Science & santéFrance

Faut-il en finir avec le passage à l'heure d'été?

Repéré par Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 26.03.2017 à 10 h 26

Repéré sur Quartz

Benjamin Franklin voulait l'imposer aux Parisiens qui se levaient trop tard, le système a été instauré durant la Première guerre mondiale, et on ne sait toujours pas si ses avantages surpassent ses inconvénients en termes d'économie d'énergie, de santé publique et de qualité de vie

REUTERS/Brian Snyder

REUTERS/Brian Snyder

Nous sommes fin mars, toute l'Union européenne s’apprête à passer à l’heure d’été (l'heure d'été est dite double en France, qui connaît durant cette période un décalage de deux heures). Il faudra avancer sa montre d’une heure pendant la nuit. Les Américains passent quant à eux à l’heure d’été à la mi-mars. A cette occasion, l’émission de John Oliver a réalisé une vidéo pour ridiculiser cette mesure dont personne ne connaît l’origine. Non, rappelle le commentateur, ce n’est pas pour l’agriculture qu’on a avancé l’heure: les vaches sont indifférentes à la mesure humaine du temps qui passe.

Mais c’est le principe même du changement d’heure qui est critiqué dans l’émission, qui relaie le scepticisme de plusieurs économistes. Il faut rappeler que l’idée générale est pour la première fois évoquée par l’inventeur, homme de lettres et politicien américain Benjamin Franklin, dans une tribune publiée dans Le Journal de Paris en 1784. L’homme considère que les familles parisiennes, qui s’éclairent à la bougie, dépensent trop de cire le soir, et que les Parisiens se lèvent trop tard alors qu’ils pourraient profiter de la lumière du soleil dès l’aurore…

Ses calculs sont extrêmement précis:

Il compte «128 100 000 heures de consommation, à supposer, comme je l’ai dit, une demi-livre de bougie ou de chandelle consommée par chaque heure dans chaque famille, on aura 64 050 000 livres pesant de cire ou de suif consommés à Paris».

Franklin propose alors une approche martiale du décalage du temps de vie éveillé: «une taxe d’un louis sur chaque fenêtre qui aura des volets, empêchant la lumière d’entrer dans les appartements aussitôt que le soleil est sur l’horizon.» Et il ne s’arrête pas là: il propose de «faire sonner toutes les cloches des églises au lever du soleil ; et si cela n’est pas suffisant, faire tirer un coup de canon dans chaque rue pour ouvrir les yeux des paresseux sur leur véritable intérêt.»

La tribune de Benjamin Franklin dans le Journal de paris, en 1784. Wikimedia

Les Allemands mettront en place le changement d’heure en 1916 pour économiser de l’énergie pendant la guerre, et leur mesure sera vite imitée en Europe –en France, elle est abandonnée en 1945 et réatablie en 76. Or, comme le note le site Quartz, de nos jours l’économie d’électricité sur la lumière le soir est compensée par l’encouragement des gens à consommer plus d’énergie en soirée, notamment sur les smartphones, tablettes et autres écrans…

L'écocomie serait aussi contrebalancée par les dépenses d'énergie en matinée, selon le constat d'une étude sur le cas australien en 2007. Mais l'étude la plus surprenante a été menée dans l'Etat américain de l'Indiana, où jusqu'en 2006 certaines zones appliquaient le changement d'heure et d'autres pas, ce qui a permis une comparaison fiable des usages selon les situations. Résultat, le passage à l'heure d'été aurait... augmenté d'1% la consommation d'énergie.

D’ailleurs en France un rapport du Sénat de 1997 posait carrément en titre la question «Faut-il en finir avec l’heure d’été?» Dans la partie «Economie d’énergie, mythe ou réalité», le rapporteur écrivait:

«[…] ces économies pourraient être illusoires car l'heure d'éclairage artificiel gagnée le soir serait largement compensée par les dépenses énergétiques supplémentaires induites le matin, en avril et septembre, pour l'éclairage et le chauffage, et plus encore, probablement, à partir de 1996, avec l'allongement de la période d'été jusqu'à la fin du mois d'octobre. De plus, la promotion de la nouvelle technologie des lampes fluorescentes à basse consommation d'électricité, en remplacement des actuelles ampoules à incandescence, réduirait encore l'écart de consommation.»

En conclusion, «Il ressort de l'ensemble de cette étude que les avantages annoncés ou attendus du changement semestriel de l'heure ne sont pas suffisamment importants pour compenser les inconvénients ressentis par les populations. En conséquence, la logique conduit à souhaiter l'abandon de ce dispositif artificiel et de revenir à un déroulement plus naturel du temps.»

Mais allons encore plus loin: le sujet de l’émission de John Oliver relate des études qui ont montré l’incidence du changement d’heure sur la santé publique, et notamment l’augmentation des accidents dans la première semaine d'instauration de la nouvelle heure. Et le commentaire de conclure: «Pourquoi ce truc existe-t-il encore?»

Rappelons enfin que le changement d'heure nous plonge chaque année dans la circonspection à mesure que nos machines ont intégré automatiquement cette transition, de sorte qu'on ne sait jamais s'il faut ou pas changer l'heure manuellement.

L'Agence de maîtrise de l'énergie (ADEME) note néanmoins que «le changement d’heure permet des économies en énergie et en CO2 réelles mais modestes, pour un coût quasi-nul de mise en œuvre». Et en perdant une heure de sommeil.

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