Double XCulture

Annulation du concert de VIOL: les questions qui ont manqué et celles qu'on aurait préféré ne pas lire

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 27.03.2015 à 14 h 17

La violente polémique entre ce groupe nantais et des collectifs féministes repose de manière utile la question de la limite réalité-fiction, du pacte entre l'artiste et son public et de notre façon de débattre de la liberté d'expression.

Au départ, il y a Viol, une chanson de 2009 aux paroles extrêmement crues («Comme c’est bon de te violer/Toi qui ne m’étais pas destinée»), œuvre d'un groupe punk de Nantes du même nom, qui devait donner un concert ce vendredi 27 mars à la Mécanique ondulatoire, une salle parisienne. A l'arrivée, une grosse polémique impliquant le groupe, les autorités, les médias, des collectifs féministes.

Mardi, une association féministe, Les Effronté-e-s, publie un billet sur le concert à venir, dénonçant une «incitation au viol en musique» ayant «pignon sur rue» et estimant que le morceau constitue «un appel sans ambiguïté à ce crime sexiste».

L'appel provoque des réactions de soutien de la secrétaire d’Etat chargée des Droits des femmes, Pascale Boistard, et du maire PS du XIe arrondissement, François Vauglin –ainsi que quelques appels plus ou moins explicites à la dégradation de la salle sur les réseaux sociaux.

Noisey, le site musical du magazine Vice, qui organisait ce concert où devaient se produire trois groupes, annule finalement l'ensemble de la soirée.

Interrogé par les Inrocks, signataires d’un article documenté et équilibré sur le sujet, le programmateur de la Mécanique ondulatoire, Antoine Gicquel, «comprend que [les paroles] puissent choquer».

Qu’elles provoquent le malaise, la colère, l’indignation, chez de nombreuses personnes, on le comprend aussi parfaitement. Mais on aimerait être sûr que soit également compris, et que puisse être débattu, le malaise que certains mélomanes ont éprouvé –y compris, c’est le cas de l’auteur de ses lignes, quand on est pas amateur du genre de musique– à voir une œuvre d’art (même médiocre) être mise exactement sur le même plan qu’un éditorial de journal ou un propos tenu dans un meeting politique.

Faire entendre l'innommable et le mettre à distance

Une des questions que repose l’affaire VIOL, c’est celle du pacte entre l’émetteur et le récepteur d’une œuvre d’art, de la distanciation qu’il faut opérer face à une œuvre, de la confusion à ne pas opérer automatiquement entre le metteur en scène et le personnage, entre l’écrivain et le narrateur, entre l’homme hors de scène et celui qui chante sur scène.

Dans le cas de la musique, cette distanciation est d’autant plus difficile à opérer que la performance live peut sceller la confusion dans notre esprit: nous voyons le chanteur lancer des insanités, alors que nous ne voyons pas l'écrivain les écrire.

La question a d'ailleurs été fréquemment posée en littérature ces dernières années, qu'on se souvienne des affaires Jones-Gorlin, Skorecki ou Bénier-Bürckel, dont les romans plutôt confidentiels avaient subi les foudres d'associations familiales et de politiques. «Non, une oeuvre n'est pas un message: voilà déjà une façon de la définir. Non, une représentation artistique n'est pas une image. Sinon, il faut vider les musées et les bibliothèques et ne plus créer d'oeuvres plastiques, de livres ou de films que visibles par les enfants», écrivait en 2006, dans la foulée de ces affaires, l’avocate Agnès Tricoire dans Libération.

Une des fonctions de l’art a toujours été de choquer, fût-ce avec mauvais goût. De donner à lire, voir ou entendre l’innommable en le mettant dans le même temps à distance par l’enregistrement, l'impression sur papier, la performance.

Le fait que les Sex Pistols chantent Belsen is a Gas («Belsen was a gas, I heard the other day/In the open graves where the Jews all lay/"Life is fun and I wish you were here"/They wrote on postcards to those held dear»[1]) ne faisait pas d'eux d'affreux négationnistes du génocide commis par les nazis.

Les membres de Joy Division ont eux aussi multiplié les références provocatrices au nazisme, mais n'étaient pas néo-nazis.

Et Métal Urbain, largement considéré comme un des meilleurs groupes de punk français et toujours en vente libre (et distribué par le label indépendant anglais Rough Trade, qui distribuait notamment les groupes post-punk féministes The Raincoats et The Slits) clamait ceci sur son charmant Crève salope:

«Je te déchire je t'égorge/Ta vie vaut pas cent balles/Sale putain dégueulasse.»

