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La musique française n'emmerde plus le Front national

Nadia Daam, mis à jour le 27.03.2015 à 14 h 59

Les chanteurs, en particulier les rappeurs, ont cessé de combattre le parti d'extrême droite. Un phénomène symptomatique de l'efficacité de la stratégie de dédiabolisation du FN mais qui résulte surtout d'un inquiétant retrait des artistes du champ politique.

Manifestation anti-FN le 22 avril 2002 à Lille. REUTERS/Pascal Rossignol

Manifestation anti-FN le 22 avril 2002 à Lille. REUTERS/Pascal Rossignol

«Y a toujours pas d'inclinaisons d'nos corps

Entends c'manifeste, le jour noir qui suit la demi victoire des gros porcs (...) Faut croire que vous êtes lâches tous autant que vous êtes. Ceux qui pensent que le mal s'résoud par le mal, peut-être. Là y a plus d'peut-êtres, ils ont voté pour un facho. C'est pas un vote contestataire quand on connaît Dachau.»

C'est avec ces mots, extraits du titre 21/04 de l'album Revoir un printemps que le groupe marseillais IAM réagissait au premier tour de la présidentielle de 2002 qui avait vu Jean-Marie Le Pen récolter 16,86% des voix et c'est aussi ainsi qu'il s'adressait aux électeurs du parti.

Six ans avant cela, Akhenaton, membre éminent du groupe, participait au titre collectif 11'30 contre les lois racistes qui, lui, réagissait aux lois dites Pasqua-Debré qui durcissaient les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France.

A l'époque, Akhenaton écrivait ceci:

«Plus d'excuses, les gens savent très bien pour qui ils votent. 52% de fils de putes à Vitrolles. Une fois pour toutes, c'est clair. Idem pour ces ministres mielleux, fielleux, votant des lois pour séduire ce type d'électorat.»

Depuis, si le groupe s'est parfois exprimé sur le Front national avec la verve et la rage qu'on a pu lui connaître, Akhenaton est nettement moins en colère et verse désormais dans le fatalisme le plus déprimant.

Peu de temps avant le premier tour des elections départementales et alors qu'il était interrogé par le Huffington Post Québec, le rappeur affirmait qu'en cas de victoire du Front national à la présidentielle de 2017, il «quittera le pays sans attendre».

On peut débattre à l'envi de cette décision, partagée par d'autres comme le chanteur et ex-tennisman Yannick Noah ou l'écrivain Le Clezio, de fuir plutôt que d'entrer en résistance, mais concernant Akhenaton, longtemps considéré comme l'un des chantres du rap engagé notamment sur le plan politique, cette déclaration fait surtout écho à un phénomène plus large: le rap, et plus globalement la musique française, a baissé les bras et ne combat plus le Front national comme elle l'a fait quand le parti n'était pas encore à 25%.

Quand on pense à ce qu'ont été les hymnes anti-FN les plus radicaux, on se remmémore immédiatement les Bérurier Noir.

En 1985, Le FN atteint 14% à la présidentielle de 1988, avant de récolter 9% aux législatives, puis 10% aux européennes. Le groupe punk dégaine alors le titre Porcherie et son célibrissime refrain «la jeunesse emmerde le Front national».


D'autres groupes que l'on qualifiera pudiquement d'«alternatifs» ont aussi écrit et chanté à propos du FN en allant assez loin dans le choix des paroles, à l'image du groupe Les Betteraves et de leur Couscous pour Jean-Marie Le Pen:

«Jean-Marie gare à toi on va te faire bouffer

des pastilles vichy jusqu'à te faire crever.

Et si t'es méchant on va te présenter

Un gros berger allemand comme tu dois les aimer...

On te fera écouter du rap toute la journée

Et on t'amènera à un concert de reggae»


Dans des registres radicalement différent, Pierre Perret, Zazie, Noir Désir ou encore Manau (si, si) ont aussi entonné des couplets anti-FN.

