France

Départementales: ce sont toutes les gauches qui doivent se poser des questions après l'échec

Laurent Bouvet, mis à jour le 31.03.2015 à 11 h 46

S’il s’agit d’un désaveu pour le gouvernement, le résultat des élections départementales ne saurait pour autant être lu comme un encouragement à l’égard de la «gauche de la gauche»

Jean-Paul Huchon, Jean-Christophe Cambadelis, Manuel Valls et Emmanuelle Cosse dans l'Essonne, le 16 mars 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

Jean-Paul Huchon, Jean-Christophe Cambadelis, Manuel Valls et Emmanuelle Cosse dans l'Essonne, le 16 mars 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

Lourde défaite de la gauche, victoire historique de la droite et déception pour le FN. Si l’on s’en tient à la nouvelle carte des conseils départementaux à l’issue des deux tours des élections qui viennent d’avoir lieu, les résultats sont sans appel. La gauche perd l’essentiel des gains qu’elle a obtenus aux élections cantonales depuis 20 ans; la droite rattrape en une seule élection ses pertes pendant les vingt dernières années –le nouveau mode de scrutin lui aura été d’une grande utilité en amplifiant le mouvement de sa reconquête–; et le FN, malgré un score de premier tour et un ancrage territorial inédits pour une telle élection, ne dirigera toujours aucun conseil départemental.

Un bilan politique plus contrasté que le bilan électoral

Si le bilan électoral est clair, le bilan politique de ces départementales est lui, en revanche, beaucoup plus contrasté. D’abord parce que l’abstention reste à la fois très élevée (la moitié des électeurs ne se sont pas déplacés) et même massive si l’on considère certaines catégories de la population, en particulier les jeunes et les catégories populaires.

Ensuite parce que le tripartisme dont il a été beaucoup question entre les deux tours reste, compte tenu du mode de scrutin, une simple tripartition électorale et en aucun cas un système institutionnel, ce qui rend le décalage entre représentants et représentés encore plus criant, le FN n’obtenant que 62 conseillers départementaux (sur un peu plus de 4.000) malgré ses 25% des voix au premier tour.

Enfin parce que si la droite est largement victorieuse, c’est très largement en creux et non grâce à sa propre dynamique politique; elle doit avant tout son triomphe au système électoral qui récompense fortement sa capacité d’alliance dès le premier tour (entre UMP et UDI qui n’obtiennent ensemble qu’un gros tiers des suffrages exprimés) et au rejet massif dont les candidats de gauche ont fait l’objet quasiment partout.

C’est néanmoins à gauche que la lecture des résultats est la plus difficile, et qu’elle entraîne pour la suite le plus de conséquences. Car une fois que l’on a constaté que les électeurs qui ont porté François Hollande et la majorité actuelle au pouvoir en 2012 sont très largement restés chez eux, voire pour certains qu’ils ont voté pour d’autres partis, qu’en déduit-on? Avant tout, bien sûr, qu’il s’agit d’un désaveu pour le gouvernement, comme c’est le plus souvent le cas pour les élections intermédiaires, d’autant que cette fois le changement radical de mode de scrutin et les incertitudes qui pèsent sur l’institution départementale ont pu dérouter davantage encore les électeurs.

L’ampleur de la défaite ne laisse cependant aucun doute sur le message envoyé par ceux-ci, notamment ceux que l’on peut considérer comme «de gauche», à la fois en raison des doutes soulevés par l’absence de résultats économiques de la politique menée et, au-delà, de sa contestation sur le fond par toute une partie de la gauche et au sein même du PS. La question du «maintien du cap» est donc posée, comme au lendemain de chaque élection perdue. Après les municipales, le président de la République avait changé de premier ministre afin de mieux incarner encore le cap qu’il a choisi, restant sourd à toute demande d’inflexion et, a fortiori, de changement de sa politique. Cette fois, si l’on en croit les déclarations des principaux responsables de la majorité, le remaniement ministériel devrait être limité à quelques départs et surtout à l’entrée d’alliés, écologistes  notamment, dans le gouvernement, et le cap devrait être maintenu. L’incantation au rassemblement et à l’unité de la gauche autour de la politique conduite par le gouvernement risque toutefois de s’avérer insuffisante face à la contestation dont celle-ci fait l’objet.

