Soudan: Loubna ne cède pas au fouet (MàJ)

Reporters sans frontières, mis à jour le 07.09.2009 à 18 h 59

La chronique de Reporters sans frontières.

La journaliste soudanaise Loubna Hussein, poursuivie par les autorités de son pays pour avoir porté un pantalon au restaurant, n'aura finalement cédé ni au fouet ni aux amendes. Condamnée lundi 7 septembre à verser une amende d'environ 200 dollars pour avoir porté «une tenue indécente», cette dernière a refusé de payer, et sera donc probablement condamnée à une peine de prison.

Les dix autres femmes arrêtées en même temps que la journaliste pour les mêmes motifs ont été rapidement jugées et fouettées dix fois chacune. Elles encourraient selon la loi soudanaise jusqu'à 40 coups de fouet. Une centaine de personnes, dont de nombreuses femmes vêtues de pantalons, ont manifesté aux abords du tribunal pour réclamer l'abolition de la flagellation. Le régime de Khartoum a déployé les forces de l'ordre pour interdire aux médias présents de prendre des images de la scène. Près de la moitié des manifestants ont été arrêtés et les autres dispersés violemment. Des islamistes se sont également infiltrés dans le cortège pour s'en prendre verbalement aux protestataires. Lire ci-contre la chronique de Reporters sans frontières écrite avant la tenue du procès.

 

Lundi 7 septembre, se tiendra à Khartoum le procès de Loubna Ahmed Al-Hussein. Cette journaliste soudanaise, qui collabore au journal de gauche Al-Sahafa et travaille à la cellule communication de la Mission des Nations unies au Soudan, est devenue un symbole. Dans son pays et à travers le monde. Un symbole du combat en faveur du respect des femmes et de leur liberté.

Pour avoir porté une tenue jugée «indécente» par les autorités - un pantalon et une longue blouse - Loubna Ahmed Al-Hussein risque quarante coups de fouet.

Lorsque la journaliste est arrêtée dans un restaurant de Khartoum, début juillet, avec douze autres femmes, dix d'entre elles sont rapidement punies de dix coups de fouet. Loubna Ahmed Al-Hussein refuse ce traitement et refuse de se taire. Elle demande à être jugée. Lorsque le juge fait remarquer que son emploi à la Mission des Nations unies confère à la jeune femme une immunité, celle-ci pose immédiatement sa démission et demande que le procès se poursuive. Bref, Loubna Ahmed Al-Hussein, forte tête et citoyenne engagée, est partie en croisade contre l'article 152 du code pénal soudanais, qui prévoit la flagellation pour quiconque «commet un acte indécent ou un acte qui viole la moralité publique ou porte des vêtements indécents».

Cette jeune journaliste se bat pour qu'un coup de projecteur soit jeté sur la condition des femmes au Soudan et les mauvais traitements qui leur sont trop souvent réservés. Au-delà de cette seule question, Loubna Ahmed Al-Hussein ouvre un espace pour que soit débattu l'état de l'ensemble des libertés au Soudan, et en premier lieu la liberté d'expression.

La situation des médias dans ce pays est paradoxale. Il existe une presse diverse, qui reflète la plupart des composantes de la société civile, y compris les mouvements ou partis d'opposition. Par rapport à l'Erythrée, qui compte le plus de journalistes emprisonnés en Afrique et où il n'existe aucune presse indépendante, ou à la Somalie où les journalistes tombent sous les feux croisés de la milice islamiste Al-Shabaab et des combattants à la solde du gouvernement, la situation pour les médias au Soudan n'est pas catastrophique.

Reste que la presse fait face à de graves difficultés ou obstacles. Le «blacklisting» pratiqué par les autorités soudanaises à l'égard de médias ou de journalistes à titre individuel, et les nombreuses obstructions administratives mises en place par le gouvernement (refus d'accréditation, autorisation de voyager à durée limitée pour les zones sensibles, etc) assurent au pouvoir de Khartoum une mainmise permanente sur la presse locale et étrangère.

Depuis le début de l'année 2009, deux journalistes étrangers ont été expulsés du pays. Les publications sont quant à elles soumises à une censure préalable implacable. Depuis un an et demi et l'accord de paix Nord-Sud (CPA), les autorités ont affecté un agent de sécurité auprès de chaque journal. Celui-ci en surveille le contenu et décide si sa publication est autorisée. C'est ainsi que le 14 avril, le quotidien privé Al-Midan, proche du parti communiste soudanais, n'a pas pu procéder à l'impression de son numéro 2114, en raison de l'intervention des forces de sécurité qui ont ordonné à la rédaction de retirer dix-sept articles. Il s'agissait de l'éditorial, de plusieurs articles sur la situation au Darfour et de tribunes sur le projet de loi sur les médias alors en discussion au Parlement. Face aux nombreux espaces laissés blancs à l'intérieur du journal, la direction a décidé de ne pas imprimer le numéro. Pour les mêmes motifs et à la même époque, le quotidien Ajras Alhurya n'a pas pu paraître pendant trois jours.

Fin 2008, dans une tribune intitulée «Levez la censure pour le bien du pays!», publiée dans la presse locale soudanaise, Reporters sans frontières avait appelé les autorités à cesser cette pratique.

Censure, expulsions de journalistes, répression de minorités ou flagellation des femmes sont autant d'archaïsmes et de dérives qui ternissent l'image du Soudan. Le combat que porte actuellement Loubna Ahmed Al-Hussein est entendu, largement soutenu, et relayé dans les médias. La jeune femme a reçu de nombreux appuis dans son pays, où «le procès du pantalon» est devenu une affaire d'Etat.

Le 4 août, alors que la journaliste devait être jugée, avant que son procès ne soit finalement repoussé, des centaines de personnes se sont massées devant le tribunal, en signe de soutien. Parmi elles, se trouvaient plusieurs militantes de la cause féministe, comme celles de l'organisation locale Moussawa, qui lutte pour la promotion des droits des femmes. Sur la scène internationale également, l'affaire fait grand bruit. Dès juillet, la France, par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, avait appelé le Soudan à ne plus flageller les femmes et à ratifier la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ainsi que celle sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, s'est également dit «profondément préoccupé» par ce dossier.

L'attention du public et surtout de la communauté internationale ne doit pas faiblir, et la mobilisation ne pas retomber comme un soufflé dès lors que le verdict aura été prononcé et que l'émotion se sera estompée. L'engagement de Loubna Ahmed Al-Hussein est exemplaire. Il mérite d'être soutenu aujourd'hui, mais devra l'être aussi demain.

Ambroise Pierre

Bureau Afrique, Reporters sans frontières.

Image de Une: Loubna Ahmed Al-Hussein   Reuters

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