France

Les chiffres de la délinquance sont surtout politiques

Alexandre Lévy, mis à jour le 07.09.2009 à 10 h 02

Que signifient vraiment les statistiques du ministère de l'intérieur?

Dans le domaine de la sécurité, la rentrée se fait sur les chapeaux de roues, c'est le moins que l'on puisse dire. La cause - ou le prétexte - sont les derniers chiffres de la criminalité rendus publics en août par l'Observatoire national de la délinquance (OND), qualifiés immédiatement de «mauvais» par le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux.

Recensant les crimes et les délits enregistrés entre juillet 2008 et juin 2009 par les services de police et de gendarmerie, l'OND pointe une hausse dans plusieurs rubriques, notamment celle des cambriolages (+ 12%) et des violences à la personne (+ 4,7%). Cette augmentation est une moyenne et touche de façon très inégale le territoire français. Par exemple, la hausse la plus spectaculaire, celle des cambriolages, concerne essentiellement les départements du sud de la France, épargnant la capitale où l'on a même enregistré, selon la préfecture de Paris, une baisse de 9,9% de l'activité des «monte-en-l'air» pendant la période estivale.

Ces chiffres n'ont pas manqué de faire réagir autant les médias que les responsables politiques. Les premiers n'ont pas manqué d'y voir l'illustration de l'échec de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy. Pour les seconds, à commencer par le président de la République lui-même, cette statistique a permis de donner un sérieux «coup de collier» aux préfets et autres responsables des forces de sécurité. Une première fois, le 2 septembre, lors d'une réunion générale place Beauvau à laquelle s'est invité le chef de l'Etat. Et une seconde fois le lendemain, lorsque le ministre de l'Intérieur a convoqué, dans un curieux mélange, les «bons» et les «mauvais» élèves, soit ceux dont les départements ont enregistré une baisse et ceux qui ont enregistré une hausse de la délinquance.

«J'ai confiance pour que ceux qui ont bien réussi confortent leur succès et que ceux pour lesquels il y avait des résultats moins performants réussissent à les inverser», a expliqué Brice Hortefeux. Pour les flics, cela avait plutôt l'air d'une «bonne soufflante» (ou «ronflante»...).

Ces statistiques publiées régulièrement par l'OND (qui dépend du ministère de l'Intérieur) sont régulièrement contestées par les sociologues. Les policiers, eux, ont vite fait de les baptiser «le Sarkomètre». Le fait de devoir remplir des cases et de justifier quantativement leur activité est, d'ailleurs, diversement apprécié par les policiers de terrain. «C'est de la bâtonnite», s'insurge, sous couvert d'anonymat, un officier de police dans un témoignage recueilli par Libération.

Pour Bénédicte Desforges, lieutenant et auteur du livre Flic, chronique de la police ordinaire (Michalon), c'est une «pression et une contrainte quotidiennes» qui, a terme, nuit au travail des policiers. «On nous demande un rendement, comme dans le privé, alors que la police est un service public», dit-elle dans un débat sur France-Info avec le président de l'OND, le criminologue Alain Bauer.  En toute logique, ce dernier défend le travail de l'organisme dont il a la charge: ces chiffres «servent à savoir ce qui se passe». «C'est un indicateur, comme celui du chômage, de la hausse des prix, et de l'audimat...», poursuit le criminologue.

Le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS, ne partage pas cet avis. Pour ce spécialiste reconnu des questions de société, les statistiques de l'OND ne sont pas un bon indicateur de la délinquance subie par la population. «Ces chiffres ne sont pas le fruit d'une enquête sur le terrain mais uniquement une statistique des affaires enregistrées et traitées par les services de police», explique-t-il. Sur la hausse des cambriolages, le chercheur ne conteste pas qui puisse s'agir d'un effet collatéral de la crise économique. (Pour d'autres spécialistes, le boom dans ce «secteur d'activités» s'explique aussi par les migrations de la période estivale, l'arrivée de bandes spécialisées de l'est de l'Europe et de nombreux «transfuges» de secteurs devenus trop à risques, comme le trafic de stupéfiants — ce qui est, en soi, une conséquence des succès de la police dans le démantèlement des filières de drogues...).

Mais pour la hausse des atteintes aux personnes, il rappelle qu'aujourd'hui on déclare beaucoup plus facilement à la police les violences conjugales. Et de plus en plus, les violences scolaires que l'on traitait auparavant en interne. «Sinon, depuis bientôt dix ans, le chiffre de l'atteinte aux biens et aux personnes est en constante régression», estime-t-il. «Pour mesurer la réalité, il faut se tourner vers les enquêtes de victimation qui interrogent directement les citoyens sur ce dont ils ont pu être victimes, qu'ils aient ou non porté plainte», conclut-il.

La dernière en date, effectuée par l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région d'Ile-de-France, conclut à une «stabilité quasi parfaite» des violences subies par les franciliens depuis huit ans. En 2001, ils étaient 6,7% à avoir subi une agression verbale ou physique, un chiffre qui est tombé à 6,4% en 2009. Mais les résultats de cette enquête, publiée quasiment au même moment que les statistiques de l'OND, sont passés presque inaperçus.

Alexandre Lévy

Image de Une: Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur. Charles Platiau / Reuters
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