Culture

«La Sapienza»: vers la lumière, par les sommets, et les sourires

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 15 h 54

Eugène Green invente une manière de filmer qui cherche à rompre de manière extrême avec les modèles dominants de narration, de monstration, et même de prononciation.

© Bodega Films

© Bodega Films

«Parler français me donne des forces» énonce la jeune fille italienne face à la femme française. Ami lecteur qui attend du cinéma pétarades et cabrioles, n’entre point ici. Le sieur Green, ex-citoyen états-unien exécrant assez son pays d’origine pour s’être voué, en même temps qu’à un accent sur son prénom, à l’usage passionné des langues latines, le français, dialecte du pays où il réside et exerce, et cette fois l'italien, invente surtout une manière de filmer qui cherche à rompre de manière extrême avec les modèles dominants de narration, de monstration, même de prononciation. 

Cela surprend assurément, cela peut déranger, sans aucun doute. Si pourtant un spectateur, pas forcément averti, laisse ses sens et son esprit s’ouvrir à cette proposition, il y trouvera des trésors.

Le premier de ces trésors sera une gamme très étendue de rires et de sourires. Car cela prête en effet à sourire, et Alexandre cet architecte à la nuque raide, partagé entre orgueil de créateur et difficulté d’adaptation aux exigences du temps mercantile, qui s’en va en Italie, avec son épouse Alienor devenue distante, se ressourcer au contact de l’architecture baroque italienne, est un véritable personnage comique. La rencontre du couple avec deux jeunes gens de Stresa, Lavinia la sœur malade d’une langueur d’un autre âge et Goffredo le frère apprenti architecte, puis leurs voyages à deux, les deux hommes partis explorer les œuvres de Boromini et du Bernin à Milan et Rome, les deux femmes parcourant sans quitter les bords du lac Majeur un autre voyage initiatique, chaque adulte laissant finalement apparaître un fantôme, ces pérégrinations intimes autant qu’esthétiques et spatiales composent un cheminement dont les dimensions humoristiques sont omniprésentes, et décisives.

Les territoires de la douleur

Ce sont elles qui permettent d’entrer d’un pied à la fois sûr et léger dans les territoires de la douleur, ce sont elles qui ouvrent sans grincement pédant les portes d’une vertigineuse érudition, la revendication sans forfanterie de l’importance des arts, de la culture, de l’écoute des autres, de l’attention aux signes lointains dans le temps et l’espace.

Sous l’égide des architectures à la fois rigoureuses et aériennes, tournées toute entière vers la lumière, de Boromini, bâtisseur visionnaire du 17e siècle ici invoqué comme maître ès mise en scène, Eugène Green élabore lui aussi une composition à la fois au cordeau et ludique. Les mouvements de caméra y sont une forme du plan fixe, le champ contre-champ est la recherche d’une symétrie dynamique, avec un usage savant et rieur du changement de valeur de plan.

La recherche formelle

Il convient d’autant plus de le mentionner que cette recherche formelle est elle-même un enjeu et une ressource du film, et qui prête volontairement à sourire tout autant qu’elle organise la progression de l’intrigue, et nourrit de ses traits nets l’émotion qui en émane.

La beauté presque surréelle de certaines images-tableaux participe de la joie étrange qu’offre La Sapienza­

La beauté presque surréelle de certaines images-tableaux, l’intensité de la présence des quatre interprètes principaux, chacun dans une tessiture corporelle particulière (auxquels s’ajoute une brève apparition du réalisateur en prophète de bonheur chaldéen chassé par les guerres en Irak) participent de la joie étrange, sans comparaison dans les expériences de spectateur, qu’offre La Sapienza­– après tout c’est bien ce que veut désigner ce mot, somme et dépassement du savoir et de la beauté dans la philosophie antique.

Eugène Green, qui est aussi conteur, romancier et essayiste, signe ici son cinquième long métrage depuis 2001. Les quatre premiers (Toutes les nuits, Le monde vivant, Le Pont des Arts et La Religieuse portugaise) exploraient des voies comparables, avec la référence au baroque, surtout au théâtre et à l’opéra baroques, un phrasé inhabituel, des recours d’un artifice revendiqué au surnaturel et à l’anachronie. 

Ce long chemin parcouru, avec invention et moments de grâce mais souvent aussi effort, parfois systématisme, trouve ici une sorte d’accomplissement à la fois évident et qui semble s’envoler, comme la caméra suivant les lignes de force de l’architecture, vers la lumière.           

La Sapienza 

D’Eugène Green. Avec Fabrizio Rongione, Christelle Prot Landman, Ludovico Succio, Arianna Nastro. 

Durée: 1h44 | Sortie le 25 mars.

Voir sur Allociné

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte