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Expériences de «blancheur»: disparaître de soi pour continuer à vivre

Natacha Margotteau et Nonfiction, mis à jour le 27.03.2015 à 18 h 56

David Le Breton nous invite à comprendre l'ambivalence qui fait sens dans l'oubli de soi.

Hikikomori, Hiasuki, 2004 / Francesco Jodice via WikimediaCC

Hikikomori, Hiasuki, 2004 / Francesco Jodice via WikimediaCC

Disparaître de soi: une tentation contemporaine

de David Le Breton

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Anthropologue et sociologue, professeur à l'Université de Strasbourg, David Le Breton est de ces universitaires qui publient beaucoup avec le souci de porter à la connaissance du grand public les travaux et réflexions menés sur ses thèmes de recherche.

Ainsi, on lui connaît de nombreux écrits limpides sur l'anthropologie du corps et les conduites à risques, essentiellement chez les adolescents, abordant aussi bien les expériences heureuses que douloureuses autour des thèmes que sont la marche, les pratiques corporelles, la peau, la voix, le silence ou encore la saveur du monde.

Son nouvel ouvrage s'inscrit, selon ses propres mots, dans une continuité biographique à la fois au regard de son vécu personnel et de son travail de chercheur. L'auteur y traite des différentes conduites de retrait du monde qu'il constate de plus en plus fréquentes. Pour développer son propos, David Le Breton s'appuie sur une notion qu'il veut centrale: la blancheur. Elle est pour lui «cet état d'absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou la pénibilité d'être soi. Dans tous les cas, la volonté de relâcher la pression». Cette phrase, à elle-seule, recèle toutes les singularités du livre.

Le style clair et fluide peut, de prime abord, laisser penser au lecteur que les choses sont simples. Mais ce dernier risque de se retrouver aux prises avec des contradictions inattendues. Car, si ce style a le mérite, et certainement l'ambition, de nous rendre les situations décrites accessibles, en aucun cas l'auteur ne nous les présente comme simples. David Le Breton est en effet très attaché à exposer l'ambivalence des phénomènes: dans le livre, comme dans cette phrase, les situations sont toujours «plus ou moins», «sous une forme ou sous une autre», «ou». Une approche qui aurait à voir avec le bégaiement deuleuzien pour déjouer l'univocité. Ainsi ce qui est donné comme définition ne fixe pas mais énonce.

De la même manière, le terme «soi» ne doit pas être pris avec évidence. Répété à maintes et maintes reprises dans le livre, il semble renvoyer à différents états, au point de laisser le lecteur dans la confusion. Puisque c'est de contemporain qu’il s'agit, la tendance première du lecteur pourrait être de considérer le «soi» de manière réduite, c'est-à-dire comme une sorte de «moi» profond, désignant une vérité ou conscience intérieure séparée du monde.

Or la nature du mot –pronom réfléchi à la troisième personne– nous enjoint à envisager le terme dans le rapport au monde qu'il induit. Cesser d'être soi, c'est cesser d'être là, dans un rapport investi au monde, conciliant un sentiment d'être avec un sentiment d'exister, la conscience avec la participation au monde. 

Les raisons évoquées étant la difficulté ou la pénibilité d'être soi, celles-ci nous renvoient au titre du livre qui qualifie la disparition de soi comme une tentation contemporaine. Le contexte est posé dès les premières pages, dans une introduction nommée «seuil» et titrée «difficiles identités contemporaines».

L'emploi du mot seuil est significatif: il s'agit d'identifier le point à partir duquel et au-delà duquel un phénomène se manifeste. La contemporanéité du phénomène tient à l'injonction identitaire que David Le Breton formule sous l'expression «contraintes de l'identité» et qui pèse sur l'existence.

Pour l'auteur, le cadre démocratique de nos sociétés somme l'être humain de s'individualiser dans un contexte déjà lui-même marqué par l'individualisation du sens et des conditions du rapport au monde. Dégagé du lien social et des traditions, l'individu est isolé, mis en demeure d'assumer son existence en permanence: «exister ne suffit plus, il faut se sentir exister» et «sans cesse témoigner de la capacité d'agir par soi-même». Il est en devoir de donner du sens et une valeur à son existence, de trouver sa place, de supporter toutes les responsabilités qui lui incombent. Une exigence d'autonomie d'autant plus dure à soutenir que ledit individu se retrouve confronté tout à la fois à une version assignée de soi et à une multiplicité de rôles sociaux dans un cadre temporel instable où chaque contexte changeant se présente comme une nouvelle sollicitation d'un infini de possibilités. Le prix de cette liberté est pour l'auteur celui d'une plus grande fragilité. La disparition de soi est alors tentation: une blancheur attirante et «défendue» car à l'inverse de cette assignation à l'identité. 

