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Vous voyez une banlieue? Les Suédois de Yump voient un gisement d'entrepreneur(e)s

Catherine Bernard, mis à jour le 30.03.2015 à 22 h 58

Adaptée des quartiers suédois, l'académie Yump veut aider les entrepreneurs des quartiers français. Elle revient en deuxième saison, encore plus ambitieuse.

Aulnay-sous-Bois, janvier 2015. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Aulnay-sous-Bois, janvier 2015. REUTERS/Gonzalo Fuentes

La Suède est certainement davantage connue pour son Etat-providence que pour ses quartiers difficiles et son esprit entrepreneurial. Elle ne manque pourtant ni des uns, ni de l'autre: quelques troubles viennent régulièrement rappeler que ce grand pays d'accueil n'arrive pas toujours à intégrer harmonieusement ses populations immigrées; la récente disparition de Peter Wallenberg, patriarche de la famille qui contrôle quelques-uns des fleurons suédois, constitue quant à elle une occasion de constater que cette économie est, de fait, plutôt puissante et diversifiée. 

C'est pourquoi a été lancé il y a quelques années dans les cités suédoises le programme Yump, qui, prononcé à la suédoise, devient une sorte de «Jump» britannique, bref, de «sautez!». 

Un programme assez peu académique, visant à promouvoir les jeunes des cités à l'esprit entrepreneurial, et à les aider à obtenir tout ce qu'ils n'ont pas facilement: des modèles, des méthodes, et des relations. Avec une idée forte: puisque les jeunes des cités les plus talentueux se heurtent plus souvent que les autres au fameux plafond de verre, l'entrepreneuriat peut pour certains constituer un bon moyen d'exprimer leurs ambitions et leurs capacités. Et d'intégrer petit à petit le cercle des décideurs économiques du pays. 

Inspirés par  cette expérience, quelques Suédois francophiles ont rapidement décidé de tenter l'expérience en région parisienne. Et ils ont, au fil des mois, trouvé suffisamment de soutiens locaux pour lancer, à la rentrée 2013,  une première «académie Yump».

A l'époque, on s'était montré, ici, quelque peu dubitatif sur cette initiative, peut-être un peu trop haute en couleurs et théâtralisée, et qui s'ajoutait à moults programmes (très sérieux) du même genre: Créajeunes de l'Adie, les Talents des Cités, Créarif Développement, sans parler des structures d'aides à la création traditionnelles, comme les réseaux Entreprendre, BGE, ou France Initiative. Entre autres. Bref, était-il bien nécessaire de saupoudrer une fois encore des moyens?

Mais il faut croire que les Suédois ont décidément de l'entregent, de la ténacité, et peut-être aussi du talent. Car, non content de revenir en deuxième saison, le programme Yump s'est cette année élargi: l'académie francilienne est passée de une à quatre antennes (Seine-Saint-Denis, Paris, Val-de-Marne, Essonne) et une académie est en passe d'ouvrir à Marseille.

Au total, Yump recevra donc entre l'automne 2014 et l'automne 2015 environ 120 personnes en l'Ile-de-France (contre une vingtaine l'an dernier) plus, donc, une promotion marseillaise encore à constituer. 

Qu'est-ce-qui fait donc courir les Suédois? 

«A priori, Yump n'a rien de vraiment original: nous dispensons des formations pratiques, théoriques, de l'accompagnement. Mais c'est le mélange des styles qui est peu courant», explique Tomas Fellborn, son initiateur en France. Yump a notamment mis sur pied des modules d'autoformation en ligne, coachés, volontairement peu académiques. «Nous développons de plus en plus l'aspect serious game de ces formations», explique le Suédois.

Le programme se targue aussi d'organiser des formations «nomades» chez ses partenaires «entreprises», qui reçoivent ses stagiaires pour des mises en situation concrètes.

La Suédoise Annika Joelsson, impliquée dans le programme dès l'origine, en a organisé une chez son employeur, Ipsos. «Nous avons expliqué aux Yumpers les principes des études de marché», raconte-t-elle. L'occasion de présenter l'outil, mais aussi de nouer des relations entre Yumpers et experts en poste. «C'est aussi à la façon dont une personne pose des questions, développe des contacts que sa personnalité plus ou moins entrepreneuriale s'exprime», poursuit Annika Joelsson. Quelques entreprises ainsi visitées, séduites par ces Yumpers, ont mis en place des mécénats de compétences pour leur donner des coups de main sur leurs projets.

Ancienne championne du monde de boxe, Sarah Ourahmoune, Yumpeuse de la première promotion, bénéficie ainsi de l'aide d'Altran pour développer son prochain joujou: un gant de boxe connecté, capable de donner à son utilisateur toutes les informations sur la façon dont il a été capable de puncher. Mais d'ores et déjà, elle a créé son entreprise, Boxing & Company, qui propose des séances de boxe en entreprise afin de dynamiser les équipes dans un but précis: améliorer sa confiance en soi, rebondir après un échec, affirmer son leadership, etc.

Sarah Ourahmoune, à vrai dire, est une bonne cobaye: elle a parallèlement suivi la Yump Académie et intégré l'incubateur de Sciences Po dont elle venait d'être diplômée. «C'est très intéressant, car les deux concepts sont très différents», explique-t-elle.

D'un côté, Sciences Po, une offre de service très professionnelle, avec bureaux, aide concrète à disposition, et master class prestigieuses «quasiment à vie». Mais beaucoup de travail très personnel et solitaire. De l'autre, des formations en ligne, nomades, plus décousues certainement, et des séances d'«intelligence collective», autrement dit, de travail en groupe.

«Yump ne durant que six mois, et l'incubateur un an, j'ai chronologiquement d'abord suivi  Yump puis Sciences Po», explique-t-elle. Son verdict?

«Le travail en groupe chez Yump est extrêmement enrichissant sur le fond, et très dynamisant pour les projets. Nous nous motivons et soutenons mutuellement beaucoup. La contrepartie étant que ceux qui ne sont pas mûrs se découragent et abandonnent rapidement. La faiblesse de Yump est que les formations nomades restent parfois un peu générales et qu'il faut ensuite trouver soi-même les réponses à ses questions précises, par exemple sur la finance d'entreprise.»

Que Yump soit estampillé «banlieues» l'a un peu dérangée:

«Nous sommes tous des entrepreneurs.»

Et sans doute. Mais elle le constate: «Les projets de l'incubateur de Sciences Po sont bien plus ambitieux.» Peut-être existe-t-il dans les quartiers une forme d'autocensure des ambitions? 

Tomas Fellborn, lui, peut comparer le Yump français au Yump suédois:

«Le taux de réussite varie, mais cela dépend de la sélectivité à l'entrée dans le programme.»

Sur la première promotion de 21 Yumpers, 6 ont abandonné en cours de route et 9 sont d'ores et déjà à la tête d'une société. Autre constat: les yumpers suédois seraient un peu plus assidus que les français...

Catherine Bernard
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Journaliste
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