France

La France n'est pas divisée en trois, elle s'est déportée à droite

Gaël Brustier, mis à jour le 26.03.2015 à 10 h 33

La thèse du «tripartisme» empêche de prendre en compte les mutations idéologiques et culturelles de notre société, qui mute vers la constitution d'un oligopole droitier.

Nicolas Sarkozy, le 16 mars 2015 à Palaiseau. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Nicolas Sarkozy, le 16 mars 2015 à Palaiseau. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Il est devenu commun de parler du «tripartisme» comme d’une évidence. Le thème est martelé, installé. Il n’y aurait plus à se poser de question. Pourtant, la réalité politique de notre pays est quelque peu différente.

Le tripartisme signifierait que trois partis participeraient alternativement (ou ensemble) au pouvoir, national ou, éventuellement local.

Avec douze mairies environ et quatre parlementaires, le Front national est loin de pouvoir être considéré comme l’égal du PS ou de l’UMP de ce point de vue. Il ne bénéficie d’aucun allié pour y arriver. Ses scores impressionnants, atteignant d’ailleurs un nouveau record pour une élection de ce type le 22 mars, ne font pas du système politique français un système marqué par le tripartisme.

On peut en revanche davantage parler de tripartition des votes (terme que l’on doit à Gérard Grunberg). Il y a là plus qu’une nuance.

La vie politique serait donc le théâtre d’une opposition durable entre le PS et ses alliés d’une part, l’UMP et les siens de l’autre et le Front national enfin. Or, cette tripartition peut être un état transitoire et aboutir progressivement par l’installation d’un oligopole droitier dans le paysage politique.

Remonter à 2007

Puisque la politique ne se résume pas, si importants soient-ils, aux scores électoraux, ces derniers sont à relier à d’autres dynamiques, idéologiques, culturelles au sens gramscien du terme.

Pour mieux lire les résultats de ces élections départementales, il faut les resituer dans une séquence plus longue remontant à la période 2006/2007, c’est-à-dire à la période où Nicolas Sarkozy a pris le leadership des droites et imposé une stratégie qui a, à l’époque, permis de conquérir l’électorat du Front national et fait régresser le score de Jean-Marie Le Pen d’un peu plus d’un million de voix par rapport à 2002.

La vie politique était marquée, depuis 1984-1985 par une tripartition des votes, ainsi que l’a fait remarquer Pierre Martin dans de nombreux travaux. Cette tripartition départageait une gauche dominée par le PS, la droite RPR-UDF (puis UMP) et le FN qui, à partir de 1988 et jusqu’aux élections régionales de 1998, fit d’ailleurs l’objet d’un isolement total de la part de la droite RPR-UDF.

En 2007, avec ses discours de Caen et de Besançon, Sarkozy a contribué à faire évoluer le discours de la droite et la géographie sociale du vote de droite

 

En constituant un vaste bloc de droite, en s’installant dans les bastions traditionnels du FN, Nicolas Sarkozy a, en 2007, bousculé un ordre électoral préexistant et a ouvert une nouvelle séquence politique pour notre pays. On a pu parler alors, pour qualifier le vote Sarkozy de «syncrétisme tourmenté».

La réémergence du Front national après l’accession à sa présidence de Marine Le Pen ne saurait, en revanche, être automatiquement interprétée comme un retour à l’ordre électoral ancien. Il serait en effet trop simple de penser que l’élection de 2007 n’a été qu’une parenthèse. Au contraire, il se peut qu’elle ait été fondatrice d’un ordre électoral nouveau. Cette hypothèse-là, sous la plume de chercheurs comme Florent Gougou ou  Simon Labouret, doit nous amener à nous interroger: ne sommes-nous pas en train d’assister à l’émergence d’un oligopole droitier?

Cet oligopole a, on le constate, une évidente traduction électorale. Mais il était possible de l’anticiper dès 2007, lorsque Nicolas Sarkozy, dans ses discours de Caen et Besançon, puis avec sa proposition d’un «ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale» s’est efforcé de «siphonner» l’électorat lepéniste, stratégie d’ailleurs partiellement réussie puisqu’il reste à Jean-Marie Le Pen 3,8 millions d’électeurs. C’est à cette période que Nicolas Sarkozy contribue à faire évoluer non seulement le discours de la droite mais également à faire muter la géographie sociale du vote de droite. Le fait que Nicolas Sarkozy a politisé la question de l'«identité nationale» est un des puissants facteurs de recomposition idéologique de notre pays.

Les droites forment un continuum idéologique

Plus récemment, on a observé d’abord une radicalisation parallèle des électorats de droite et d’extrême droite. En février, à l’occasion de la partielle du Doubs, Joël Gombin observait une fusion relative mais réelle des électorats FN et UMP. D’autre part, des dynamiques locales, comme celle du FN à Perpignan, très bien décrite par Nicolas Lebourg de Jérôme Fourquet, éclairent sur la capacité du FN à devenir à la fois un parti interclassiste et un parti tirant bénéfice du caractère inégalitaire des territoires où il s’implante.

La bataille à mort entre les appareils UMP et FN ne doit pas camoufler les phénomènes de porosité ou de fusion croissante entre électorats de droite et d’extrême droite. De même, les jonctions militantes s’opèrent dans un nombre croissant de cas sur le terrain et ont été facilitées, dans certains cas, par les manifestations contre le «mariage pour tous» en 2012-2013.

