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«Non à la fermeture de l'Institut français au Portugal»

Des personnalités portugaises, mis à jour le 01.04.2015 à 17 h 50

Alors que Manuel Valls se rend le 10 avril à Lisbonne pour rencontrer des entrepreneurs, de nombreuses personnalités s'inquiètent du déménagement de l'Institut français qu'ils assimilent à une fermeture. Le cas de ce lieu, plus important centre de diffusion de la culture française au Portugal, s'inscrit dans un mouvement beaucoup plus large de restructuration consulaire «partout dans le monde».

L'auditorium de l'IFP.

L'auditorium de l'IFP.

La pétition «Non à la fermeture de l'Institut français au Portugal», lancée par des personnalités portugaises de divers secteurs socio-culturels, a déjà dépassé les 5.000 signatures et continue sa route.

Texte également publié en portugais par Publico.

Présenté comme un simple changement de locaux des services de l'avenue Luis-Bivar situé au centre de Lisbonne, à proximité des universités, du Lycée français, de la Bibliothèque nationale et de le Cinémathèque, vers les locaux bien moins accessibles de l'Ambassade à Santos, le processus en cours équivaut au démembrement de l'excellent patrimoine culturel, matériel et symbolique, qui fait la vie de l'Institut franco-portugais, l'IFP. Une intention similaire a pu être bloquée à Berlin l'an dernier, grâce à un large mouvement de citoyens.

La pétition de défense de l'IFP a fait émerger inquiétudes et perplexité face à la fermeture du plus important centre de diffusion de la culture française au Portugal. Ces craintes s'accroissent de jour en jour.

En France aussi, les agents politiques et culturels ont exprimé leur total désaccord avec la décision de vendre les locaux actuels pour déménager à l'Ambassade, qui met gravement en cause la présence et l'influence culturelle de la France à Lisbonne, à la suite d'une annonce désinvolte dans la presse, sans information ou consultation préalable des prestataires, des partenaires et même des employés.

Plusieurs députés français de la Commission interparlementaire d'amitié France-Portugal ont écrit à Laurent Fabius. Dans une lettre du 28 octobre 2014 au même ministre, le député de la 5e circonscription des Français de l'étranger, Arnaud Leroy, souligne que «la question de la stratégie culturelle et du rôle même de l'Institut français au Portugal reste à définir» et exprime différentes interrogations, notamment l'exiguïté des nouvelles installations prévues, qui ne disposent ni d'un auditorium, ni des espaces d'accueil nécessaires à l'action de l'IFP (vous pouvez lire la réponse apportée par le ministre des Affaires étrangères). Ce même député, écrivant le 13 décembre 2014 à Jack Lang, ministre à l'époque de l'inauguration des actuelles installations de l'IFP en 1984, et aujourd'hui président de l'Institut du monde arabe, alertait ce dernier que cette fermeture allait «porter préjudice à la stratégie d'influence française au Portugal».

Le gouvernement français désinvestit du continent où s'est constituée la culture française, à partir d'une mosaïque de nations qui sont les matrices fondatrices de l'identité européenne

 

Les conseillers consulaires, élus en mai 2014, se sont prononcés dans le même sens. Dans une interview avec le Petit Journal[1], Laurent Goater, élu de la candidature Français du Portugal-Union de Centre Droit souligne que, bien qu'affirmant l'importance de la présence diplomatique comme «bras armé de l'expansion économique de la France à l'étranger» le gouvernement supprime «les acteurs qui se trouvent sur le terrain», fermant consulats et instituts sans «un plan coordonné débattu avec les élus, pour étudier, par exemple, si des solutions plus économiques existent pour gérer d'une façon différente les installations existantes». Il ajoute que «présenter le retour de l'IFP à ses installations d'origine comme une banalité est un abus de langage. Aujourd'hui, nous avons un bel auditorium, un lieu de rencontre, une belle bibliothèque située en plein centre-ville. Rien de cela n'existera après le déménagement. Au mieux nous aurons quelques salles et une médiathèque plus petite (…) la culture va être ainsi confinée aux murs de l'Ambassade».

