Boire & mangerSlatissime

Glen Garioch, le whisky silencieux

Christine Lambert, mis à jour le 26.03.2015 à 16 h 05

C’est une pépite confidentielle, une distillerie écossaise trop peu connue, un single malt qui sans bruit conquiert les cœurs des connaisseurs. Au prix d’un électrochoc comme on en a rarement vu.

Glen Garioch Distillery, Oldmeldrum, par Lid  par LID, via Flickr License CC

Glen Garioch Distillery, Oldmeldrum, par Lid par LID, via Flickr License CC

C’est fragile, une distillerie. Fragile comme un papillon. Soumis aux vents de l’histoire, cogné par les tempêtes économiques, les heurts géopolitiques, baladé au gré des goûts du peuple inconséquent. Fragile à en mourir. Dans l’Aberdeenshire, au nord-est de l’Ecosse, les noms des «lost distilleries» qu’on préfère croire perdues que mortes hantent les vieilles cartes. Corgarff Castle, Glenurgie, Glenaden, Glenury Royal, Millfield, Banff… Et puis il y a les survivantes, meurtries, accrochées à un souffle. Glen Garioch est de celles-là.

Dunnottar castle; dans l’Aberdeenshire, par Bryan via Flickr, License CC

Fondée en 1797, Glen Garioch (prononcez «Glen Guirri» en laissant traîner le premier i et en roulant les r), est l’une des plus anciennes distilleries de scotch. L’une des plus pittoresques, aussi, plantée dans le village d’Oldmeldrum, avec ses murs de lourdes pierres, ses toits en pagodes, sa malterie intacte et le virage osé d’une route –oui, une route, Distillery Road, of course– qui la traverse telle une saignée incongrue. L’une de celles, enfin, qui tente de placer haut ses exigences, à l’encontre des habitudes de l’époque. Et pourtant, il s’en est fallu de peu pour qu’elle rejoigne le cimetière des âmes perdues.

En 1968, son propriétaire, DCL, jette l’éponge en raison de pénuries chroniques d’eau. Stanley P. Morrison, qui possède déjà Bowmore, rachète la distillerie à sec deux ans plus tard et mandate un sourcier du cru, Alec «Digger» Grant, dont la baguette de coudrier pointe un jour une source silencieuse sous une ferme locale. Quand la production reprend, en 1973, Glen Garioch alimente alors les blends VAT 69 et Rob Roy, mais se risque à sortir à petits pas son premier single malt. Il est tourbé, l’un des rares whiskies des Highlands dans ce cas (avec son voisin Ardmore).

La distillerie doit bientôt une partie de sa survie à… ses légumes, tomates, aubergines et compagnie! Eh oui, crise du pétrole aidant, les Géo Trouvetou maison installèrent entre 1977 et 1993 un ingénieux système pour recycler la chaleur des alambics dans des serres voisines. Moins créatif que les employés de Tomatin qui, dans les années 60, élevaient des anguilles dans les rejets d’eaux tièdes (manque de pot, les alambics tombaient en carafe régulièrement, et les bestioles crevaient ébouillantées ou gelées une fois sur deux –mais je m’égare).

En 1994, le géant japonais Suntory prend le contrôle total de Morrison-Bowmore, et ferme dans la foulée Glen Garioch. Cette fois, l’électrochoc succède au bouche-à-bouche. Violent. La tourbe des origines est abandonnée, après deux cents ans marqués par ses notes. «Cela revenait trop cher, on n’y arrivait plus», avoue sans fard Kenny Grant, le manager de la distillerie, surnommé Digger comme son sourcier de père. Les aires de maltage sont vidées, les kilns éteints, la tonnellerie reconvertie en centre de visiteurs, le remplissage des fûts et le plus gros des chais dégagés sur Glasgow. Progressivement, Glen Garioch cesse de vendre sa production aux blenders et aux embouteilleurs indépendants pour préserver ses stocks.

A partir de 1997, alléluia!, c’est un tout autre distillat qui jaillit en grondant, dégueulé par trois alambics, dont l’un armé d’un col de cygne interminable: 

«Ce n’était pas par choix, plaide Digger. On s’était gouré dans les mesures entre le condenseur et l’alambic…»

Un distillat robuste et charnu, non tourbé, qui vieillira pour les trois quarts dans d’ex-fûts de bourbon et pour le reste en anciens butts de xérès. A l’heure où le scotch flirte avec la ligne basse des 40%, Glen Garioch file chaque année dans quelque 126.000 bouteilles à 48% minimum (et donc sans filtration à froid). Et Dieu que la brûlure est douce…

A côté du Founder’s Reserve (le synonyme de «sans compte d’âge» sur la planète Whisky) au nez un peu jeune et du 12 ans qui tire sur la poire, la distillerie aligne un Virgin Oak pépère, corpulent et pâtissier, vieilli en fûts de chêne blanc américain neuf. Et décline une très belle brochette de vintage (les millésimes anté-1996 sont tourbés), dont un 1998 intégralement élevé en fûts de saint-julien qui pour un peu me ferait réviser mon jugement sur les maturations en barriques de vin et un 1999 de 14 ans vieilli à 100% en ex-fûts de xérès de premier remplissage: une diablerie de gourmandise (toffee, sirop d’érable, cerise noire) pleine de fougue (56,3%) mais au toucher de cachemire. «Quand on achète un vintage d’une très petite distillerie, remarque Alasdair Dickinson, l’ambassadeur de la marque en Europe, il faut que cela signifie quelque chose. Glen Garioch, c’est un whisky pour spécialistes, qui reste peu connu des amateurs.» Il serait peut-être temps de faire connaissance, non?

Christine Lambert
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Journaliste
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