C'est ici que David Le Breton introduit l'idée de volonté, posant la question de la prise de décision dans les cas de blancheur. Ce qui, au minima, interpelle le lecteur et peut parfois choquer ses représentations selon les cas. Car, là encore, les projections sémantiques sur un tel terme rendent le sujet délicat, tant on sait tout ce à quoi renvoie dans notre culture la généalogie de cette notion, en philosophie notamment, étroitement liée à celle d'individu.

L'auteur s'attache à ne pas pathologiser ces expériences de blancheur pour en préserver la dimension du sens: pour lui le sujet n'a pas disparu mais emprunte des voies que nous ignorons. Sa démarche consiste donc à sémantiser ces chemins de vie, c'est-à-dire à trouver les significations qui alimentent ce rapport particulier au monde. Puisque la blancheur n'est pas la mort, elle peut être envisagée comme une réaction face à l'impératif d'identité, paradoxalement une manière pour le sujet de résister en inventant ses propres moyens pour continuer à vivre. 

La démarche de David Le Breton est celle de la com-préhension: il s'agit de «prendre avec», d'embrasser les expériences dans toutes leurs contradictions –parce que celles-ci font sens– et de faire preuve d'empathie. En traçant ce chemin, il nous invite à l'emprunter: être curieux, venir s'intéresser à ce(ux) qui diffère(nt) de nous mais qui pourrai(en)t nous concerner car, comme il l'indique, «selon les épisodes biographiques et le cours de l'existence, l'individu connaît la tentation de l'abîme ou du moins celle de disparaître, d'être quelqu'un d'autre ou à l'inverse se multiplier».

Ainsi, loin d'être thématique (conduisant de fait à certaines redites), le plan du livre est celui de ces temps de vie, non chronologiques: les disparitions incidentes (sommeil, fatigue, dépression, burn-out, immersion dans le jeu ou une activité...), les glissements de l'adolescence, la vieillesse et Alzheimer, les disparitions pré-méditées et organisées. L'adolescence et la vieillesse étant toutes les deux des périodes de l'existence où l'identité est sous tension puisqu'il est difficile de s'investir ou de se maintenir comme individu.

L'adolescence fait l'objet d'un développement conséquent qui s'efforce de penser la réalité dans sa multiplicité et donc, encore une fois, dans son ambivalence. Face à la tâche de devenir soi et la prescription d'autonomie, une volonté s'exerce dans la blancheur pour justement ne plus être en prise avec le monde. Elle s'oppose à l'assignation d'un personnage et exprime une volonté de rupture avec le sentiment d'un temps irréversible: ainsi, notamment, dans l'errance, le jeune s'agrippe à l'espace pour spatialiser le temps; l'adolescent anorexique renoue «avec le désir en mangeant rien» et «vit le vertige de son manque à être et simultanément le sentiment de tenir enfin son destin en main»; en modélisant chimiquement son affectivité et son comportement par l'addiction le jeune simplifie sa relation au monde en la focalisant sur une seule donnée, il maîtrise le vide et radicalise ses sensations au détriment d'un monde réel désinvesti.

Chaque situation de blancheur (il est à préciser toutefois que le livre ne développe aucun exemple de cas particulier) met en jeu la place du corps et le rapport au temps. Condition première d'existence au monde, le corps est partie prenante dans la blancheur, il devient facultatif sous différentes formes: déshabité, immobilisé, dénarcissisé, perforé, déserté et déchu ou encore objet d'une obsession paradoxale dans le cas de l'anorexie où il s'agit de «prendre corps dans son existence en perdant toute chair». C'est à ce titre que, concernant Alzheimer, David Le Breton souligne l'importance du visage et du soin à y apporter. De même, le rapport au temps est crucial et renvoie à la difficulté d'établir ou de maintenir la continuité de soi. David Le Breton convoque ici le concept d'identité narrative de Ricoeur pour rappeler que l'identité est cette «histoire que l'individu ne cesse de se raconter à lui-même et aux autres». Quand la vie semble aller trop vite, quand le cours du temps paraît irréversible, quand la difficulté à se projeter dans l'avenir paralyse, alors l'individu perd sa capacité de mettre en récit son existence et ainsi le sentiment de son identité, «croyance nécessaire pour vivre».