Mehdi Benlahcen, conseiller à l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE), président du groupe Français du monde, écologie et solidarité à l'AFE, conseiller consulaire pour le Portugal et président de Français du monde-ADFE Portugal, souligne que, bien que l'IFP «s'adresse exclusivement à un public portugais, les installations situées rue Luis-Bivar ont une grande importance auprès de la communauté française, comme carrefour de rencontres et point de repères de la communauté. Cette vente est donc une très mauvaise nouvelle».

Des solutions alternatives

Doutant que «cette vente obéisse à une quelconque réforme de l'Etat, voire à une vision stratégique d'ensemble» et se méfiant que le déménagement annoncé soit les prémices d'une fermeture totale à plus ou moins brève échéance de l'IFP, Mehdi Benlahcen, en sa qualité de conseiller consulaire, s'«associera à toute démarche venant des milieux culturels et politiques portugais ayant pour but le maintien en l'état» de l'immeuble et manifeste sa préoccupation sur les «conséquences humaines regrettables» qu'apportent le processus de licenciements en cours:

«Je serai attentif aux conditions dans lesquelles seront effectués les licenciements et aux mesures proposées aux personnels concernés.»

On observe notamment que des salariés de la bibliothèque et de la médiathèque ont déjà reçu leurs avis de licenciement malgré la valeur unique de leur profonde connaissance de l'offre culturelle qu'apportent ces deux outils. 

Bien que les conseillers consulaires aient présenté un projet qui vise à maintenir l'IFP dans ses locaux actuels, en déménageant une partie du Lycée français rue Luis Bivar et manifesté leur disponibilité totale pour aider à l'étude d'alternatives viables, les interrogations et suggestions qui ont été faites restent sans réponses. Pourtant, cette solution semble gagnante pour l'Etat français. Le lycée gagnerait ainsi un auditorium qui n'existe pas dans ses locaux actuels, et l'Etat récupérerait un partenaire capable d'entretenir le bâtiment.

Ce déménagement est justifié par des arguments ambigus et contradictoires.

Dans un entretien avec Le Petit Journal, Azouz Begag, directeur de l'IFP, répondait aux craintes de nombreuses personnes voyant ce déménagement comme une fermeture de l'IFP, en soulignant que, l'IFP ayant trente ans, «une nouvelle histoire commence. En France, le nombre 30 est un nombre culte (les Trente glorieuses, la guerre de Trente ans, les amis de trente ans) et il n'est donc pas anormal qu'après trois décennies, la France repense son influence culturelle au Portugal en fonction du nouveau contexte culturel, économique et financier que vivent le Portugal et la France».

Tout ce patrimoine va se retrouver saucissonné

 

Le développement de cette interview laisse entrevoir que le déménagement de l'IFP à l'Ambassade correspond effectivement à sa fragmentation et à son démantèlement. La bibliothèque, vitrine remarquable de la culture francophone, particulièrement dans les domaines des sciences humaines (philosophie, histoire, politique, religion et spiritualité, sociologie, arts, anthropologie) va se trouver diluée, comme le dit le directeur de l'Institut: «Nous allons mettre en dépôt dans différentes bibliothèques de Lisbonne nos livres en français sur l'un ou l'autre de ces thèmes» –une catastrophe, annonçant ainsi pour ce qui restera de l'Institut la «spécialisation en bande dessinée et en littérature contemporaine», des domaines accessibles dans l'offre commerciale au Portugal.

Tout ce patrimoine magnifique de l'actuelle bibliothèque de l'IFP, offre unique sur le plan qualitatif et quantitatif, va se retrouver saucissonné, dans l'ignorance et même la négation de la méthodologie de consultation, le caractère inter- et transdisciplinaire de recherche, que permet une offre riche en un local unique.