La question de la caricature, de l’outrance, et des limites légales à éventuellement lui fixer, est bien sûr de celles qu'on ne peut pas ne pas se poser (voir une autre affaire qui émerge ces jours-ci, celle du morceau de hip-hop 1re dinguerie). De même que celle du contexte dans lequel est reçu une œuvre («C'est un concert de punk à La Méca quoi, c'est pas un concert au Zénith ou une comédie musicale avec les paroles bien compréhensibles», a réagi le chanteur du groupe Regal dans une interview au site DumDum) ou du public qu'attire un groupe, débat fréquemment lancé à la fin des années 1970 outre-Manche à propos des groupes oi!, sous-genre auquel se rattache VIOL. Ou encore celle de la possible publicité qu'on fait à une œuvre jugée choquante ou indigne, cas classique d’effet Streisand.

Mais justement, on aurait aimé que cette affaire commence par des questions, au groupe, à la salle, à l’organisateur, plutôt que directement par des appels à l’annulation sans entendre la version des personnes incriminées.

Le débat sur la liberté d'expression ne consiste pas à ouvrir le feu d'abord et poser les questions ensuite, mais à se les poser d'abord, comme l'a très bien fait, par exemple, cette utilisatrice de Twitter.

«T'as une meuf, elle en pense quoi?»

On en était là quand les défenseurs du groupe, au lieu de défendre le droit de VIOL à s'appeler ainsi au nom de l'histoire du punk, se sont mis eux aussi à verser dans la misogynie ou le manque total d'écoute à l'égard des détracteurs du groupe. 

Ainsi de la réaction du groupe bordelais J.C. Satàn:

 

Arretez avec votre bigoterie de merde. Votre cerveau de feministe à 2 balles est plus petit et plus sec que votre chatte...

Posted by J.C.Satàn on Thursday, March 26, 2015

Noisey a de son côté publié une interview de VIOL, qui s’était jusqu’ici contenté de réagir rapidement sur sa page Facebook. Si les propos du groupe rapportés contribuent utilement au débat («A aucun moment, je ne pense que les paroles de la chanson Viol soient crédibles ou excitantes, au contraire, elles te dégoûtent et te font te poser des questions plus qu’autre chose»), la présentation de l’entretien par le magazine pose questions.

A aucun endroit il n’y est précisé que le site était organisateur du concert. Puis, dès la première ligne, est lâchée une référence à Charlie Hebdo, en passe de devenir le point Godwin de n'importe quelle discussion sur la liberté d’expression. Suivent quelques expressions comme «Société Internet» et «médias officiels» oscillant entre conspirationnisme et martyrologue.

Puis arrive cette question, délirante:

«T’as une meuf, elle pense quoi de cette histoire?»

On rappellera donc qu’on a pas besoin d’être une fille pour penser sur le viol, pour s’en indigner ou pour appeler à des sévères sanctions quand des vraies apologies en sont prononcées dans l’espace public; ou que le fait qu'une femme ne considère pas quelque chose comme problématique ne vaut pas absolution au nom de toutes les femmes. Imagine-t-on un groupe accusé de racisme à qui on demanderait: «T’as un pote arabe, il pense quoi de cette histoire?»

D’ailleurs, cette question pousse le chanteur du groupe à répondre sur le même registre qui consiste à assigner ce qu’on est à ce qu’on doit penser:

«Je suis même fan du groupe Holocaust alors que je suis juif.»

Poser cette question, c'est du même ordre (dessiner une équivalence entre une identité et une opinion) que les réactions de certaines personnes –on en a vu beaucoup dans les fils Facebook ces dernières 48 heures– qui estiment que les hommes n'ont pas à commenter la polémique autour de la chanson parce qu’ils sont, justement, des mecs, et à ce titre jugés totalement illégitimes pour parler du sujet.

On peut être un homme et débattre du féminisme, on peut répondre à des attaques sans tomber dans l'insulte ou dans l'argument spécieux, on peut être un homme comme une femme et être dégoûté ou choqué par une chanson sur le viol, on peut écrire une chanson sur le viol et ne pas en faire l'apologie, et on peut trouver qu'un groupe qui en porte le nom mérite mieux qu'une annulation sans débat de son concert.

1 — «On m'a dit l'autre jour que Belsen c'était de la rigolade/Depuis les fosses où gisaient les juifs/"La vie est belle et j'aimerais que tu sois là"/Ecrivaient-ils sur des cartes postales à leurs proches» Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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