D'où sortent ces superbes joueuses de tennis russes?

A l'époque de l'Union Soviétique, il n'y avait pas de marché et de place pour la beauté féminine.

De retour à la compétition à la suite d'une blessure à l'épaule, Maria Sharapova est passée au troisième tour à l'US Open. Sharapova fait partie des meilleures joueuses de tennis au monde, en compagnie de toute une pléiade de femmes venues des pays de l'Est : Russie, Serbie, Croatie et d'autres pays de l'ancien bloc soviétique. «Pensez ce que vous voulez du tennis professionnel féminin des années 1970 ou 80» a écrit Anne Applebaum en 2008, «il n'y figurait pas beaucoup de joueuses qui ressemblaient à Maria Sharapova».  Puis Applebaum a formulé sa théorie qui explique pourquoi il y a tellement de joueuses de tennis de l'Europe de l'Est qui ressemblent à des top models. Voici une traduction de l'article original.

Il fut une époque, vers 1995, quand une personne entrait dans un salon, une salle à manger ou un restaurant chic à Londres, elle était sûre de rencontrer une belle femme russe.Le mot belle ne suffit pas, en fait, pour décrire le phénomène.  Les femmes dont je me souviens étaient extraordinaires, incroyables, remarquablement superbes.

Ces femmes étaient moitié-Kazake ou moitié-Tartare avec des ancêtres mongols et une peau parfaite, habillées avec infiniment de goût dans des vêtements très chers, chaussées dans des bottes en cuir fin et parfaitement coiffées. Le plus souvent, elles étaient accompagnées par un homme plus âgé, parfois beaucoup plus âgé, à qui elles étaient peut-être mariées, mais probablement pas.  Elles parlaient bas, avec des accents séducteurs et dominaient de loin les simples mortelles qui occupaient la pièce. Je me souviens très distinctement d'avoir regardé un tel spécimen en compagnie d'un ami qui avait passé l'essentiel de la décennie précédente en Union Soviétique. Il l'a dévisagée, a secoué la tête et m'a chuchoté: «Mais elles étaient avant ?»

Après l'Open d'Australie, où les matchs du dernier carré ont vu défiler une parade de ravissantes joueuses de l'ancien bloc soviétique, il est peut-être l'heure d'essayer de répondre à la question de mon ami. Pensez à l'Union Soviétique dans les années 1970 et 80, le concept de beautés fatales féminine ne vient pas immédiatement à l'esprit.  Pensez ce que vous voulez du tennis féminin des années 1970 et 80 mais il n'y figurait pas beaucoup de joueuses qui ressemblaient à Maria Sharapova, qui vient de gagner l'Open d'Australie.

Elles étaient avant ?

Bien que ce soit une question assez frivole (d'accord, complètement frivole), je suis persuadée qu'il y a une réponse intéressante à lui donner. Pour le dire sans mettre de gants, dans l'Union soviétique, il n'y avait pas de marché pour la beauté féminine. Il n'y avait pas de magazines de mode où figuraient de belles femmes, car il n'y avait pas de magazines de mode. Il n'y avait pas d'émissions de télévision qui dépendaient de la présence de belles femmes à l'écran pour faire de l'audimat, car il n'y avait pas de mesure d'audience. Il n'y avait pas beaucoup d'hommes suffisamment riches pour chercher de belles femmes et les épouser, et les hommes étrangers n'arrivaient pas à avoir le bon visa.  Il y avait bien quelques vedettes de cinéma mais les plus célèbres - je pense à Lyubov Orlova, connue pour être l'actrice préférée de Staline - étaient des femmes joyeuses et pleines de santé, plutôt que de superbes séductrices.  Une beauté rare, comme un génie rare, était regardée avec un œil soupçonneux dans l'Union soviétique et ses satellites.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de belles femmes, bien sûr, mais il n'y avait pas les vêtements ou la cosmétique pour les mettre en valeur, et surtout, elles ne pouvaient pas utiliser leurs visages pour lancer des carrières internationales. Plutôt que de parader dans les salons de Londres, elles restaient à Minsk, Omsk, ou Alma Ata. Plutôt que de la haute couture, elles portaient du polyester bon marché.  Elles pouvaient envisager de devenir contremaître dans une usine à la chaîne, cadre du Parti communiste, voire femme fatale du coin, mais pas cover-girl pour Vogue.  Elles n'en rêvaient même pas, car très peu avaient simplement vu un numéro de Vogue.

Prenons, à titre d'exemple, la carrière d'une vraie cover-girl de Vogue, Natalia Vodianova. Née à Nizhny Novgorod d'une femme pauvre et célibataire, Vodianova a fugué à 15 ans pour vendre des fruits sur le marché local (avec succès, selon sa biographie officielle). A 17 ans, elle a été repérée par un «scout» français qui lui a donné trois mois pour apprendre anglais.  Elle l'a fait et puis elle s'est installée à Paris, s'est mariée à un aristocrate britannique, est devenue «le visage» d'un parfum de Calvin Klein et gagne maintenant plus de 4 millions de dollars par an.  Le monde de la mode est ridiculement superficiel, mais il a fait sortir Vodianova de Nizhny Novgorod, loin des compagnons abusifs de sa mère, ce qui ne serait jamais arrivé avant 1989.  Bien que le tennis fût, pour quelques uns, une voie de sortie auparavant - Martina Navratilova étant l'exemple le plus inoubliable - c'est beaucoup plus facile maintenant : Sharapova et la demi-finaliste de l'Open d'Australie Jelena Jankovic ont quitté leurs pays encore enfants pour s'entraîner dans une académie de tennis en Floride, tandis que la finaliste qui a perdu face à Sharapova, Ana Ivanovic, est allée en Suisse à l'âge de 15 ans, où elle était sponsorisée par un homme d'affaires qui est maintenant son manager.

En fin de compte, ce qui est vrai dans le domaine de la mode est vrai dans d'autres sphères de l'activité humaine. Dans le passé, quelqu'un né dans le bloc soviétique devait être joueur d'échecs ou champion de gymnastique pour attirer l'attention internationale - les échecs et le sport de compétition figurant parmi les quelques industries d'exportation approuvées par le parti communiste. Aujourd'hui, les stars de domaines qui n'étaient pas adoubés par le parti - des romanciers, des artistes conceptuels, des génies de l'informatique, en Russie, en Hongrie, en Ouzbékistan - peuvent devenir riches et célèbres à leur tour.  Pour des entrepreneurs doués, le ciel est la limite.

La beauté physique est une question de chance, mais on peut dire la même chose pour beaucoup d'autres talents.  Et ce que le marché libre fait pour les belles femmes, il le fait pour d'autres sortes de génie.  Alors, souriez la prochaine fois que vous voyez une blonde de Sibérie captant toute l'attention à l'autre bout de la table.  Les mêmes facteurs qui l'ont amené à votre soirée pourraient vous apporter le médecin ukrainien qui guérira votre cancer ou le trader polonais qui fera votre fortune.

Anne Applebaum

Traduit par Holly Pouquet

Image de Une: Les joueuses Russes Maria Sharapova et Elena Dementieva Mark Blinch / Reuters

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