On peut penser que le même destin est réservé à la médiathèque, constituée non seulement de grands classiques du cinéma français mais couvrant aussi des œuvres de divulgation culturelle comme des conférences de grands intellectuels français dans des domaines aussi divers que l'art, la philosophie, la sculpture, la danse, ainsi qu'un patrimoine musical très diversité en genre et nationalité.

Laurent Goater, conseiller consulaire, constate que «la France semble avoir fait le choix d'investir ailleurs qu'au Portugal», mais le processus est bien plus vaste. Le gouvernement français a effectivement commencé une restructuration consulaire «partout dans le monde».

Curieuse démission, abandon incompréhensible

Il est préoccupant de voir que cette restructuration se solde par la fermeture en Europe de consulats et d'autres lieux fondamentaux de présence et d'expansion de la culture française. Le gouvernement français désinvestit du continent où s'est constituée la culture française, à partir d'une mosaïque de nations qui sont les matrices fondatrices de l'identité européenne, en partant de l'époque classique et de l'héritage judéo-chrétien.

L'identité culturelle européenne, primordiale, de laquelle partent toutes les autres spécificités identitaires, économiques, politiques (actuellement en désagrégation selon la métaphore de Zigmunt Bauman qui voit la voracité financière des marchés l'atteindre comme à la chasse) court un risque de liquéfaction.

Le gouvernement français, séduit par l'ascension économique financière de la Chine, investit à Pékin, et si cela se justifie, il ne fait aucun sens de désinvestir, de façon irresponsable, de la présence française en Europe.

Curieuse démission, abandon incompréhensible du rôle de la France comme référence incontournable dans la construction historique de l'identité culturelle européenne.  

Georges Steiner, dans son livre Une certaine idée de l'Europe, dit que «ce n'est d'ailleurs qu'en Europe que les fondations nécessaires à l'érudition et le sens de la vulnérabilité tragique de la condition humaine pouvaient se constituer comme base. C'est entre les fils souvent fatigués, divisés et confus d'Athènes et Jérusalem que l'on peut retourner à la conviction que “la vie non réfléchie” n'est effectivement pas digne d'être vécue».

Le gouvernement français peut-il changer d'idée?

  • Ana Drago, sociologue, ancienne députée
  • António Borges Coelho, historien, essayiste
  • António Dimas, professeur universitaire, pasteur protestant
  • António Nóvoa, professeur universitaire, recteur honoraire de l'Université de Lisbonne
  • Diogo Freitas do Amaral, professeur universitaire, ancien Ministre des Affaires Etran
  • Eduardo Lourenço, professeur, philosophe, essayiste, docteur honoris causa de diverses universités portugaises et étrangères
  • Elza Paes, chercheuse, députée
  • Helena Neves, professeur universitaire, chercheuse, ancienne députée
  • Helena Roseta, architecte, conseilleire municipale, Presidente de l' Assembleé Municipale de Lisbonne, ancienne deputée
  • Inês de Medeiros, actrice, réalisatrice, députée
  • Isabel Pires de Lima, professeur universitaire, ancienne Ministre de la Culture, ancienne députée
  • Irene Pimentel, historienne, chercheuse, essayiste.
  • José António Pinto Ribeiro, avocat, ancien Ministre de la Culture
  • José Bragança de Miranda, professeur universitaire, chercheur, essayiste.
  • Lídia Jorge, écrivain
  • Luís Moita, professeur universitaire, directeur du Département de Relations Internationales de l' Universidade Autónoma
  • Mário de Carvalho, écrivain,
  • Martins Guerreiro, contre-Amiral, ingénieur de construction navale
  • Teresa Horta, écrivain
  • Viriato Soromenho Marques, professeur universitaire, chercheur, essayiste.

1 — «Média des Français et francophones à l'étranger» comme il est indiqué sur son site Retourner à l'article

 

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