France

Les 500 signatures, prochaine étape de la dédiabolisation du FN?

Jérémy Collado, mis à jour le 26.04.2015 à 7 h 29

A priori, Marine Le Pen pourra être candidate en 2017. En tout cas, elle aura les parrainages d'élus nécessaires. Derrière cette évolution, qui est la conséquence de sa stratégie d'ancrage local, c'est l'achèvement de son entreprise de «normalisation» qui est en jeu.

Marine Le Pen sur le plateau de TF1 le 9 avril 2015. REUTERS/Martin Bureau/Poo

Marine Le Pen sur le plateau de TF1 le 9 avril 2015. REUTERS/Martin Bureau/Poo

Les récents échanges d'amabilités entre Marine Le Pen et son père l'ont montré: s'il y a bien une chose qui différencie la fille de Jean-Marie Le Pen, c'est la stratégie. Sous Jean-Marie Le Pen, le FN s'est toujours servi de son opposition à l'«establishment» pour progresser dans les urnes. Sa fille, elle, fait le pari inverse: c'est en gagnant en respectabilité, tout en surfant sur sa «virginité» politique, que le FN a des chances d'accéder au pouvoir selon elle.

Cette stratégie ne s'exprime pas que dans le langage ou les provocations. Elle transparaît dans la volonté de Marine Le Pen de disposer d'un solide réseau d'élus locaux.

«Pour des raisons de stratégie et d’ego, Jean-Marie Le Pen a toujours décimé quiconque essayait de monter dans le parti ou de se construire une assise locale», estimait en mars 2015, dans Libération, la chercheuse Cécile Alduy, auteure avec Stéphane Wahnich de Marine Le Pen prise aux mots, aux éditions du Seuil.

L'implantation locale qui avait toujours manqué à Jean-Marie Le Pen est en passe d'être comblée par Marine Le Pen. Sa stratégie d'ancrage, comme à Hénin-Beaumont, dans l'Aisne ou dans les départements du sud de la France comme le Var, les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, où le FN a toujours fait des scores élevés sans arriver directement au pouvoir, a fait basculer le parti vers une forme de «professionnalisation» évidente.

Aujourd'hui, avec Marine Le Pen, le FN compte onze maires, deux députés à l'Assemblée nationale, deux sénateurs, 62 conseillers départementaux, 24 euro-députés, 120 conseillers régionaux. Et ces derniers pourraient être bien plus nombreux en fin d'année, après les régionales, des élections qui ont toujours bien convenu au FN et qui, déjà, lui ont apporté le plus grand nombre d'élus. Marine Le Pen dispose ainsi d'au moins 221 élus potentiels pour la parrainer à l'élection présidentielle. Soit déjà la moitié des 500 parrainages nécessaires.

«Avec les prochaines élections et compte tenu de la lente progression de Marine Le Pen, qui a basé sa stratégie sur une conquête du pouvoir, les 500 signatures ne seront bientôt plus un sujet», estime Stéphane Rozes, sondeur et président de CAP.

En effet selon les estimations de Xavier Chinaud, expert électoral cité par l'Opinion, «le FN pourrait passer de 120 à 400 conseillers régionaux» à l'occasion des élections de 2015, ce qui permettrait de clore le numéro d'intox politique des 500 signatures:

«Au-delà de la question de savoir si le FN remportera une ou deux régions, c’est un scrutin qui confirmera à nouveau la progression de l’extrême droite (…) Cela aura une conséquence immédiate très concrète: Marine Le Pen ne mettra plus en scène, dans deux ans, la quête des 500 signatures pour la présidentielle. Celles-ci lui sont garanties.»

Du coup, la fille risque d'être une nouvelle fois en «rupture» symbolique avec le père à la veille de la présidentielle 2017.

Traditionnellement, au FN, la campagne présidentielle débutait par le cérémonial de la chasse aux 500 signatures.

«Depuis son échec de 1981 à recueillir les parrainages, le FN joue sur cette difficulté pour se poser en victime du système et faire parler de lui», détaille Gilles Ivaldi, chercheur CNRS à l'Université de Nice.

En 2002, on voyait ainsi le vieux chef appeler lui-même ces différents élus «indépendants» pour glaner les précieux soutiens qui lui manquaient. 


Dix ans plus tard, Marine Le Pen rejouait la même partition, assurant qu'elle n'avait obtenu ses parrainages qu'au tout dernier moment. Difficile alors de dire si cette communication relevait de la comédie politique ou si la présidente du FN avait vraiment bataillé pour récupérer les signatures. Un peu des deux, sans doute.

«Elle bluffe comme Jean-Marie Le Pen», estimait à l'époque Martine Aubry, alors à la tête du PS. «C'est la plus vieille série de la vie politique française, même à la télé, il n'y en a pas qui durent aussi longtemps», attaquait de son côté Nathalie Kosciusko-Morizet, alors porte-parole de Nicolas Sarkozy.

Et pourquoi bluffer, sinon pour mieux mettre en avant le côté «antisystème» du parti, alors même qu'il entamait sa mue vers la «dédiabolisation»? «Ce qui crée la dynamique électorale du Front, c'est la dédiabolisation assortie paradoxalement d'une très forte image antisystème héritée de son passé», décryptait en avril 2015 Bruno Mégret, l'ex-bras-droit de Jean-Marie Le Pen, aujourd'hui retiré de la politique, dans une interview au Point.

