Culture

«High Fidelity»: Rob Fleming, c'était moi

Thomas Messias, mis à jour le 03.04.2015 à 15 h 00

Le héros du roman de Nick Hornby aurait aujourd'hui vingt ans de plus: on lui est toujours aussi attaché, mais bien content que son auteur ne l'ait pas montré vieillir.

John Cusack dans «High Fidelity», de Stephen Frears.

John Cusack dans «High Fidelity», de Stephen Frears.

Je ne suis pas tout à fait assez âgé pour avoir lu Haute fidélité à sa sortie, en 1995. Si le roman de Nick Hornby a vingt ans, j’en ai trente, et je dois reconnaître être d’abord passé par l'adaptation filmique réalisée par Stephen Frears en 2000 avant de m’attaquer au roman. Ce fut un coup de foudre d’ado, du genre qu’on n’explique pas: j’ai passé les premières années de ce siècle à me balader un peu partout avec la VHS (en VF, désolé pour le sacrilège) dans mon sac à dos, désireux de faire découvrir le film à tous mes amis et de le revoir le plus grand nombre de fois possible. Aujourd’hui, après près de vingt années passées à me gaver de cinéma, je peux affirmer sans hésitation que High fidelity est le film que j’ai vu le plus de fois dans mon existence.

Il ne m’a fallu que très peu de visionnages pour me donner envie de découvrir le roman de Nick Hornby, auteur dont j’avais déjà entendu parler grâce à un autre film délicieux mais méconnu: Carton jaune, adaptation de son premier livre, avec Colin Firth en supporter d’Arsenal devant choisir entre sa passion et sa vie amoureuse. Quelque chose dans cet univers me parlait immanquablement: dans High fidelity comme dans Carton jaune, il s’agissait pour de grands gamins déguisés en adultes de tenter de composer entre leurs passions d’adolescents et leurs désirs d’adultes. Pour moi, cinéphage compulsif loin d’être insensible aux filles, c’était un débat fondamental que posait Hornby. La question du choix, des compromis. Plus tard, il me faudrait choisir entre voir cinq films par jour et vivre pleinement ma vie amoureuse. Terrifiant dilemme.

Mais revenons-en au livre: Haute fidélité a vingt ans. Vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, il décrit les gesticulations amoureuses et existentielles de Rob Fleming, tenancier d’une boutique de vinyles à Londres et adepte des tops 5 (le livre démarre d’ailleurs par la liste de ses cinq ruptures inoubliables). Au cinéma, Rob Fleming est devenu Rob Gordon et s’est installé à Chicago, mais le principe est le même. Pour Hornby, il s’agit d’étudier la possibilité de réussir à devenir un adulte à peu près responsable sans pour autant renoncer tout à fait à ses idéaux d’adolescent. Le tout en reclassant sa collection de disques par ordre autobiographique.


 

Pour célébrer ce vingtième anniversaire, l’auteur anglais s’est fendu d’une chronique dans le Billboard du 14 mars. Billboard est un hebdo américain consacré à l’industrie du disque, une véritable institution fondée à la fin du XIXe siècle, dans lequel on retrouve chaque semaine quantité de hit-parades en tous genres. Un magazine forcément vieillissant, qui tente de s’accommoder de l’évolution fulgurante de l’industrie musicale, tout en s’accrochant dur comme fer à ses lubies de toujours. Autant dire que c’était pour Nick Hornby l’endroit idéal pour signer une tribune.

Le romancier confesse avoir longtemps envisagé d’écrire une suite aux aventures de Rob, ce disquaire snobinard et immature qui finissait, à la fin du livre, par reconquérir Laura, la femme qu’il aime, partie quelques temps plus tôt après en avoir eu assez de vivre avec un éternel gamin. En une ligne, Hornby nous donne des nouvelles de Rob et Laura tels qu’il les imagine, quelque chose à base de séparation et de garde alternée.

Mais la véritable question qui le hante, et à laquelle il dit n’avoir pas trouvé de réponse satisfaisante, c’est: que deviendrait Rob professionnellement? Nous avons tous vu des disquaires fermer peu à peu leurs portes, seuls quelques irréductibles semblant parvenir à survivre à la domination croissante du numérique sur le physique (comme en témoigne le GIF ci-dessous, créé par Digital Music News en 2011).