Mais si l'on se concentre sur ceux qui ont obtenu le plus d'écho médiatique ces dernières années, on se rend compte qu'il n'est plus question désormais de «faire bouffer des pastilles Vichy à Jean-Marie Le Pen» ni de «fils de putes à Vitrolles». Les hymnes anti-FN se sont aseptisés au fil du temps, jusqu'à disparaître quasiment totalement, alors même que le Front national lui, ne cesse sa progression.

De l'aseptisation des hymnes anti-FN à leur disparition

Ainsi, quand en 2006, Diam's s'empare du sujet, elle écrit Marine, titre dans lequel elle s'adresse directement à l'actuelle dirigeante du parti d'extrême droite. L'heure n'est plus à l'insulte, ni même à l'invective, mais au ton larmoyant et quasi compassionnel à l'égard de Marine Le Pen:

«Marine,

T'as un prénom si tendre,

Un vrai prénom d'ange,

Mais dis-moi c'qui te prend.

(...)

Marine,

Tu es victime des pensées de ton géniteur.

(...)

Mais Marine,

T'es forcément intelligente.

T'as pas songé à tous ces gens que t'engraines dans l'urgence.»

Pire, la rhétorique et la stratégie de dédiabolisation  de Marine Le Pen qui consiste à prendre (sur la forme) des distances avec son père est ici entérinée par la rappeuse qui chante «ma haine est immense quand je pense à ton père», mais elle invite Marine Le Pen à venir «faire un tour chez nous, c'est coloré, c'est jovial».


Il est donc assez logique que Marine Le Pen n'ait ni intenté de procès (le texte ne s'y prête de toute façon pas) ni attaqué frontalement la rappeuse. Au contraire, elle lui a répondu dans un courrier très cordial dans lequel elle l'invite à débattre de l'immigration et surtout écrit ceci:

«Je porte en outre les filles et fils de France dans mon coeur quelle que soit la couleur de leur peau, leurs origines ou leur religion. Ainsi, êtes-vous aussi bien “pâle”, comparée à mon amie Huguette Fatna, martiniquaise et marraine de ma plus jeune fille, Mathilde.»

Loin de constituer un hymne anti-FN, Marine a été au contraire une aubaine pour la dirigeante frontiste. Elle peut se faire passer pour quelqu'un d'ouvert au dialogue, continuer à brouiller artificiellement les lignes et se distinguer de «l'ancien Front national».

Certes, si l'on s'en tient au rap français, il convient de signaler l'existence d'un titre autrement plus rageux et qui, lui, ne laisse aucune place à la récupération par le parti frontiste. En 2007, Keny Arkana sort Le Front de la haine.


De mauvaises chansons

Mais si la rappeuse s'y déclare «ennemie du fascisme» et «citoyenne du monde», elle contribue avec ce titre au légendaire «tous pourris» ou plutôt «tous les mêmes» qui fait précisément partie de la rhétorique frontiste.

Dans ce titre, elle met tout le monde dans le sac en disant: «Fuck le FN Fuck l'UMP Fuck le système» ou encore «Nique ton système, Ségolène, Sarko ou Le Pen».

Il ne s'agit plus ici non plus d'un hymne anti-FN, mais d'un titre anti-système, anti-politiques, qui place sur le même plan Ségolène Royal et Marine Le pen. Si ces paroles relèvent d'une très mauvaise et erronée analyse politique, elles tuent surtout, dans l'oeuf, l'essence même de l'hymne anti-FN qui consistait initialement à dire que «non, le FN n'est pas un parti comme les autres».

