Culture

Ce que nous disent du conspirationnisme les théories sur le départ de Zayn Malik des One Direction

Amanda Hess, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 29.03.2015 à 8 h 00

Les théories du complot prospèrent auprès d'un public bien particulier et servent souvent involontairement l'institution qu'elles attaquent.

Les cinq One Direction, en août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

Les cinq One Direction, en août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

En 2010, cinq jeunes chanteurs ados s’inscrivent à une émission de radio-crochet télévisuel britannique, comme il en existe partout ailleurs. Leurs noms: Harry Styles, Louis Tomlinson, Liam Payne, Zayn Malik et Niall Horan. Ils en repartent sous le nom de One Direction, le premier boys band de l’ère des réseaux sociaux. Cette semaine, l’un d’eux a déclaré qu’il ne voulait plus en faire partie. Mais est-ce vraiment le cas?

«Ma vie avec les One Direction a été au delà de tout ce que j’aurais pu imaginer», a déclaré Zayn sur la page Facebook officielle du groupe. Mais après cinq années, je pense que l’heure est venue pour moi de quitter le groupe.» Et il ajoute: «Je quitte le groupe parce que je veux être un jeune homme de 22 ans normal, à même de se reposer et d’avoir une vie privée en dehors des projecteurs.»

Dans les minutes qui ont suivi cette déclaration, les théories les plus délirantes ont commencé à émaner des tréfonds de Twitter et Tumblr, voyant des fans tenter d’expliquer la vraie raison du départ de Zayn. Peut-être que Zayn, qui est de confession musulmane, a quitté One Direction pour rejoindre Daech. Ou alors il est parti à cause de sa fiancée, une pop star britannique du nom de Perry Edwards, qui s’est prise pour Yoko Ono et a provoqué la séparation du groupe. Ou alors Zayn n’a pas quitté One Direction, mais des méchants hackers ont piraté le compte Facebook et Twitter du groupe pour faire croire qu’il était parti. Ou alors c’est un coup des Illuminatis. Ouais, c’est bien ça, les Illuminatis, tiens.

Mais l’interprétation la plus courante chez les fans, c’est celle des forces secrètes: quelqu’un, au sein du groupe, l’a contraint à le quitter contre sa volonté. Selon cette théorie, la compagnie Modest Management, manager artistique du groupe –et présentée simplement comme «Le management» par les adeptes de la théorie du Complot One Direction– est une force obscure ayant perverti l’amour de la musique de ces cinq garçons et leurs fans dans le seul but de vendre et vendre encore des disques. Ces seigneurs de l’ombre, dit cette théorie, contrôlent les comptes des gars sur les réseaux sociaux et délivrent par ce biais des communiqués d’une affligeante platitude. Ils ont totalement affadi la personnalité des One Direction et ont transformé des garçons plein de vie en automates bien policés; ils les ont enfermés dans des studios d’enregistrement et les en ont sortis pour les faire jouer dans les stades du monde entier; ils leur ont même inventé des fausses copines, car dans les nombreuses itérations de la théorie, les membres des One Direction sont secrètement gay et sortent les uns avec les autres. Comme un post très repris sur Tumblr le suggérait: «Allez vous faire foutre! Vous avez enlevé aux garçons leurs personnalités, leurs cultures et essayé de leur faire changer de sexualité.»

Alors peut-être que Zayn ne veut pas «se reposer et avoir une vie privée». Peut-être que Zayn ne veut tout simplement plus jouer le jeu du grand méchant management. Peut-être que Zayn était devenu trop ingérable. Peut-être que Zayn devait partir.

Les fans des One Direction se sont emparés de cette théorie en créant et reprenant le hashtag #WeHateModestManagement pour laisser éclater leur colère. Ils ont lancé une pétition sur Change.org afin d’exiger la fermeture de Modest Management et lancé un GoFundMe pour initier un financement participatif afin de racheter les One Direction. À l’heure actuelle, ils ont levé 1.600 dollars (sur les 87,7 millions de dollar d’objectif –ahem).

Titres cryptés et paroles à l'envers

A l’instar des fanatiques de la légende urbaine «Paul est mort» –qui voulait que Paul McCartney (oui, le vieux monsieur qui fait encore des disques et a joué dans un petit groupe qui s’appelait les Beatles –note à l’attention des fans des 1D qui liraient cet article) soit en fait mort dans un accident de voiture en 1966 et que les dirigeants de leur label l’avaient remplacé par un sosie–, les fans des One Direction scrutent les paroles du groupe et examinent chacune des pochettes pour chercher des signes montrant que le groupe tente de communiquer à la barbe de ses maîtres. (Pourquoi le dernier album des One Direction s’appelle-t-il Four? Pour indiquer qu’ils vont bientôt devoir se séparer d’un des membres du groupe, probablement.) Certains fans ont même emprunté la bonne vieille théorie complotiste autour des Beatles en passant les morceaux des One Direction à l’envers pour y découvrir un message secret. Selon un enquêteur des Internets, si on passe à l’envers la chanson They Don’t Know About Us de 2012, on entend les garçons chanter «Shut Up. Don’t Ignore me. Don’t ignore me. Believe it… Nice going Modest!»