Pourquoi 500 signatures?

La règle des parrainages est instaurée en 1962 pour la première élection présidentielle au suffrage universel direct.

Son but: écarter les candidatures farfelues et limiter le nombre de candidatures.

Au départ, 100 signatures sont nécessaires. Mais au fil des années, le nombre de candidats augmentera quand même. Six candidats en 1965, 7 en 1969, 12 en 1974. Jusqu'au record: 16 candidats en 2002. En 1976, la règle avait pourtant changé: il fallait désormais réunir 500 signatures d'élus, de 30 départements différents. D'où l'impossibilité, pour Jean-Marie Le Pen, d'être présent en 1981.

Aujourd'hui, près de 47.000 élus peuvent apporter leur parrainage: maires, sénateurs, députés, eurodéputés, conseillers départementaux et régionaux.

La liste des parrains est publique. L'argument du FN, tant qu'il n'avait pas un réservoir suffisant d'élus locaux, était donc de dire que les maires des petites communes n'étaient guère incités à parrainer leur(e) candidat(e), de peur que leurs électeurs puissent le leur reprocher.

En 2017, les choses auront changé. Le FN n'est plus ce micro-parti sur lequel Jean-Marie Le Pen, qui ne l'a pas fondé, contrairement à ce que la légende et l'écho médiatique répète, avait mis le grappin.

«Cette moisson d’élus servira la rhétorique de dédiabolisation de Marine Le Pen qui pourra présenter son parti comme un acteur plus crédible, plus institutionnel», estime Gilles Ivaldi, du CNRS.

Derrière les 500 signatures, c'est donc l'achèvement d'une mutation profonde d'un parti politique qui se déroule sous nos yeux. Et l'assurance de pouvoir compter sur des cadres en fonction, pas forcément fonctionnels et professionnels, mais qui n'ont plus honte d'apparaître publiquement sous les couleurs frontistes. Le FN deviendra-t-il alors un parti «normal»?  Rien n'est moins sûr. 

«Cela privera du même coup Marine Le Pen de la possibilité de jouer sa partition de “victime” du système», poursuit Gilles Ivaldi.

«Cette ambiguïté entre radicalité anti-système et volonté de crédibiliser le FN est au cœur de la stratégie de dédiabolisation et elle pèsera encore sur la stratégie présidentielle de Marine Le Pen en 2017.»

Alexandre Dezé, auteur du livre Le Front national: à la conquête du pouvoir?, publié chez Armand Colin en 2012, nous explique:

«La “normalité” d'un parti ne se mesure certainement pas à sa capacité ou non à réunir 500 signatures, rectifie-t-il d'emblée. En l'occurrence, un parti qui, comme le FN, défend la préférence nationale, soit un principe anticonstitutionnel, présente des candidats tenant des propos homophobes, racistes, islamophobes ou comprend des cadres qui rivalise de déclarations illicites comme celles d'Aymeric Chauprade, ne saurait être considéré comme un parti “normal” –à condition d'entendre par cette expression un parti ajusté aux normes de notre système politique démocratique.»

Pour le chercheur, maître de conférences en science politique à l'Université Montpellier 1, le FN n'a d'ailleurs aucun intérêt à se dédiaboliser complètement:

«La dédiabolisation du FN ne sera jamais achevée pour la simple raison que si le FN devait se dédiaboliser, il perdrait ce qui constitue l'essentiel de son capital politique sur le marché électoral: sa radicalité. Le FN reste, de ce point de vue, toujours pris dans les mêmes problématiques stratégiques, entre respectabilisation et radicalisation.»

Aux manettes, il sera désormais comptable de ses choix et, du même coup, de ses éventuelles erreurs. Un argument massue pour les adversaires de Marine Le Pen, qui savent qu'une partie de son électorat l'a plébiscitée parce qu'elle n'a jamais exercé le pouvoir.

Pour Gilles Ivaldi, «la dédiabolisation est un processus encore très embryonnaire et pour l’instant essentiellement cosmétique».

«Ce qui se joue ici, c’est une relative institutionnalisation du parti, avec deux députés, deux sénateurs, une poignée de maires et quelques conseillers départementaux. Pour le reste, le FN reste un parti radical, opposé au système et incapable pour l’instant de trouver des partenaires. Son programme reste le même sur l’immigration, la peine de mort ou la sortie de l’Union européenne. On est encore loin d’un parti normalisé. Avec ou sans Jean-Marie Le Pen.»

Un point de vue que partage le journaliste François Bazin, qui écrivait le 9 avril 2015 dans ses Carnets politiques :

«Ce qu’on appelle “la dédiabolisation” est en fait une substitution au sein d’un corpus inchangé où l’ennemi reste l’étranger, corrupteur par nature de l’identité française et simplement présenté sous un nouveau visage.»

La stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen est donc à un tournant: grâce aux 500 signatures, elle valide ainsi directement son ticket d'entrée à la présidentielle de 2017 et maille le territoire d'élus qui seront désormais tributaires de leur bilan. Et la soutiendront aux prochaines élections. Mais elle est aussi face à une équation insoluble: en donnant des gages au «système» contre lequel son père s'est toujours opposé, pourra-t-elle encore le critiquer? La «virginité» politique du FN est peut être déjà enterrée.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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