Hors rap français, le titre supposément anti-Front national le plus récent a été chanté en mars 2014 par Yannick Noah. Comme on pouvait s'y attendre, et comme son nom ne l'indique pas, Ma Colère est loin d'avoir tous les attributs pour être scandée, comme pour la chanson des Bérus, lors de manifestation anti-fascistes, la bave au lèvres et le poing levé:

«Ma colère est pleine d'espoir,

ma colère n'est plus un songe,

quand tout leur rêve est un cauchemar»


La musique qui accompagne les paroles est quant à elle, dotée de l'énergie d'un poulpe mort, ce qui amènera Marine Le Pen à la qualifier, à raison, de «musique d'ascenseur». Une musique d'ascenseur qui n'a pas fait recette. C'est même un flop (moins de 50.000 exemplaires écoulés à peine) que la crise du marché du disque ne suffit pas à expliquer.

On aurait pu imaginer que quand celui qui a longtemps occupé la première place des personnalités préférées des Français se met à chanter contre le FN, cette prise de position remporte l'adhésion de ses très nombreux fans. C'est loin d'être le cas.

On serait aussi tenté d'analyser cet échec à l'aune des résultats du FN et déclarer qu'après tout, si Yannick Noah a vendu peu de disques, c'est parce que la France est en train de devenir un pays raciste qui ne veut pas entendre de critiques sur le Front national.

C'est faux, en tout cas, selon le politologue Thomas Guenolé contacté par Slate.fr. Selon lui, si la chanson de Noah n'a pas marché, c'est ne pas à cause d'«une question d'indisponibilité du public» mais seulement parce qu'elle est mauvaise et parce qu'elle n'obéit pas aux trois critères qui font qu'un hymne anti-FN marche.

Pour Thomas Guénolé, un bon titre anti-Front national doit être chanté par un artiste talentueux (Yannick Noah en serait donc le contre-exemple), il doit également être chantée par quelqu'un de connu pour pouvoir circuler et atteindre ainsi le public le plus large. Le politologue cite l'exemple du groupe La Canaille et de sa chanson Jamais nationale aux paroles fortes, mais auxquelles seule une infime partie du public a pu accéder du fait de la notoriété limitée du groupe.

Enfin, pour Thomas Guénolé, une chanson anti-FN doit être inédite:

«On voit mal un Saez ou Noir Désir sortir aujourd'hui une chanson anti-FN. Parce qu'ils ont déjà fait le job.»

Les chanteurs ont démissionné

Ainsi, s'il y a peu, voire plus, de bons hymnes anti-FN, cela résulte essentiellement d'une démission des artistes, et notamment des plus connus.

C'était d'ailleurs le constat dressé par le leader du groupe No One is innocent qui se confiait à Konbini en 2014:

«Dans les années 1990-2000, il y avait cette utopie que la politique allait changer et du coup, en parler en musique avait du sens. Aujourd’hui quand on regarde les groupes de rock populaires, que ce soit Shaka Ponk, Skip The Use... y’a plus de message.

Tout le monde se planque, et personne n’a le courage d’utiliser son image pour s’engager.»

C'est aussi l'analyse de Thomas Guénolé, qui constate qu'aujourd'hui les chanteurs s'engagent massivement dans le caritatif (à l'image de la bande des Enfoirés), mais ont déserté le territoire politique et militant en particulier quand il s'agit de prendre position publiquement contre le Front national.

Une démission qu'on ne peut pas ne pas rapprocher de celle, récemment évoquée par le Manuel Valls à propos des élites intellectuelles. En meeting en Haute-Vienne, le Premier ministre avait dénoncé «un endormissement généralisé» et s'était interrogé:

«Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent monter au créneau? Pour dire non. Pour refuser.»

Un constat partagé par l'essayiste Raphaël Glucksmann, auteur de Générations gueule de bois (éditions Allary) et qui, lui aussi, estime que la démocratie doit être sauvée, et les réactionnaires combattus, avec des prises de paroles vigoureuses et fermement engagées.

Les rappeurs, les punks, les chanteurs dans leur globalité ne sont certes pas ce que l'on appelle des élites, et ils répugneraient sûrement à être nommés ainsi, pourtant, il leur incombe à eux aussi d'«emmerder le Front national».

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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