Monde

Bras tendus et idées radicales: une «armée» chrétienne inquiète le Brésil

Mathilde Dorcadie, mis à jour le 10.04.2015 à 17 h 20

L’Eglise universelle du Royaume de Dieu, l’une des Eglises évangéliques les plus puissantes du Brésil, a créé la polémique avec le lancement de son «armée de Dieu». Une initiative symptomatique de la radicalisation et du pouvoir grandissants des Eglises indépendantes au Brésil.

Au milieu de l’assemblée des fidèles, la troupe d’une cinquantaine d’hommes défile au pas et remonte jusqu’à l’autel. En rang, les jeunes hommes, qui ont tous moins de 26 ans, vêtus d’un semblant d’uniforme, arborent une coupe militaire et saluent le pasteur, main sur la tempe. Celui-ci les harangue: «Que veulent les gladiateurs? Que veulent les gladiateurs?» Et le bataillon de répondre «L’autel, l’autel», pointant devant lui un doigt et un bras tendus à l’horizontal.

Cette vidéo diffusée par l’Eglise universelle sur Facebook en février dernier a été tournée dans un temple néo-pentecôtiste de l’Etat du Ceara, au nord du Brésil. Elle a depuis été retirée de la plateforme de YouTube après de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux et alors qu'elle avait pratiquement atteint le million de vues. D’autres vidéos sont apparues sur le web, mais cette fois, les jeunes recrues se gardent bien de refaire un salut qui rappelle trop fortement celui des nazis. (On peut encore le voir cependant sur une vidéo amateur reprise par le portail d’information UOL Notícias).

Etait-ce un «coup de com’» raté? L’Eglise universelle n’a pas du tout commenté la maladroite symbolique néofasciste. En revanche, l’initiative a largement fait parler d’elle. Des troupes de «Gladiadores» existent maintenant dans tous les Etats du Brésil, ainsi qu’en Argentine ou en Colombie, où l’Eglise universelle est aussi présente. Et le rôle de ces 4.000 jeunes, selon les estimations, reste encore assez flou.

Le décorum guerrier inquiète en particulier ceux qui dénoncent la dérive fondamentaliste des Eglises évangéliques, comme le député socio-libéral (PSOL) de Rio de Janeiro Jean Wyllys, connu pour son combat pour la cause LGBT. Il a notamment commenté l'affaire sur son compte Instagram:

«Le fondamentalisme chrétien au Brésil menace les libertés individuelles, la diversité sexuelle et les manifestations culturelles laïques. Maintenant, celui-ci a une milice qui pour l’instant répond au nom des Gladiateurs de l’autel. Combien de temps allons-nous attendre avant que le monstre ne sorte du lagon? Quand il commencera à exécuter les infidèles et les athées et à pousser les homosexuels du haut de tours, comme l’ont fait les fondamentalistes islamistes au Moyen-Orient? Ce n’est pas parce qu’il y a le terme chrétien dans l’expression que cela le rend moins dangereux et qu’il ne fera pas ce que fait le fondamentalisme islamique.»

L’Eglise universelle a répondu au député en rejetant l’«amalgame absurde» avec d’autres milices religieuses. Car les jeunes ne sont pas armés et d’après ses dirigeants, ceux-ci ont une mission de «paix». Pourtant, le fait est que les Evangélistes sont par définition plus prosélytes que d’autres religions. Les «Gladiadores», qui sont une émanation de la Força Jovem (les jeunesses évangélistes qui mènent des missions sociales et culturelles), ont bien pour mission de «lutter au nom de la Parole de Dieu», comme on peut le lire sur le site de l’organisation.

Une «armée» sans armes

Cette «armée de Dieu» est-elle réellement menaçante? Elle ne peut être véritablement classée comme une milice, puisqu’elle n’a pas d’armes et que la législation (en tout cas brésilienne) ne pourrait pas lui permettre d’en posséder. Le député Jean Wyllys sous-entend dans son commentaire que les fondamentalistes n’ont parfois pas besoin d’avoir des armes pour commettre des violences. Lui-même, qui a revendiqué publiquement son homosexualité, s’inquiète de possibles violences homophobes, dans un pays régulièrement pointé du doigt pour son taux élevé d’agression de ce type.

Bien entendu, on ne peut mettre sur le compte des croyances religieuses l’ensemble des actes anti-gays. Mais le fait est que les groupements évangélistes au Brésil font partie de ceux qui ont le discours le plus virulent envers l’homosexualité. On se rappelle, lors de la dernière campagne présidentielle, cet automne, que la candidate Marina Silva, alors donnée favorite, avait renoncé à soutenir le mariage gay sous l’influence de ces derniers, qui constituaient une bonne partie de son électorat.

Plus récemment, le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, a fait une proposition retentissante pour la création d'une journée de la Fierté hétérosexuelle, jugeant que les hétérosexuels devaient revendiquer leurs droits face à l’«expansion de l’idéologie gay». Eduardo Cunha est l’un des leaders de la bancada evangelica, le groupement parlementaire évangéliste, qui compte 78 députés. Son accession à la présidence de la Chambre montre une poussée de l’influence de ces pasteurs et autres évêques de diverses Eglises.

L’influence des évangélistes au Brésil ne joue pas que dans le champ politique. Sur le plan médiatique, la chaîne Rede Record, derrière la toute-puissante TV Globo, est l’une des plus importantes du Brésil et son directeur n’est autre que le milliardaire Edir Macedo, le créateur de l’Eglise universelle du Royaume de Dieu (IURD). Les programmes de Record se partagent entre bien-pensance des novelas et émissions religieuses et le sensationnalisme de reportages sur la criminalité et de série policières.

Attirer les jeunes dans les temples

Il n’est donc pas très surprenant de retrouver la même recette en sein de l’IURD et des Gladiadores, qui prônent l’ordre et la piété. Selon le professeur de sociologie Flávio Sofiati de l’université de Goiás, auteur d’un livre sur les relations entre la religion et la jeunesse, ce projet, en mettant en scène ainsi la foi, peut justement être un moyen de marquer l’opinion publique et d’attirer les jeunes dans les temples. «L’Eglise universelle est une église médiatique, qui fait beaucoup de choses pour toujours se mettre en avant. Ce n’est pas la plus importante du pays, mais son nom est l’un de ceux qui revient le plus quand on parle des Evangélistes», analysait-il dans la presse.

L’image que véhiculent les «Gladiadores» renvoie donc  à un courant de pensée qui irrigue une partie de la société brésilienne. Et ce qui inquiète le sociologue c’est que, comme dans d’autres courants fondamentalistes religieux, ce discours est de plus en plus calibré pour les jeunes:

«Malheureusement, ce type d’éducation ne vise pas au développement du libre arbitre de la jeunesse, c’est pourtant la phase la plus rebelle de la vie. Cette éducation vise surtout à orienter les fidèles pour leur apprendre à servir une Eglise déterminée.»

Mathilde Dorcadie
Mathilde Dorcadie (11 articles)
Journaliste
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