France

Arrêtons de parler de «21 avril local»: cela n'a pas beaucoup de sens

Jérémy Collado, mis à jour le 27.03.2015 à 7 h 36

Plusieurs responsables politiques ou éditorialistes ont utilisé cette expression après le premier tour des élections départementales pour analyser la poussée du FN. Mais est-elle encore légitime alors que tout le monde annonçait des scores élevés pour le parti de Marine Le Pen?

Une manifestation anti-FN à Paris, le 23 avril 2002.

Une manifestation anti-FN à Paris, le 23 avril 2002.

C'est étrange chez les politiques, ce besoin de faire des phrases. Plusieurs semaines avant les élections départementales, la formule s'étalait à peu près partout: le scrutin s'annonçait comme un «21 avril local». Dans Le Parisien d'abord, qui se demandait si l'on se dirigeait «vers un 21 avril bis pour la gauche?». Puis pour Mediapart, qui annonçait déjà, «dimanche, une multitude de 21 avril locaux». Ou encore dans la bouche des responsables socialistes, qui pointaient du doigt la division de la gauche, susceptible de l'exclure de nombreux seconds tours.

La référence à la présidentielle de 2002, où Lionel Jospin fut éliminé dès le premier tour au profit de Jean-Marie Le Pen, apparaît désormais comme une évidence pour analyser la poussée électorale du Front national depuis plus de dix ans, au détriment des autres arguments. Comme si la France traumatisée craignait une nouvelle fois de choisir entre le FN et un autre parti, PS ou UMP, au deuxième tour d'une élection, et spécialement de l'élection reine de la Ve République, la présidentielle.

Le 21 avril 2002 restera dans l'histoire comme la faillite des sondeurs. Personne n'a rien vu venir. Ou n'a osé le formuler clairement. L'effet de surprise fut donc total. Le soir du premier tour de 2002, on ne sait donc plus quels mots employer: séisme, implosion du système, démocratie à la dérive, retour du fascisme. Comme si le vocabulaire manquait et qu'il devait recouvrir le reste par des milliers d'analyses plus ou moins démenties les années suivantes.

Dans le documentaire Comme un coup de tonnerre de Jérôme Caza, Stéphane Meunier et François Roche, on observe en immersion la campagne de Lionel Jospin, qui décrypte les sondages sans s'apercevoir du drame qui se trame. Jamais la percée de Jean-Marie Le Pen n'est prise réellement au sérieux par le candidat du PS, qui n'envisage pas une seule seconde la catastrophe du 21 avril. Alertées par deux sondages qui mettent Le Pen à portée du second tour, ses équipes n'y croient pas. Jusqu'à ce qu'elles se fracassent sur la réalité.

Ainsi, même si la débâcle des socialistes a des causes profondes, personne ne l'a véritablement anticipée. Depuis, le souvenir du 21 avril obsède le milieu politique, qui entonne l'air du «plus jamais ça». On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas, qu'on ne s'y attendait pas. Voilà en quelques mots la stratégie mise en place par Manuel Valls, qui a décidé de rentrer en campagne «personnellement» en s'attaquant en particulier au Front national pendant ces départementales, pour mieux anticiper la catastrophe qui s'annonçait, et ainsi la relativiser. Si bien qu'au final, c'est le semi-échec du FN qui a cette fois surpris les observateurs lors des résultats du premier tour. Le PS sera tout de même absent de 524 cantons, laissant place à des duels UMP contre FN.

«Un 21 avril départemental»

L'expression «21 avril» a donc refait le tour des médias. Eva Joly: «C'est un 21 avril départemental, mais c'est un choc national. Il faut mobiliser pour le second tour, mais il faudra en tirer les conséquences.» Marianne: «Façon "21 avril", les responsables socialistes rejettent la responsabilité de leur défaite sur les épaules des autres forces de gauche...» Ou encore Christophe Barbier, en mode Top chef: «Nous sommes face à un 21 avril revisité.» Le FN aimante l'analyse: «Le premier gagnant, c'est le FN», explique Olivier Duhamel, éclipsant d'un revers de main le résultat très favorable à l'UMP, jusqu'ici très critiquée depuis le retour en politique de Nicolas Sarkozy.

Les analyses, elles aussi, sont similaires à celles de 2002. Dès l'annonce des résultats, le socialiste frondeur François Kalfon explique: «On paye la division de la gauche.» De la même façon, Chevènement, Taubira, Mamère et les autres furent jugés responsables du piètre score de Jospin, dont le bilan, la personnalité et la campagne ne furent pas dans un premier temps remis en cause. «Si on avait été rassemblé à gauche, on aurait été en tête!», abonde Carlos da Silva, un fidèle de Manuel Valls, dont la stratégie n'a pas été payante, contrairement à ce qu'il affirme. Pas une seule fois, c'est la politique du gouvernement qui est remise en cause. Avant les élections, François Hollande ne disait-il pas qu'il ne changerait rien, quelle que soit l'issue du scrutin?

Il n'y aura finalement que Jean-Marie Le Pen pour relativiser l'expression: «Ce n’est pas le 21 avril, c’est le 22 mars!», plaisante-t-il, pour mieux mobiliser ses troupes en vue du second tour. Le président d'honneur du FN sait trop à quel point l'expression dessert son parti autant qu'elle le hisse aux sommets. Si elle permet au FN de saturer l'espace médiatique grâce à une formule, elle rappelle le mauvais souvenir du «cordon sanitaire» demandé par Jacques Chirac pour faire barrage au Front national.

L'effet de surprise n'existe plus

Mais en dix ans, cette stratégie a explosé. L'effet de surprise n'existe plus. Nicolas Sarkozy, avec la stratégie Buisson, et Marine Le Pen, avec celle de la dédiabolisation, sont passés par là. «Cette expression de 21 avril local n'a pas lieu d'être puisqu'il n'y a aucune surprise», estime Stéphane Rozes, président de CAP et directeur général de l'Institut CSA en 2002. «Cette fois, il y a même eu une surestimation des scores du FN.»

«La progression du FN sous Marine Le Pen est une progression lente, constante et anticipée qui correspond à une stratégie politique de conquête du pouvoir», ajoute-t-il. «Ça n'était pas tant que ça le sujet du père, qui voulait surtout donner des coups de butoir au système, plus que réellement conquérir le pouvoir.»

Pour le politologue Dominique Reynié, «nombre de face-à-face UMP-FN dans les départements sont autant de "21 avril" qui augurent du second tour de la présidentielle de 2017 et d'un face-à-face entre un candidat UMP-centre et un candidat FN.» Mais en 2017, la véritable surprise, ce serait que Marine Le Pen ne soit pas au second tour.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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