France

Hollande et la gloire des cimetières

Philippe Boggio, mis à jour le 04.04.2015 à 16 h 57

La France a un talent particulier, et au demeurant assez ambigu, pour tout transformer en champ d’honneur. Jusqu’au décor d’une catastrophe aérienne.

Mariano Rajoy, François Hollande et Angela Merkel, le 25 mars 2015 sur le lieu du crash de la Germanwings. REUTERS/Christophe Ena/Pool.

Mariano Rajoy, François Hollande et Angela Merkel, le 25 mars 2015 sur le lieu du crash de la Germanwings. REUTERS/Christophe Ena/Pool.

Les heures de direct télé l’ont encore montré en abondance, au pied de la montagne qui a enseveli, le 24 mars, les passagers et l’équipage du vol Barcelone-Düsseldorf, elle ne peut pas s’empêcher de mettre le tragique en scène. Avec ce qu’elle avait sous la main, en l’occurrence un ballet d’hélicoptères, des silhouettes de sauveteurs, une chapelle ardente dressée sous la tente, elle a ainsi ambitionné, deux jours durant, de faire surgir, dans le paysage, des Panthéon mentaux, et de donner à voir soudain la cour des Invalides sur un pré à 1.500 mètres d’altitude, voué d’ordinaire à l’accueil des planeurs. L’improvisation, l’agitation, même, des officiels et des gradés, l’empressement des bénévoles, visaient à signaler la présence d’une épopée, chargée de sens, au-delà de la seule réalité dramatique d’un accident collectif.

Sur le visage grave d’Angela Merkel, dans les regards reconnaissants que la chancelière adressait aux enquêteurs et aux secouristes de haute montagne qu’on lui présentait, pendant sa longue visite, le 25 mars, à Seyne-les-Alpes et au Vernet (Alpes de Haute-Provence), les villages proches du crash, s’inscrivait aussi ce léger étonnement à voir ces cousins français saturer l’instant de signes épars. Le grandir. Cette incrédulité, aussi, adoucie par la familiarité qui a fini par s’installer entre eux, à observer François Hollande, officiant principal du deuil, comme auréolé des circonstances, et paraissant rompu à l’exercice macabre, qui les guidait avec sureté, le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, et elle, au long de cet étrange chemin de croix des alpages: le passage en revue des secours, les explications des experts, le livre des condoléances et le long recueillement commun, face à des sommets valant désormais tombeaux.

Le deuil sied à l’esprit national

On le sait, au moins depuis l’enterrement de Victor Hugo, suivi par la foule des Parisiens, en 1885, le deuil sied à l’esprit national. Il le dope, le réveille, au besoin, et le force au rassemblement; il lui rend une résonnance morale, une dimension historique que lui fait perdre le fil des jours ordinaires.

De par les événements dramatiques que rencontre sa présidence, mais aussi par conviction –peut-être aussi par choix politique–, François Hollande en est devenu l’incarnation. Lui-même l’a confié récemment au magazine Society: «La mort habite la fonction présidentielle». L’image, toutefois, devient insistante, ces derniers mois, et si le quinquennat devait s’arrêter-là, le mécanisme de la rétrospective se fixerait certainement sur celle-là: le chef de l’Etat dans un garde à vous gauche de civil, tout de noir vêtu, lèvres serrées, front zébré de plis, le regard énigmatique mal protégé par ses lunettes de couleur sombre, devant un catafalque ou un monument.

De telles séquences, d’obsèques ou d’«hommage national», où le président apparaît dans une telle attitude, vont se répétant, comme si les assassinats djihadistes de Paris, en janvier, avaient enclenché un cycle de proximité mortuaire chez le président de la République. Le souvenir demeurera de scènes, retenues par le pays, montrant François Hollande allant, une semaine durant, d’un lieu de recueillement à l’autre, enlaçant les familles des victimes, enchaînant les allocutions à la télévision ou sur une tribune. Une habitude y a-t-elle été prise alors? Un style, presque, s’y est-il dessiné, qui chercherait à se nourrir désormais de toute actualité funèbre de dimension nationale?

Agenda chargé pour Hollande

En tout cas, le calendrier du chef de l’Etat s’est chargé de cérémonies. Dans la cour d’honneur des Invalides, le 8 janvier, pour accompagner la dépouille de Robert Chambeiron, l’un des derniers membres du Conseil National de la Résistance (CNR); à Tulle, lors de ses vœux, le 17 janvier, pour saluer la résistance corrézienne; devant les survivants de la déportation, au Mémorial de la Shoah, puis, le 27 janvier, une bougie à la main devant une stèle, dans la nuit éternellement glacée d’Auschwitz, pendant le 70ème anniversaire de la libération du camp; encore aux Invalides, le 3 février, pour honorer les neuf militaires français tués accidentellement sur une base de l’Otan à Albacete… Bien sûr, François Hollande ne peut rien à de tels enchaînements. Surtout dans une période marquée par les crimes du terrorisme et les engagements militaires de la France, ils sont d’abord dictés à sa fonction. Son prédécesseur a eu largement son lot aussi, en mars 2012 encore, quand Nicolas Sarkozy a conduit les obsèques des victimes des attentats djihadistes de Montauban et de Toulouse, ou quand il montait, chaque année, sur le plateau des Glières, honorer la mémoire des résistants du Vercors.

