Science & santé

«Je crois que depuis toute petite, je n'ai jamais fait de rêve»

Lucile Bellan, mis à jour le 31.03.2015 à 14 h 54

Cette semaine dans sa chronique C'est compliqué, Lucile conseille une femme inquiète de ses cauchemars incessants.

Henry Fuseli, Dream of Belinda, 1789-1790  via Wikipedia license CC

Henry Fuseli, Dream of Belinda, 1789-1790 via Wikipedia license CC

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Bonjour, j’ai l'impression que l'on peut vous parler de tout, sans tabou. Vous avez une écoute assez unique et vos réponses, à toutes les situations données, sont parlantes. Vous avez des mots en conclusion qui ne font pas froid dans le dos, ils font chaud au coeur. 

Je crois que depuis toute petite, je n'ai jamais fait de rêve. Je ne m'en rappelle que d'un, je devais avoir 10 ans, j'étais comme une libellule, je volais au raz des plantes avec les papillons. C'était un beau rêve, vraiment.

Un récemment aussi. Un homme qui m'aime, qui me le montre dans son regard, dans ses attitudes. C'était beau.

Malheureusement, le bruit du radio réveil l'a stoppé. J'ai voulu repartir dans ce rêve, pour savoir la fin, mais je n'ai pas réussi. Tout le reste de mes nuits, depuis que je suis toute petite, sont cauchemars. Quand je dis cauchemars, c'est cauchemars. Quand je les raconte, à très peu de personnes d'ailleurs, toutes sont effrayées.

Les plus fréquents? D'énormes vagues qui surgissent d'on ne sait où, alors que tout le monde est tranquillement posé sur sa serviette, des crashs d’avions, des morts de proches, des tempêtes, des petites pièces sombres, des labyrinthes, des guillotines, des ciels sans lumières. Moi dedans, j'essaye de survivre, je fuis, je longe les murs, je saute, je plonge, je tente de m'échapper, parmi cet amas de pierres, de gouffres et de dangers qui peuvent surgir de partout!

Depuis peu, je commence à les écrire, ces cauchemars, ou les raconter. Mais vraiment à des proches. J'ai toujours cette réponse: «je n'aimerais pas avoir ce genre de rêve» ou «je comprends que tu ne veuilles plus t'endormir», «Comment réussir à se lever avec ce monde d'horreur?»

Oui, c'est l'horreur. J’ai même dû manger dans un de mes rêves les intestins d’un cadavre pour survivre. 

J’ai jamais regardé [sauf] une fois vers 13-14 ans un film d'horreur, je lis quelques polars.

Je ne sais pas d'où ça vient. 

Ma meilleure amie m’a offert un attrape-rêves, mais ça ne marche pas trop. 

Merci pour votre écoute.

«Une»

Chère «Une», Nous ne sommes pas égaux devant les rêves. Alors que certains ont des rêves délirants dont ils peuvent encore rire au réveil, d’autres ne vont juste jamais en avoir aucun souvenir tandis que d’autres encore vont s’embourber dans l’horreur la plus totale.

De façon naturelle, et c’est même obligatoire pour la bonne santé de notre cerveau, nous rêvons tous, chaque nuit. Comme nous rembobinions les VHS, les données et les souvenirs de la journée sont traités par notre cerveau et engrangés dans notre mémoire. Les rêves, ou les cauchemars, ne sont que des bribes d’informations et de sentiments, malaxés, torturés par notre cerveau. Et, quand nous nous en souvenons et cherchons à en sortir un sens, il faut les aborder comme des métaphores. Car ce n’est que la réalité, angoisses et désirs, grimée.

Ces cauchemars que vous faites, vous avez plusieurs pistes pour les aborder. Vous pourriez avoir envie d'en dérouler le fil, comme un détective. De les analyser en n’oubliant jamais le prisme de votre quotidien. Pour cela, vous pourriez vous faire aider d’un psychanalyste, par exemple. Vous aurez certainement plus de facilité à trouver la raison de ces cauchemars et le moyen de vous en débarrasser, entourée de professionnels. 