Hornby décrit la lente et douloureuse agonie de l’univers de la boutique de disques en énumérant les différentes reconversions amorcées par ceux qui furent jadis disquaires. Serveurs, psychothérapeutes, postiers: sans doute à contrecoeur, chacun a dû se résoudre au fait que son destin de passeur n’allait plus lui permettre de vivre décemment. Virginie Despentes effectue d’ailleurs un constat voisin dans son dernier roman, Vernon Subutex: elle y parle à son tour d’un disquaire que l’évolution de l’industrie du disque a mis à la rue. Constat précis et désabusé sur une époque tristement révolue.

Quant à l’impressionnante remontée (depuis 2007) du nombre de vinyles vendus aux États-Unis (l’augmentation est moins importante dans d’autres pays, comme par exemple la France), pas sûr qu’elle crée beaucoup de nouvelles vocations ou qu’elle donne envie à d’anciens disquaires de rouvrir leur boutique d’antan. Le revival actuel du vinyle s’apparente en partie à un phénomène de mode pour hipsters, l’objectif étant avant tout de rendre sa collection de disques bien visible et d’exposer une platine aussi jolie et design que possible. La quête du son idéal ne semble pas constituer la priorité pour une grande partie des acheteurs de vinyles, et pas sûr que Rob et ses semblables auraient eu le moral nécessaire pour passer le plus clair de leurs journées à vendre des disques dont le principal attrait est qu’ils égayeront le présentoir à vinyles Ikea accroché dans la salon…

iTunes, Spotify et les autres supports de musique en ligne n’ont pas fait de mal qu’aux vendeurs de disques de tous les pays: ils ont également tué le romantisme. Dans Haute fidélité, Rob explique l’importance capitale de la mixtape dans le rapport amoureux. Les passages sur la conception de la mixtape idéale font partie des grands moments de l’oeuvre du romancier anglais et offrent d’ailleurs quelques jolis monologues à John Cusack dans le film de Stephen Frears (film que Cusack a coécrit avec ses compères Steve Pink, Scott Rosenberg et D.V. DeVincentis).


 

Je suis assez content d’être né assez tôt pour connaître in extremis les joies de la mixtape. Il fallait effectivement tenir compte de la durée de la cassette, sélectionner soigneusement les morceaux en calculant leur durée pour qu’aucune chanson ne fasse l’objet d’une coupe sauvage en fin de bande, ménager quelques secondes de pause entre chaque morceau grâce à un subtil emploi de la touche «pause», s’emparer de son plus beau stylo pour écrire soigneusement le nom de chaque titre sur le petit carton destiné à enrober la cassette… J’ai beaucoup aimé cette période. Bien avant de connaître le nom de Nick Hornby, je me suis risqué à ce genre d’expérience. Et c’est fou comme j’ai aimé ça.

J’ai ensuite connu l’époque «graveur de CD». Après avoir désossé l’unité centrale de l’ordinateur familial pour y installer cet accessoire hors de prix, il était désormais possible de glisser jusqu’à 80 minutes de musique sur un même disque. Plus besoin de calculer la durée soi-même pour savoir si tous les morceaux choisis allaient rentrer: il suffisait de faire confiance au logiciel, qui annonçait lui-même la durée effective de la compilation effectuée.

Avec le graveur de CD, le romantisme n’était pas encore tout à fait mort: certaines filles auraient sans doute fondu de compassion si elles avaient pu me voir assis en tailleur devant la tour de l’ordinateur, priant pour que la gravure se passe bien du début à la fin. Ne plus disposer que d’un CD pour graver une compilation tout en sachant que le logiciel de gravure plante dans 50% des cas, c’est un peu comme craquer sa dernière allumette en plein vent: il faut serrer les dents, y croire dur comme fer, se mettre à prier des dieux qu’on ignore habituellement. Il fallait ensuite écrire la tracklist sur la pochette vierge du CD, puis se concentrer pour écrire correctement et sans rature le titre de la sacro-sainte compilation sur le disque lui-même. Tant d’étapes risquées avant la plus difficile d’entre elles, celle qui consistait à se diriger vers l’élue de son coeur pour lui dire: «Tiens, je t’ai fait une compil.»

iTunes et Spotify ont tout cassé

Puis est venu le temps de la playlist virtuelle. Comme Nick Hornby, je vais jouer au vieux con, mais iTunes et Spotify ont vraiment tout cassé. Il est désormais possible de dresser une playlist de 200 morceaux en une poignée de minutes, sans se limiter, et donner l’URL à celle qu’on convoite n’a pas grand chose de chevaleresque. Personnellement, même quand je réalise des playlists à destination de moi-même, je me force à ne pas dépasser un nombre fixé au départ (généralement vingt morceaux). Ça ne sert à rien d’autre qu’à faire naître l’excellence de la contrainte et à éviter de transformer une playlist en fourre-tout absolu, où figureraient les morceaux qui auraient été éliminés au premier tour des sélections. C’est aussi une façon de garder de bonnes habitudes au cas où l’Internet mondial finirait par tomber en panne et où nous devrions nous remettre à façonner mixtapes et playlists de façon plus artisanale.