Le message de sanction adressé par les électeurs ne saurait pour autant être lu comme un encouragement net et incontestable à l’égard de la «gauche de la gauche». Rien dans les résultats de ces élections, pas plus que dans ceux des municipales ou des européennes l’an dernier, ne permet en effet de dire que les Français souhaiteraient une politique «plus à gauche» –à condition encore de s’entendre sur ce que cela signifie précisément.  L’interprétation de l’abstention reste toujours délicate, et les votes exprimés en faveur de la droite ou du FN ne le sont à l’évidence pas en faveur de la gauche.

Les forces politiques situées à la gauche du PS (EELV, Front de gauche ou PC seul) n’ont pas démontré lorsqu’elles se sont présentées seules ou unies devant les électeurs qu’elles étaient capables de faire mieux que lorsqu’elles sont alliées au PS. Elles ne fournissent en tout cas, pour le moment, aucune alternative crédible et solide à la majorité actuelle. Dans le cas des « frondeurs » et de l’aile gauche du PS, impossible là encore de dire si ces élections leur ont donné raison puisqu’ils portaient l’étiquette du parti. C’est dans le cadre du congrès de celui-ci en juin que ses adhérents pourront véritablement trancher cette question. Mais expliquer, jusque-là, comme certains l’ont fait, que cette défaite ne saurait être considérée comme la leur en raison de leur désaccord avec la politique menée par le gouvernement reste inaudible et inefficace.

S’en tenir à une responsabilité nationale dans un tel scrutin serait toutefois une erreur. On peut en effet avancer qu’à l’instar des municipales, la défaite massive de la gauche est aussi due à des causes locales. La sanction s’applique aussi, même s’il est difficile de dire dans quelle mesure, et bien évidemment de manière non uniforme sur l’ensemble des territoires, aux exécutifs locaux qui ont géré depuis des années voire des décennies certains départements. C’est tout un système politique d’ensemble avec ses élus, ses obligés, ses réseaux… qui est ainsi sanctionné, soit parce qu’il apparaît comme corrompu (comme dans le cas emblématique des Bouches-du-Rhône détenu par la gauche depuis plus de 60 ans), soit parce qu’il apparaît comme clientéliste ou encore bureaucratisé à l’excès, et finalement inefficace. L’endettement parfois considérable des départements et les augmentations substantielles des impôts locaux ont beaucoup contribué à l’image de mauvaise gestion de nombre d’équipes départementales. L’hégémonie de la gauche, du PS en particulier, sur l’ensemble des collectivités locales ces dernières années était ainsi devenu difficilement tenable hors toute considération de politique nationale.

L’impossibilité d’une gauche

Au-delà de l’interrogation, légitime, sur les responsabilités de la défaite, c’est plus fondamentalement l’avenir de la gauche française qui est directement en question aujourd’hui, tant la défiance de son électorat à son égard est profonde. Le risque, c’est sa mise à l’écart durable du jeu politique, aux niveaux national et local, et sa relégation dans un rôle de troisième force, d’appoint, dans le jeu à deux que favorisent les institutions, notamment dans la perspective présidentielle, dès 2017.

L’affrontement central qui se dessine pourrait bien en effet opposer, d’une part, une fraction de la droite alliée avec le centre et pourquoi pas demain un morceau du centre gauche, dont le programme serait celui de la poursuite de la construction fédérale et libérale européenne et de ce qu’elle implique en termes d’ajustements structurels (budget, «marché du travail», retraites, libertés «sociétales», etc.) et, de l’autre, l’autre partie de la droite actuelle alliée au FN, qui s’opposerait à ce programme autour d’une articulation entre une souveraineté retrouvée au niveau économique et une identité nationale comprise comme exclusive.