Il est à noter que l'auteur prend souvent en exemple la littérature, aussi bien par les personnages et histoires qu'elle met en scène que par la figure particulière de certains écrivains pris en exemple d'expériences de blancheur. Si la littérature est un incontestable moyen de connaissance de la nature humaine, les écrivains sont souvent des exemples-types d'individus au plein sens du mot puisque pris dans une injonction de réalisation de soi à travers leur oeuvre. Le développement sur Pesoa qui «se multiplie pour n'être personne» rejoint l'étude sur l'écrivain qu'a menée Pierre-Henri Castel sous l'angle de l'embarras d'agir dans son livre La fin des coupables, suivi de Le cas Paramord.

Aussi opposé, singulier et contradictoire qu'il puisse paraître, chacun de ces moments de vie parle de notre rapport au monde: ce qu'on fait dans le monde et la nécessité d'y participer. A ce titre le questionnement est politique, au sens large du terme, comme le souligne la citation faite par l'auteur de Marcel Gauchet qui, dans Le Désenchantement du monde, lie la dissolution du commun à «l'inexpiable contradiction du désir inhérente au désir même d'être sujet».

On comprendra peut-être mieux à présent pourquoi ces différentes situations, considérées dans un premier mouvement comme disparates, ont toutes à faire dans un même livre. Toutes sont aussi envisagées comme des détours possibles de soi à soi par suspension, transfiguration, désertion ou encore changement de soi. C'est avec même une certaine audace que l'auteur cite Maisondieu pour envisager Alzheimer comme un «autre état de l'identité susceptible de revirements» et non comme une maladie irréversible et incurable. David Le Breton entrevoit dans la blancheur la mise en place d'un autre univers de sens dans le cadre d'un temps neutralisé, et par-là même «une énergie en attente de son déploiement prochain».

Aussi, l'ouvrage se situe davantage dans le comment que dans le pourquoi. Le contexte contemporain, donné dès le départ, n'est en effet pas discuté ni davantage explicité au fur et à mesure de l'ouvrage. Le paradigme de l'autonomie est chahuté dans l'ouverture finale lorsque l'auteur fait référence à l'indifférence face au choix, propre à la tradition chinoise, ou cite Barthes quant à l'«idéologie morale de la volonté, du vouloir (saisir, dominer, vivre, imposer sa vérité)». Ce qui peut donner l'impression que ce paradigme n'est pas outre-mesure questionné et que l'autonomie reste l'horizon à atteindre en trouvant les ressources nécessaires pour surmonter la difficulté d'investir le monde ou le sentiment d'une impuissance à agir et, ce, pour mieux revenir.

Alors même que cette «expérience anthropologique dans laquelle l'homme est propriétaire de lui-même et source individuelle de son action» (l'auteur citant Ehrenberg dans La fatigue d'être soi) est une construction culturelle, comme le démontre aussi François Flahault dans son essai Be Yourself, au-delà de la conception occidentale de l'individu. De même la question de la vitesse, du rapport au temps accéléré, notamment dans la problématique du récit possible de soi, est évoquée rapidement. On aura alors tout loisir d'aller voir du côté du sociologue allemand Hartmut Rosa et de son livre Accélération, une critique sociale du temps. Curieux d'en savoir plus, on pourrait le regretter... à moins de garder en tête le contrat de lecture: celui-ci ne relève pas du manifeste ou de la critique, l'ambition est ici d'«identifier des formes d'effacement», de les décrire pour les donner vraiment à com-prendre au lecteur afin que le lien et la relation à l'autre toujours persistent. 

Loin d'ignorer les issues parfois tragiques de certaines expériences de la blancheur, David Le Breton s'attache à rappeler que, dans la majorité des cas, celle-ci est un état de suspension, certes douloureux, mais dans lequel l'individu continue à être dans «une sorte de relâche des représentations sociales ordinaires» qui, même si elle nous échappe, nécessite un accompagnement pour retrouver la saveur du monde.

Natacha Margotteau
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