Science & santé

Crash de l'A320 de la Germanwings: comment identifier les corps des victimes?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 26.03.2015 à 10 h 56

Seules les techniques des empreintes génétiques permettront de répondre aux demandes des familles des victimes. Les explications du Dr Patrice Mangin qui dirigea les opérations de médecine légale après la catastrophe du Mont Saint-Odile en 1992.

Les débris de l'A320 de la Germanwings. REUTERS via Reuters TV/Pool

Les débris de l'A320 de la Germanwings. REUTERS via Reuters TV/Pool

Parallèlement à la recherche des explications sur les causes du crash de l'Airbus A320 de la Germanwings dans les Alpes-de-Haute-Provence, une équipe de médecins légistes commence à procéder à l’identification et à la reconstitution des corps des 150 victimes. «L'identification est indispensable et on doit commencer par cela, mais cela ne se fera pas en cinq minutes, cela prendra plusieurs semaines», a d’ores et déjà prévenu Brice Robin, le procureur de la République de Marseille.

«Mes confrères de médecine légale sont aujourd’hui confrontés aux difficultés que nous avions rencontrées après la catastrophe du crash de l’Airbus A 320 au Mont Saint-Odile, nous explique le Pr Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne), qui, en 1992 dirigeait le département de médecine légale du CHU de Strasbourg. Ces difficultés résident notamment dans le morcellement des corps auquel il faut, cette fois, ajouter l’altitude et la configuration du terrain alpin qui vont grandement compliquer leur tâche.»

Comme dans le cas du vol  AH 5017 de la compagnie Air Algérie  (un  McDonnell Douglas MD-83 qui s’était écrasé le 24 juillet 2014 dans le centre du Mali avec 116 personnes à son bord; causes inconnues à ce jour), les premiers témoignages convergent pour évoquer la «pulvérisation» de l’appareil et des corps des victimes. «Tout est pulvérisé, il n'y a plus rien de discernable. On ne voit rien, on ne peut même pas distinguer un avion», a ainsi déclaré le lieutenant Eric Sapet du groupe montagne des sapeurs-pompiers des Alpes-Maritimes. Il en va de même des restes humains. Les débris de l'appareil et des corps sont disséminés sur une superficie de près de quatre hectares, dans une zone abrupte et très escarpée à 1.500 mètres d'altitude. Une dizaine de médecins légistes et trois anthropologues du service de médecine légale du CHU de la Timone à Marseille ont été mobilisés en vue de l'identification des corps. L’objectif prioritaire est de «les rendre aux familles le plus rapidement possible», a précisé le procureur de la République.

«Dans un tel cas de figure, l'exemple qui vient à l'esprit est celui des crashs du 11-Septembre sur les Twin Towers de New York où les corps des victimes étaient multi-fragmentés du fait de la violence des impacts. Certains évoquent même, de manière imagée, des corps comme “vaporisés”, explique le Pr Mangin. Dès lors, les identifications reposent pour l’essentiel sur l'ADN. Les chances de succès dépendent de la capacité des enquêteurs à collecter le maximum d'échantillons représentatifs des passagers et de l'équipage de l'avion.»

Des difficultés similaires avaient été rencontrées par les médecins légistes après le crash, le 17 juillet 2014, du vol MH17 de Malaysian Airlines en Ukraine (283 passagers et 15 membres d’équipage).

«Dans ce type de situation, les premières difficultés rencontrées par les médecins légistes sont pas ne furent pas d'ordre technique mais plutôt de nature politique et médiatique, précise le Pr Mangin. Alors qu’il nous faut agir au plus vite, des pressions de différentes origines viennent souvent, en pratique, compliquer notre travail. Or, l'expérience acquise lors de différentes catastrophes le démontre: il faut impérativement que le ramassage des corps soit fait de la manière la plus méthodique possible ce qui peut prendre beaucoup de temps.»

Dans le cas de l'Airbus de la Germanwings, l’identification des fragments corporels et la reconstitution des corps sera une entreprise de grande ampleur. Elle nécessitera des prélèvements sanguins effectués sur des proches de chacune des victimes. C’est à partir de ces prélèvements sanguins que l’on peut, par recoupement, procéder à des identifications par comparaison des profils des empreintes génétiques.

«Depuis une vingtaine d’années, les techniques d’identification par empreintes génétiques ont considérablement progressé, les méthodes se sont simplifiées, résume le Pr Mangin. Les protocoles se sont standardisés, comme ceux mis au point par Interpol. Les difficultés sont évidemment proportionnelles à la situation du terrain, au nombre des victimes et à leurs différentes nationalités.»

Les résultats génétiques peuvent désormais être obtenus très rapidement. Ils viennent compléter les données issues des techniques conventionnelles que sont l’analyse des empreintes digitales et les caractéristiques dentaires. Les méthodes secondaires sont le relevé des caractéristiques physiques, les observations médicales ainsi que les indices matériels et les vêtements trouvés sur les corps. 

Les légistes recueillent aussi tous les éléments possibles auprès des proches (bijoux, interventions chirurgicales, prothèses dentaires, oculaires ou auditives, taille, poids, couleur des cheveux et des yeux, tatouages, grains de beauté). Une synthèse de l’ensemble des données est ensuite réalisée qui permet de restituer les corps aux familles des victimes, parfois seulement plusieurs semaines après la catastrophe. 

«C’est là un travail long, complexe et indispensable durant lequel les médecins légistes ne sont pas seuls, précise le Pr Mangin. Nous sommes ici aidés par des spécialistes de différentes disciplines. Dans tous les cas, la dimension psychologique est essentielle.»

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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