Face à un tel défi, politique et historique, les deux stratégies proposées aujourd’hui à gauche pour y répondre ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. La première, celle du gouvernement et de la majorité qui le soutient, autour du triptyque «faire barrage au FN, garder le cap, rassembler la gauche» reste à la fois insuffisante et contradictoire. Insuffisante car, dans sa propre logique même, elle ne va pas assez loin sur les réformes économiques dont elle se réclame pourtant, pas plus qu’elle n’est pas réellement crédible sur sa détermination à faire du pacte républicain le cœur du fameux «vivre ensemble».    Et ce en raison, précisément, de la contradiction avec le discours de rassemblement et d’unité de la gauche. Comment peut-on vouloir rassembler des forces de gauche qui sont fondamentalement opposées sur la politique économique et, le plus souvent, sur les mesures concrètes à prendre pour faire vivre la laïcité par exemple? Cette double division traversant le PS lui-même.

A la gauche du PS, dans le parti et en dehors, là aussi la stratégie proposée (on devrait dire les stratégies d’ailleurs tant les différences sont marquées entre les protagonistes) reste très largement en dessous de l’exigence de la situation. D’abord parce qu’il n’est pas du tout certain, comme on l’a rappelé plus haut, que le message envoyé par les Français soit de mettre la «barre à gauche» en termes de politique économique. Le retour d’une gauche dont le viatique reste la dépense publique comme solution à la crise sociale n’est pas plébiscité par nos concitoyens: ni dans les enquêtes d’opinion ni dans les résultats électoraux. Ensuite parce que les divisions et les tentations centrifuges au sein de cet ensemble de la gauche dite «radicale» restent toujours nombreuses, elles traversent même les formations actuelles, qu’il s’agisse d’EELV ou du Front de gauche. Enfin parce que cet ensemble reste incapable de fournir une réponse à la question-clef à propos de l’électorat populaire qu’il dit viser: pourquoi lorsqu’il vote (et ne s’abstient donc pas) celui-ci préfère-t-il le FN à cette gauche-là?

Tant qu’elle est incapable de sortir de cette double impasse stratégique, la gauche française ne pourra pas proposer d’alternative crédible au paysage politique qui est en train de se mettre peu à peu en place, un paysage où elle ne jouera qu’un rôle mineur. Pour sortir de ce piège qu’elle s’est très largement tendue à elle-même, il lui faudra plus que les incantations à l’unité ou à «retrouver ses valeurs»! Il lui faudra d’abord clarifier le débat économique qui la divise, profondément, depuis des années sinon des décennies. En tout cas, cesser de faire croire aux Français qu’elle peut gouverner le pays sans avoir tranché son orientation fondamentale en la matière –et donc suscité une recomposition de son organisation en fonction de ce choix. L’échec du quinquennat de François Hollande est inscrit en filigrane dans cette ambiguité fondatrice.

La gauche française devra aussi renoncer à la facilité de la dénonciation morale du FN qu’elle pratique avec constance depuis 30 ans. La stérilité voire le caractère contre-productif d’une telle attitude n’est plus à démontrer aujourd’hui. Ainsi, l’attitude qui consiste à évacuer du débat public les sujets mis en avant par le FN au prétexte que ce serait «faire son jeu» que de les traiter –même en proposant des réponses différentes des siennes!– devrait-elle être abandonnée, au profit d’une attitude de combat, sur le terrain et sur les idées, et de propositions claires et précises, s’adressant à l’ensemble de nos concitoyens et pas seulement à tel ou tel électorat supposément acquis au regard de son caractère «progressiste» par exemple.

Le rassemblement et l’unité de la gauche ne se décrètent pas, pas plus que son renouveau ne se décide dans des réunions d’états-majors, surtout quand ceux-ci sont décrédibilisés par leur inefficacité et leur embonpoint bureaucratique. C’est désormais au sein de la société, dans la «communauté des citoyens» elle-même, hors des partis fatigués tels qu’ils sont encore constitués aujourd’hui, que peut s’envisager un renouveau de la gauche française. L’enjeu est de même ampleur que dans les années 1960: celui d’une refondation. Il faudra sans doute pour qu’elle puisse avoir lieu que la décomposition aille, hélas, à son terme, que le calice soit bu jusqu’à la lie électorale en 2017. Terrible mais logique perspective d’une gauche française, et des générations qui l’ont incarnée depuis 30 ans, arrivée au bout de son rôle historique.

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet (40 articles)
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