Si Haute fidélité s’ouvre sur un top 5 des ruptures les plus marquantes, c’est parce que la concoction de classements constitue le principal dada de Rob Fleming-Gordon, qui traîne ses guêtres chez Championship Vinyl (le nom de sa boutique) en multipliant les classements avec Barry et Dick, ses employés et compères. Pour eux, le top 5 est une religion, mais aussi le meilleur moyen d’afficher le snobisme qu’ils revendiquent: il n’y a pas plus lapidaire et péremptoire que ces mini-classements qui permettent de prouver à quel point on est cultivé et à contre-courant.


Dans un sens, si les boutiques de vinyles ont fermé, l’esprit de leurs tenanciers a aujourd’hui gagné. Sur les réseaux sociaux, les classements affluent. La taille d’un tweet est généralement idéale pour dresser un top 5 de ses morceaux préférés de Sufjan Stevens ou des albums les plus merdiques de U2. Les sites spécialisés permettant de créer ses listes culturelles ont fleuri (Vodkaster pour le cinéma, Sens Critique pour d’autres trucs), les articles sous forme de listes sont légion…

On baigne aujourd’hui dans une culture du classement qui s’apparente surtout à une façon d’exprimer qui on est en quelques caractères et nous évite d’avoir à justifier nos choix. Aujourd’hui, Rob, Dick et Barry auraient probablement laissé tomber les tops 5: trouvant cela trop mainstream, ils seraient sans doute passés à autre chose, regrettant également que l’édition d’un top 5 n’entraîne plus mille discussions passionnées entre mélomanes hardcore.

«Petits accompagnements défaitistes»

Dans son essai sur la pop culture Nous sommes jeunes, nous sommes fiers, le critique musical Benoît Sabatier envoie un bon vieil uppercut à destination des partisans de ce qu’il nomme le «nickhornbysme», pratique consistant à faire l’éloge de types vieillissants absolument ravis de se comporter comme des ados et persuadés d’être les derniers survivants d’une époque moins consensuelle alors qu’ils se sont simplement enfermés dans leurs petites manies, vieux cons préférant rester cloîtrés plutôt que d’avancer avec leur époque:

«Haute fidélité cautionne les petits accompagnements défaitistes, les vies par procuration, incite à consommer ses lubies punk dans un petit cagibi, aménagé dans un coin d’appartement, un coin de cerveau.»

L’auteur a la dent dure mais les faits sont là: Rob et les autres n’auraient probablement fait que s’enfermer davantage plutôt que d’accepter de faire quelques concessions.

Je fais partie de ceux qui pensent que les séries TV, et surtout les excellentes, devraient se limiter à une seule saison. Plus généralement, j’estime que toute forme de suite directe devrait être interdite (je n’ai rien contre certains spin-off, surtout si Nicholas Stoller ou Judd Apatow réalisent). Je n’ai pas envie qu’on saccage des personnages que j’ai tellement aimés, que l’épisode de trop me donne envie de remettre en question la qualité de tout ce que j’ai pu lire ou voir précédemment. J’aime faire vivre certains héros et certaines idées dans ma propre tête, et je n’ai pas franchement envie qu’un auteur en perte de vitesse (c’est le cas de Nick Hornby, désolé) vienne me contredire.

C’est pourquoi j’ai toujours espéré que Haute fidélité n’ait pas de suite. Rob y était aussi agaçant qu’attachant. Comment pensiez-vous qu’il allait vieillir? Mal, pardi. Un ours mal léché destiné à retourner tôt ou tard à sa solitude, incapable de se montrer constant avec Laura ou conciliant avec ses semblables… Je n’ai franchement pas envie de lire ça. Pas besoin d’assister à l’évident déclin de ce héros qui m’a tant apporté (au point que j’ai longtemps blogué sous le pseudonyme de Rob Gordon).

La culture de la playlist, du magasin de vinyles qu’on explore de fond en comble, du top 5 qu’on lance à la cantonade en espérant récolter des noms d’oiseaux: cet esprit-là n’est pas mort, mais il est devenu complètement lisse. Mieux vaut laisser Rob Gordon-Fleming là où il est, installé chaudement au coeur des années 90 et dans les bras de Laura. Vingt ans après sa naissance, merci à Nick Hornby de l’avoir laissé reposer en paix.

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
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