourtant l'inverse, affirmant que l'exposition au glyphosate –le principe actif du Roundup– et à ses adjuvants induirait un risque de lymphome non-hodgkinien chez l'Homme, une forme de cancer, et serait source de plusieurs pathologies chez les rats.

«Le Roundup est un perturbateur endocrinien très puissant et ses adjuvants sont 1.000 à 100.000 fois plus toxiques que le glyphosate. A de très faibles doses données de manière régulière à des rats, il provoque des tumeurs mammaires, des inversions des hormones sexuelles, des maladies chroniques du foie et des reins», signale le Pr Gilles-Eric Séralini de l'université de Caen, auteur de plusieurs études sur le Roundup –dont une controversée, retirée puis de nouveau publiée–, qui assure avoir subi de nombreuses pressions d'industriels et d'agences sanitaires sur le contenu de ses recherches.

Le Dr Vazquez prévient aussi d'un autre danger potentiel, tiré de ses investigations sur place, à Ituzaingo Anexo:

«Pour les femmes enceintes exposées aux pesticides, le risque que l'enfant naisse avec des malformations congénitales est six fois plus élevé que pour la population normale.»

Cette possibilité suscite de grandes angoisses chez Georgina, 33 ans, habitante d'Ituzaingo Anexo depuis son plus jeune âge et voisine de la famille de Brisa. Elle souhaiterait avoir un deuxième enfant, mais, son premier, Mateo, est né avec de multiples malformations –reins, intestins, vessie– et sans anus. Elle craint que cela se reproduise:

«Certains médecins m'ont dit que c'était lié à ma grossesse vécue aux plus près des fumigations, d'autres à mon enfance tout court, d'autres n'ont pas d'explications, mais dans tous les cas je préfère faire preuve de prudence en vérifiant que tout va bien chez moi.»

Elle attend les les résultats de tests génétiques.

Georgina fond en larmes à la question de savoir comment elle décrirait la vie à Ituzaingo Anexo. Mateo, 9 ans, l'interroge du regard. Après quelques traces de mascara noir dégoulinant essuyées, elle se replonge dans son quotidien.

«La dernière fois qu'ils ont hospitalisé Mateo, c'était en juillet 2014. Grâce à dieu, il n'y en a pas eu d'autres depuis», souffle Georgina qui a vendu le kiosque dans lequel elle travaillait pour s'occuper à plein temps de son fils, après le départ de son mari.

Mateo ne peut pas aller aux toilettes tout seul, son corps n'envoyant pas les informations à son cerveau pour ses besoins. «Les quelques jours de la semaine où il va à l'école, l'établissement m'appelle quand je dois venir le changer», relate la trentenaire qui, elle, souffre de problèmes de thyroïde.

Mateo a passé la première année de sa vie à l'hôpital. Il suit désormais trois traitements dans trois établissements différents: un jour chez le neurologue, un autre chez le gastro-entérologue, le suivant chez l'urologue et le psychologue.

«Après tous ces moments passés à l'hôpital, il n'a plus peur d'une aiguille!», s'amuse Georgina. «Mais ça me fait mal quand même maman , l'interrompt Mateo, d'une voix fluette, tout en jouant avec ses animaux en pâte à modeler, des créations qu'il réalise lui-même avec une grande précision. «Un des ses médecins nous a dit que le mouvement des mains pouvait simuler l'intestin, alors on essaye», appuie Georgina, qui habite une petite maison de plain-pied voisine de celle de sa mère.

A quelques pas de là en remontant la rue Van Der Walls, à l'ombre d'un arbre touffu, Camila, 13 ans, papote avec une copine. La collégienne paraît quelques années de plus. Fille unique, elle aurait dû avoir un petit frère, mais il est décédé à la naissance du syndrome de Nager, une pathologie provoquant des anomalies faciales et des déformations.

Si elle en parle avec sa mère? «Non… Non. Non. C'est un sujet qu'on n'aborde pas… C'est trop fort», lâche-t-elle dans un rire nerveux, en réprimant des larmes.

«J'ai grandi avec cette lutte, constate la jeune fille, le regard dans le vague. Quand j'étais bébé, j'allais aux rassemblements dans les bras de ma mère et aujourd'hui je l'accompagne. C'est mon quotidien.»

Parfois, pendant les manifestations, Camila tient la main du petit Mateo. A la dernière marche, dans le centre de Cordoba, en février, le bambin habitué des hôpitaux portait autour de son cou une pancarte:

«Nous ne sommes pas des plantes, nous sommes des enfants. On a le droit de vivre. S'il vous plaît, madame la justice, ne permettez plus qu'on nous fumige parce que cela nous tue.»

Sophie Boutboul
Sophie Boutboul (3 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte