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La Chine prend des cours d'antiterrorisme auprès de la France

Richard Arzt, mis à jour le 03.04.2015 à 16 h 52

Pékin commence à s'intéresser à ce qu'il se fait dans le monde pour lutter contre le terrorisme. Quatre pays sont consultés: la France, Israël, l'Australie et le Pakistan.

Un exercice du GIGN, en 2009 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Un exercice du GIGN, en 2009 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

«On a une expérience du terrorisme, notre façon de faire des diagnostics leur apparaît bonne. Les Chinois s'intéressent aussi à l'organisation législative du système français de lutte antiterroriste.»

C'est un haut-gradé de la gendarmerie française qui s'exprime, au terme de rencontres avec des responsables chinois.

Un terrorisme différent

En effet, depuis l'an dernier, la Chine s'intéresse à ce qui se fait dans le monde pour lutter contre le terrorisme. Et elle n'hésite plus à demander des coopérations à certains pays. Longtemps, Pékin ne reconnaissait pas que son territoire pouvait être atteint par des attaques en lien avec l'étranger. Tout au plus, la répression au Tibet s'accompagnait d'une dénonciation constante du dalaï-lama, réfugié en Inde et dénoncé comme encourageant des mouvements antichinois.

Avec la «province autonome» du Xinjiang –au nord-ouest de la Chine–, la situation s'est nettement compliquée. A partir de la fin des années 1990, un mouvement indépendantiste s'est développé dans les populations musulmanes ouïghoures qui y vivent et les tentatives brutales de la police et de l'armée chinoise pour l'enrayer semblent l'avoir amplifié. Les attentats sont nombreux au Xinjiang.

C'est après deux évènements sanglants hors de la province que la politique de Pékin a évolué. D'abord, en octobre 2013, une voiture fonce contre la foule, place Tiananmen, et s'écrase non loin de l'entrée de la Cité interdite et du portrait de Mao. Le bilan: 5 morts et 38 blessés. Le conducteur et ses deux passagères, eux-mêmes tués, étaient ouïghours. Le gouvernement chinois affirme, contre toute vraisemblance, qu'il s'agit d'un accident.

Puis, en mars 2014, un attentat à l'arme blanche se produit à la gare de Kunming, dans le sud de la Chine. 33 personnes sont tuées et 143 blessées. A l'ambassade de France, on confie:

«Nous avons su que rien n'était prêt dans la ville pour répliquer à un pareil attentat: les armes étaient enfermées dans un commissariat voisin et il a fallu plus de vingt minutes pour trouver la clé et les utiliser!»

Au final, la plupart des assaillants ont été tués par la police. Les autres –il en restait trois– ont été condamnés et viennent ont été exécutés le 27 mars.  

Ces deux attentats ont démontré qu'un terrorisme violent pouvait se produire en Chine, hors du Xinjiang. Repenser l'action et les méthodes de la police est devenu prioritaire pour Pékin. Des diplomates français ont expliqué aux autorités chinoises qu'elles «devaient mieux capter l'information et former les policiers à la lutte antiterroriste».

La surveillance de l'Internet ne parvient pas à contrer des sites qui apprennent comment fabriquer des explosifs

Un haut-gradé de la gendarmerie

La question a été abordée lorsque Manuel Valls, fin janvier, a fait une visite en Chine. Les conversations sont restées discrètes et n'ont pas fait l'objet de compte-rendu. Ce qui s'est dit –notamment avec Li Keqiang, le Premier ministre chinois– prenait la suite d'autres rencontres avec des responsables français de la sécurité.

En décembre 2014, Denis Favier, le directeur de la Gendarmerie française et deux de ses collaborateurs sont venus à Pékin. Ils succédaient à une délégation des services secrets français. Les uns et les autres ont participé, pendant près d'une semaine, à des rencontres non médiatisées avec des chefs de la police chinoise. Le Bureau politique du Parti communiste chinois était régulièrement informé du déroulement de ces visites.

Le principal interlocuteur des gendarmes français a été le ministère de la Sécurité publique, où se trouve une direction de la coopération internationale. Des experts de la lutte antiterroriste y travaillent. Mais aux yeux des Français, le système d'enquête chinois en matière de terrorisme n'est guère efficace.

«La surveillance de l'Internet, notamment, malgré le personnel nombreux qui y est affecté, ne parvient pas à contrer des sites qui apprennent comment fabriquer des explosifs», explique le haut-gradé de la gendarmerie française pré-cité.

Israël, le Pakistan et l'Australie également consultés

Il n'y a pas qu'avec la France que la Chine a décidé d'avoir des contacts en matière de lutte contre le terrorisme. Elle en a aussi avec trois autres pays: le Pakistan, qui a une frontière commune avec la Chine et dont le pouvoir militaire entretient de solides relations avec Pékin; Israël, dont les services peuvent avoir des renseignements utiles vus de Pékin; et  l'Australie: quelques attentats islamistes s'y sont produits et, par ailleurs, une importante communauté chinoise y vit. De ces quatre pays, minutieusement choisis, Pékin estime pouvoir tirer une coopération qui servira d'apprentissage et permettra d'améliorer les méthodes antiterroristes en Chine. Pour la première fois, la Chine se range ainsi auprès des pays qui peuvent être visés par des actions violentes.

Dans l'espoir de rendre plus sûre une voie commerciale à l'ouest de sa frontière, la puissance chinoise tente actuellement de jouer un rôle dans une pacification de l'Afghanistan.

Ce pays deviendrait un des chemins de la «route de la soie», selon la formule ancienne remise au goût du jour par le Président Xi Jinping. Des contacts ont été pris par Pékin avec des chefs talibans et avec le gouvernement de Kaboul. Au passage, il peut s'agir aussi de s'entendre pour bloquer des Ouïghours qui passent par l'Afghanistan pour aller rejoindre les zones de combats en Irak et en Syrie. En janvier dernier, une dizaine de Turcs ont été arrêtés à Shanghaï: ils organisaient le passage vers la Syrie d'un groupe de Ouïghours venus du Xinjiang.

L'expérience de la France en Afrique

Les besoins de sécurisation concernent aussi la présence chinoise en Afrique. Plus de deux millions de Chinois travaillent sur ce continent où ils participent à la construction de routes et de ponts souvent liés à l'exploitation de mines et à la rentabilisation de surfaces agricoles. La plupart de ces activités sont destinées à des exportations vers la Chine.

Sur les chantiers, les incidents sont nombreux. Li Jun, un ancien diplomate chinois en Afrique, aujourd'hui professeur d'économie à l'Ecole normale de Pékin, raconte:

«Les conflits les plus nombreux opposent des entreprises chinoises à des travailleurs locaux qui veulent être payés à la semaine et qui ne reviennent pas une fois qu'ils sont payés. Du coup, les entreprises chinoises font venir des ouvriers de Chine.»

Mais les enlèvements de Chinois se multiplient dans certains pays d'Afrique. En mai 2014, une dizaine d'ouvriers qui travaillaient à la construction d'une centrale hydraulique au Nigéria ont disparu.

Il y a parfois une demande de rançon. Les entreprises chinoises embauche des sociétés américaines de gardiennage. La nouveauté c'est que, dans ce domaine, Pékin a fait savoir son désir de faire appel à la connaissance que les Français ont de l'Afrique.

La coopération sino-française en matière de police a de nombreux terrains où se développer. Des experts français participent même activement à un programme européen développé sur quatre ans et qui porte sur les questions de sécurité. Pékin a indiqué souhaiter une visite du ministre français de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. Il n'a pas pu venir fin janvier avec Manuel Valls. Après les attentats, il devait rester à Paris. Mais, en Chine, Bernard Cazeneuve a un statut d'invité permanent.

Richard Arzt
Richard Arzt (50 articles)
Journaliste
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