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L'Allemagne souffre de sa «puissance»

Daniel Vernet, mis à jour le 31.03.2015 à 12 h 39

Vue de l'extérieur, l'Allemagne est considérée comme puissante alors que beaucoup d'Allemands se sentent vulnérables.

Angela Merkel, le 19 mars 2015. REUTERS/Fabrizio Bensch

Angela Merkel, le 19 mars 2015. REUTERS/Fabrizio Bensch

On avait vu Angela Merkel affublée de la mèche ou de la petite moustache d'Hitler dans les caricatures grecques. Ou son ministre des finances Wolfgang Schäuble en uniforme SS. C'était une manière peu élégante pour les Grecs de protester contre le programme d'austérité qui leur était imposé par le Fond monétaire international et les institutions bruxelloises à la demande, sont-ils convaincus, du gouvernement allemand. C'était aussi une manière de rappeler que la Grèce demande encore à l'Allemagne des réparations pour l'occupation nazie de 1941 à 1944.

Officiellement, les Allemands étaient outrés de ces caricatures et répliquaient par des clichés à propos des Grecs, ces «cueilleurs d'olives» qui vivent sans beaucoup travailler des subsides européens.

Toujours à contre-courant, Der Spiegel n'a pas hésité le 21 mars à faire sa une avec un photomontage montrant la chancelière Merkel devant le Parthénon au milieu de généraux nazis, sous le titre: «L'hyperpuissance allemande. Comment les Européens regardent les Allemands.»

La photo a été prise en 1941, l'année même où Manólis Glézos, alors âgé de 20 ans, est devenu un héros en Grèce en décrochant le drapeau nazi qui flottait sur l'Acropole.

Aujourd'hui, Manólis Glézos est député européen de Syriza, le parti du nouveau Premier ministre Alexis Tsipras. Il est à la pointe des revendications grecques pour le versement de réparations de guerre que les Allemands n'auraient jamais payées. Pour un montant –intérêts compris– de 160 milliards d’euros, la moitié de la dette de la Grèce!

La couverture du Spiegel est parue deux jours avant la première visite officielle d'Alexis Tsipras à Berlin qui avait pour but de rétablir la confiance entre les deux gouvernements… Et dans ses pages intérieures, l’hebdomadaire de Hambourg se demandait si l'Allemagne était sur la voie d’un «IVe Reich». Bien sûr, la comparaison avec le Reich hitlérien est «stupide», explique Der Spiegel, dans «l'avis aux lecteurs» qui ouvre tous ses numéros, «mais est-il justifié de caractériser l'Allemagne comme un hégémon européen égoïste?».

La une du Spiegel montre en fait combien l'Allemagne contemporaine a rompu avec son passé

 

Cette une a évidemment provoqué des polémiques et des critiques, notamment de la part d'autres organes de presse allemands. Le quotidien de centre-gauche, Süddeutsche Zeitung, relève une fâcheuse tendance du Spiegel à jouer avec les «thèmes nazis». C'est un «classique», écrit-il, pour souligner un mélange de mauvaise conscience, d'attirance morbide et de sens de la publicité.

Est-il besoin de mettre en scène des généraux nazis se pavanant dans les Etats occupés par la Wehrmacht, il y a plus soixante-dix ans, pour s'interroger sur la politique économique d'Angela Merkel, le poids de l'Allemagne et son excédent commercial dans l'Union européenne, la pertinence des règles de rigueur qu'elle a cherché à imposer dans la zone euro? Klaus Brinkbäumer, le rédacteur en chef du Spiegel, en convient: le titre est «excessif, dur, mais il ne prête à malentendu que pour ceux qui ont l'esprit mal tourné».

Au-delà du goût pour la provocation et des polémiques plus ou moins confraternelles, la une du Spiegel soulève une question plus profonde, récurrente dans l'histoire allemande.

Vue de l'extérieur, l'Allemagne est considérée comme puissante alors que beaucoup d'Allemands se sentent vulnérables. Et le drame de l'Airbus A320 de Germanwings ne peut que renforcer ce sentiment. C'était vrai déjà au XIXe siècle. Les historiens parlent de l'Allemagne comme d'un «semi-hégémon», trop puissant pour se couler dans un système collectif, mais trop faible pour le dominer.

Paradoxes et contradictions

Avec sa santé économique insolente alors que beaucoup de pays européens se battent contre le chômage, l'Allemagne apparaît comme la grande bénéficiaire de la monnaie unique alors que l'euro était censé mettre fin à la domination du deutschemark sur les autres devises européennes. Pour ses voisins et partenaires, cette puissance économique ne peut que se traduire en termes politiques.

Les Allemands ont une analyse diamétralement opposée de la situation. S'ils constatent qu’ils se portent actuellement mieux que les autres, ils craignent la contagion de l'instabilité économique et financière provoquée par des Etats jugés laxistes auxquels ils ont lié leur sort dans la zone euro.

A ce paradoxe s'ajoute la contradiction d'une Allemagne économique puissante qui rechigne à user de cette puissance au-delà de ses stricts intérêts économiques et commerciaux. Non seulement elle ne le fait pas, mais elle a peur des conséquences de son poids politique.

Loin d'illustrer un penchant à la domination, la présence d’Angela Merkel au milieu des officiers nazis sur l'Acropole souligne la rupture de l'Allemagne contemporaine avec son passé.

Malgré les discours de quelques dirigeants sur la responsabilité qui échoie à l'Allemagne, non pas malgré mais à cause de son passé, par exemple dans la défense de la démocratie ou des droits de l'homme, Berlin répugne à s'engager et pratique plus souvent l'abstention que l'activisme dans les affaires internationales. Ses partenaires européens, la France au premier chef, qui ne sont pas non plus épargnés par les contradictions, le regrettent, mais seraient les premiers à s'inquiéter s'ils voyaient l'Allemagne afficher des ambitions politiques.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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