Mais François Hollande parfait l’exercice. Il le retient ou l’allonge, y plonge sa propre personne. Le choc, le chagrin des disparitions, surtout brutales, dans une époque où le compassionnel fait facilement spectacle, sont aussi pour lui un moment privilégié, un bienfait à l’usage des survivants, et le chef de l’Etat, un peu plus depuis les évènements de janvier dernier, ne manque plus une occasion de prolonger l’émotion par des rappels aux valeurs de la République, à «la solidarité» ou aux vertus du «vivre ensemble». Il est comme François Mitterrand, s’avançant  avec la foule, vers le Panthéon, le 21 mai 1981, au devant des figures de Jean Jaurès, de Jean Moulin et de Victor Schoelcher: il croit la mort douée de pédagogie. Il sait, en outre, ce qu’il y a de grandeur et de gloire, collectives, mais aussi personnelles, à prendre dans les cimetières.

L’image du chef de l’Etat, visage, lunettes, manteau trempés par des torrents de pluie, le 25 août 2014, pendant son discours d’hommage à l’engagement de l’Ile de Sein, pendant la dernière guerre, a retenu l’attention. Elle a surtout fait sourire. Donné l’occasion de moqueries. Le président, et son service de communication avec lui, ont dû y voir l’exact contraire: une forme de bonus. La situation mémorielle fait l’homme, pense-t-on, à l’Elysée, plus encore sous le mandat de François Hollande que sous les précédents.

Lui-même n’a pas le physique du tragique. Sa silhouette appelle plutôt des temps de paix et des circonstances ordinaires, son visage rond, son front de techno dénotent une relation assez peu épique aux éléments contraires. Pour tutoyer le courroux des dieux, et lui opposer, sur les tribunes, «l'humble honneur des hommes» –citation d’André Malraux que le président a lui-même reprise, au début de l’année–, mieux vaudrait, penserait-on, la trogne et la taille du général de Gaulle, «le profil de médaille» de François Mitterrand, ou même le menton de Jacques Chirac. C’est pourtant sur lui, sur sa fonction et sa personne, qu’ont déferlé «les journées de janvier» (François Bayrou), l’un de ces épisodes mystérieux et tonitruants que l’histoire réserve parfois à la République endormie. C’est à lui, chef d’Etat «normal» et impopulaire, qu’il a été commandé de conduire le deuil et d’organiser la résistance à la barbarie.

De l’avis général, alors, il montré qu’il était à la hauteur de cette situation exceptionnelle. A la fois compatissant et déterminé. «Père du peuple», a-t-on dit, et chef de guerre. «François Hollande a enfin endossé les habits de président», a-t-on ensuite expliqué. «Quelque chose a changé chez François Hollande», notait L’Obs. Fidèle à une tradition de gauche, le président témoignait déjà, il est vrai, d’un goût marqué pour les anniversaires, comme en juin 2014, sur les plages du Débarquement. Il était déjà prompt aussi à décréter des hommages nationaux, aux Invalides, pour accompagner à leur dernière demeure des défunts d’importance, à l’exemple de ceux rendus à Stéphane Hessel, en mars 2013, puis trois mois plus tard, à Pierre Mauroy. En termes d’intensité dramatique, et donc, forcément, d’image présidentielle, pas plus lui que ses prédécesseurs immédiats n’avaient eu à faire face jusqu’ici à une multitude d’épisodes propres à libérer une forte émotion collective, comme celle qu’ont provoquée les assassinats du mois de janvier.

A en croire même certains de ses collaborateurs, François Hollande n’est pas encore tout à fait revenu, symboliquement, de cette période unique, dont il est sorti avec les honneurs, avec peut-être même une autre dimension personnelle, et dont il doit savoir qu’elle ne se représentera sans doute pas d’ici 2017. Peut-être en entretient-il cependant le culte –ou le fait-on pour lui. Comme ces champions sportifs cherchant à faire remonter le taux d’adrénaline de leurs succès passés. Le chef de L’Etat s’est avancé plus loin en terre inconnue, et sans doute le retour à l’ordinaire lui est-il difficile. Il est un peu comme le chevalier du film d’Ingmar Bergman, Le Septième sceau, qui propose à la Mort une partie d’échec pour retarder l’échéance, dans une Suède où frappe la peste.

Après les attentats de janvier, en particulier après la conférence de presse présidentielle, le 5 février, l’opposition s’était inquiétée de la «posture» que pourrait adopter le président. L’Express avait évoqué un président «assaisonné de sa nouvelle sauce Charlie». A mesurer l’importance donnée par le pouvoir à la journée du 25 mars, après le crash du vol Barcelone-Düsseldorf, au pied du massif des Trois-Evêchés, l’inquiétude pourrait perdurer. Recevant, la veille, le roi d’Espagne, Felipe VI, le président avait parcouru à pieds, devant les caméras, les cent mètres qui le séparent du ministère de l’intérieur, afin d’y attendre son invité, dans la salle de crise. Scène connue, orchestrée pour témoigner de la gravité de l’heure, mais qui appartient désormais à l’imagerie médiatique des journées de janvier 2015. La répéter n’est pas sans risque.

Philippe Boggio
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