Vous pouvez aussi en parler à votre médecin généraliste. Est-ce déjà fait? Il pourrait si vous en avez envie, si ces cauchemars vous malmènent trop, vous prescrire un traitement, ou vous adresser à un spécialiste. Il existe des spécialistes du sommeil; on les assimile souvent à des spécialistes de l'insomnie mais il existe d'autres troubles, comme les «terreurs nocturnes». Cela ne correspond pas forcément à votre problème, mais je veux vous dire qu'il y a des pistes à explorer, sur le plan médical ou psychanalytique. Que vous n'êtes pas du tout condamnée à subir ça toute votre vie si cela vous épuise. 

Mais vous pourriez aussi décider, en attendant de vous en débarrasser si c'est votre but, d’utiliser ces cauchemars à des fins d’écriture, comme si votre cerveau vous fournissait le brouillon de récits horrifiques. Ne plus les écrire seulement pour les consigner mais pour mieux vous les approprier. Et ces cauchemars, épuisés par l’écriture et la réécriture, seraient eut-être moins à même de vous tourmenter. Et finalement, l’écrit, comme vous le pratiquez déjà, permet de sortir ces images de votre tête, de les partager. Avec le papier d’abord, avec des proches ensuite. Vous ne devez pas rester seule avec vos cauchemars.

En vérité, je ne suis pas d’accord avec la façon dont vos proches réagissent. Vos cauchemars sont-ils plus horribles que les gros titres des journaux? Plus horribles que la bassesse ou l’ignominie du comportement de certaines personnes? Leur dégoût est facile, alors que tant d’horreur nous entoure chaque jour et qu’il suffit de détourner la tête ou de fermer les yeux pour ne plus rien voir. Si vos cauchemars ne sont que le reflet de la perception du monde qui vous entoure, alors moi je vous trouve courageuse et honnête. Cette conscience accrue de la dureté et du caractère inéluctablement cruel de la vie, vous honore. Et si vos cauchemars sont la résultante d’un profond mal-être alors c’est de compassion et d’écoute dont vous avez besoin et pas d’un jugement enfantin.

Je suis moi-même de ces personnes qui se réveillent parfois au milieu de la nuit en hurlant. Depuis longtemps, mes angoisses sont identifiées. Je sais de quoi j’ai peur et comment j’en ai peur. Je ne peux pas vous dire que j’apprécie ces moments, mais ils correspondent à ma réalité, à ma perception du monde, à mes souvenirs. C’est une partie de moi. Pas celle dont je suis la plus fière, pas celle dont je peux parler à tout le monde (en réalité, je n’en parle qu’avec ceux qui partagent ma vie et qui sont, malgré eux, obligés de gérer ces moments). Mais je ne souhaite pas les effacer du plat de la main, comme on vivrait dans le déni. Je sais qu’il me suffit d’une pilule chaque soir pour ne plus jamais être victime de ces cauchemars. Mais je la refuse. Je préfère prendre ce risque, celui de rêver ou de cauchemarder, ou de ne pas avoir de souvenir du tout. Je suis heureuse quand le rêve est agréable, frustrée comme vous, quand il s’arrête prématurément. Je souffre quand mes cauchemars me rappellent mes limites. Tout en ayant conscience de l’importance de ces limites, et de la chance que j’ai qu’elles se rappellent à moi. J’y prête attention, je les analyse comme des signaux qui me rappellent de prendre garde. Et dans un sens, ils me protègent. Cette peur qui s’exprime parfois dans la nuit, me permet de moins (ou quasiment plus) avoir peur en plein jour.

Je suis convaincue de ces cauchemars que vous faites ne sont pas à prendre à la légère. Ils sont les signaux que quelque part, quelque chose ne va pas. Dans votre passé ou votre présent, c’est à vous de le découvrir. Dans les deux cas, vous avez les cartes en main pour adopter une attitude active. Votre protection à vous, ces cauchemars qui hantent vos nuits, ne sont pas plus étranges que la longue liste des symptômes de la somatisation. Et ces cauchemars horribles racontent une histoire, votre histoire, que vous devez laisser s’exprimer. Les enfermer dans un coin de votre esprit, c’est prendre le risque de les voir prendre une force que vous ne serez, par la suite, plus en mesure de combattre. Il est maintenant votre combat. Et il passe par la parole. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (172 articles)
Journaliste
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