Les complotistes de 2015 ont bien davantage de matériel disponible que les théoriciens de la mort de Paul. Les Directioners adeptes des théories du complot épluchent les vidéos amateurs de concerts pour tenter de prouver que le Management tente de contrôler les garçons depuis les coulisses. Ils scrutent la moindre photo de paparazzi pour tenter de démontrer que les petites amies des membres du groupes sont des call-girls. Ils croisent les emplois du temps et les horaires des posts des membres du groupe sur Twitter ou Facebook pour instiller l’idée qu’ils ne pouvaient pas poster telle ou telle chose au moment où elle a été postée. Ils reproduisent des extraits de mails apocryphes manifestement envoyés par le management à des fans cinglés. Ils utilisent les silences dans les interviews des garçons pour tenter de confirmer la théorie en vogue ce jour-là.

Quand un Twittos lambda affirme qu’il est un ancien employé de Modest Management et qu’il a quitté la boîte parce qu’il était écoeuré de voir que les One  Direction étaient traités comme des «esclaves», son tweet est repris des dizaines de milliers de fois; mais quand Zayn finit par accorder sa première interview post-One Direction au Sun, les fans la dénoncent instantanément comme un faux grossier.

«Membres des groupes sociaux les moins puissants»

La culture populaire tend à dépeindre les complotistes comme une horde de geeks de sexe masculin. Mais la recherche nous donne des indications bien différentes. Des analyses des croyances sur le 11 septembre publiées en 2007 dans le Journalism and Mass Communications Quarterly démontraient que les théories du complot avaient plus de chance d’être prises en compte par «les membres des groupes sociaux les moins puissants», les jeunes et les femmes étant particulièrement attirés par des explications complotistes de certains faits; les consommateurs de «médias non mainstream» comme les blogs et les tabloïds ont eux aussi davantage tendance à croire aux théories du complot. Les fans des One Direction –à une écrasante majorité des jeunes femmes lisant de la presse people et passant leurs journées sur Tumblr– constituent un terreau idéal.

Il convient de remarquer que, dans le contexte de l’industrie de production du boys band, les jeunes femmes constituent un groupe particulièrement désavantagé. One Direction est un groupe qui a été créé, looké et managé par des hommes plus âgés dans le but assumé de vendre à des gamines une version aseptisée du fantasme féminin –et de leur vendre ensuite des albums, des places de concert, des boîtes à lunch et des trousses. Elaborer des posts sur Tumblr accréditant l’idée que les membres du groupe sont en fait des gays pas encore sortis du placard et des esclaves de l’industrie du disque est une manière pour les jeunes filles de se rebeller contre cette dynamique de pouvoir (même si, au final, elles continuent d’acheter ce que le groupe leur vend). Le psychologue expérimental Stephan Lewandowsky avance l’idée que la théorie du complot est une stratégie permettant d’établir un «sentiment de contrôle» dans un monde qui ne fait pas sens; peut-être que si les théories qui sortent sur les One Direction sont à ce point pourries, c’est précisément parce que les fantasmes vendus à ces jeunes femmes le sont aussi.

Mais tout de même, ces théories sont elles si débiles que ça? L’histoire des boys band est pleine de cas où des chanteurs ont été contraints de dissimuler leur orientation sexuelle pour laisser les fans féminines rêver: prenez Wham! et George Michael, Mark Feehily de Westlife, Jonathan Knight des New Kids on the Block ou Lance Bass de ‘N Sync. La présence d’un gay dans un groupe «ruine le business plan dans son ensemble», comme l’a déclaré Lance Bass après être enfin sorti du placard. Kevin Yee, lui aussi gay et dans le placard à l’époque de Youth Asylum, boys band éphémère des années 1990 dont il faisait partie, affirmait l’an dernier à Reddit que le travail sur une posture hétéro allait assez loin: son management «avait même décidé de [lui] apprendre à marcher comme un hétéro le long des allées d’une épicerie», disait-il. Cela ne veut pas dire que Zayn est gay ou ne l’est pas, mais seulement que le substrat de certaines théories du complot autour de son départ est tout sauf ridicule, même si certaines affirmations qui en découlent ne résistent pas à l’analyse. (Le fait que One Direction et ses fans aient été en quelque sorte manipulés pour vendre plus de place de concerts et plus de t-shirts n’est que la stricte vérité.)

Mais en attendant, le fait de dépeindre le management des One Direction comme une abomination ne fait que servir ce même management. (J’ai contacté Modest pour avoir leur avis, sans succès pour l’instant.) Quand la rumeur sur la mort de Paul s’est répandue comme une traînée de poudre, le vice-président de Capitol, Rocco Catena, l’avait accueillie à bras ouverts, en prédisant que l’hystérie qui allait en résulter verrait les ventes des Beatles connaître des sommets inégalés. De la même manière, tout délire autour des One Direction ne peut qu’avoir des effets positifs: plus d’attachement au groupe, plus de ventes de disques et plus de personnes aux concerts. Et l’idée de boycotter le groupe, lancée par certains fans, a été rejeté par l’écrasant majorité de ceux qui estiment que leur devoir consiste à soutenir, plus encore qu’avant, les quatre membres restants. C’est tellement parfait que c’est à se demander si le management n’a pas entièrement organisé tout ça, vous ne trouvez pas?

Amanda Hess
Amanda Hess (35 articles)
Journaliste
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