Si l’on pense en termes d’évolutions idéologiques du pays, en termes de dominations culturelles, c'est-à-dire de tout ce qui relève de l’ordre des représentations et de la vision du monde, il faut bien constater que les droites forment, de plus en plus (même si ce processus n’est pas achevé) un continuum idéologique, électoral et social.

Evidemment, il existe des disparités régionales, des nuances, des endroits où le processus est presqu’achevé, d’autre où il prend plus de temps. Il est aussi des espaces (les grandes métropoles) où la droite modérée, très peu concurrencée par le FN (chez Alain Juppé à Bordeaux ou à Paris, là où NKM est désormais élue). Enfin, une culture commune droitière tend à se développer dans les jeunes générations militantes, comme l’a démontré, soulignons-le, la période de La Manif pour tous.

Se focaliser exclusivement sur le Front national ne permet donc pas forcément de lire les grandes évolutions à l’œuvre depuis plusieurs années et qui expliquent non seulement la force de ce parti, mais également la porosité croissante entre les électorats de droite et d’extrême droite.

La Manif pour tous a incontestablement agi sur les représentations en cours au sein de la droite et du centre-droit

 

Les origines du Front national sont connues, mais celui-ci a su habilement reconfigurer son discours et désormais fait à la fois office de concurrent sérieux sur le même terrain que l’UMP et de parti agglomérant des demandes sociales contestant le consensus sur la politique économique (contrainte européenne) et sur la relégation. Cette adaptation rhétorique du FN a rencontré l’évolution idéologique de la droite et la mise en avant par celle-ci de questions identitaires, après que la démocratie chrétienne et le gaullisme, les deux grandes identités post-1945, ont été liquidées.

La droite parlementaire réagit pour l’heure sous l’effet de l’urgence. L’usage du «FNPS» par Nicolas Sarkozy n’avait pour but que de rappeler à une frange d’électeurs oscillant entre un vote FN et un vote UMP que l'«efficacité» se situe du côté de l’UMP, parti qui a exercé le pouvoir national et exerce encore le pouvoir local dans de nombreux départements et de nombreuses villes.

Mais au-delà de l'«efficacité» qui est censée être celle du parti de l’ancien président de la République, la réponse de l’UMP à la poussée du FN ne peut consister qu’en une redéfinition de sa propre idéologie.

Hier «décomplexée», la droite française s’appuie désormais fortement, bien que non exclusivement, sur le mouvement conservateur français. Devenu secrétaire général de l’UMP, Laurent Wauquiez tente ainsi une synthèse de toutes les droites et peut compter sur l’aide de troupes venues des combats conservateurs de l’année 2012-2013. Il y a une logique, tant ce courant est porteur d’une vision du monde cohérente. La Manif pour tous a incontestablement agi sur les représentations en cours au sein de la droite et du centre-droit. Davantage acquis qu’auparavant à une forme de conservatisme qui puise sa force dans l’effondrement du gaullisme et de la démocrate-chrétienne comme identités constitutives de la droite depuis 1945, le centre-droit, traversé lui-même par d’importants clivages, s’éloigne pour une partie de la modération de ce qui fut le CDS.

La radicalisation et l’éventuelle attractivité que le FN pourrait exercer sur une part de la droite pourrait amener le centre-droit à chercher, comme en 2007, une autonomisation par rapport à la droite.

Une évolution qui n'est pas inéluctable

Le mode de scrutin uninominal à deux tours est un frein à cette hypothèse, sauf en cas de réussite d’une candidature du même type que celle de François Bayrou en 2007. C’est d’ailleurs, à l’évidence, ce que recherche le Manuel Valls, lequel, en faisant (à l’instar de Jean-Marie Le Guen) du Front national l’objet de toute l’attention de la vie politique, peut rechercher la constitution d’un pôle centriste, unissant sociaux-libéraux et notables du centre-droit.

La gauche doit s'efforcer de donner une vision du monde. L'homme politique n'est pas un représentant de commerce

 

Le déplacement du centre de gravité de la vie politique vers la droite est avéré. Il n’a rien d’inéluctable.

Le problème de la gauche, dans sa diversité, qu’elle soit radicale, socialiste ou social-démocrate ou écologiste, est de donner un sens à l’expérience quotidienne des citoyens. Là où les droites donnent une explication du monde «du coin de la rue à Kaboul», les gauches peinent à le faire.

Il apparaît aussi que le débat public cède souvent à l’injonction de «faire des propositions». C’est une conception de la politique qui considère que l’électeur opère des choix selon un «panier de préférences» en mesurant coûts et avantages de tel ou tel vote.

L’homme politique n’est pas un représentant de commerce. Donner une vision du monde corrélée à l’expérience quotidienne des citoyens (qui est marquée par la désindustrialisation, la précarisation, des mutations diverses du lien social, la crise de l’école ou le déclassement) est le point de passage obligé d’une stratégie gagnante en politique. C’est, pour l’heure, l’angle mort de la stratégie de la gauche.

Si bonnes soient-elles, des politiques publiques, des «propositions» doivent s’inscrire dans l’imaginaire des citoyens. C’est cette absence de capacité des forces de gauche à établir une hégémonie ou une domination idéologique/culturelle qui replace l’actuelle tripartition dans une perspective autre: la constitution d’un oligopole droitier.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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