Culture

Chilly Gonzales : «Un rythme de rap avec un quatuor à cordes, ça peut marcher»

Eric Nahon, mis à jour le 01.04.2015 à 11 h 17

Le musicien adore brouiller les pistes. Celui qui passe du piano à Daft Punk, avec un détour par l'électro pointue, revient avec un album qui revisite la musique de chambre à la sauce pop (ou l’inverse), «Chambers». Logique.

Chilly Gonzales au piano / Alexandre Isard

Chilly Gonzales au piano / Alexandre Isard

«Tu peux m’appeler Maestro.» Voilà, il ne fallait pas lui demander si on devait l’appeler Jason, Chilly ou Gonzo... Jason Beck alias Chilly Gonzales tente toujours de surprendre et d’amuser tout en semblant toujours se moquer du monde. Quand l’entertainer débute en Europe, on tentait vainement de savoir si le Canadien bohème à Berlin, Paris ou Cologne, faisait de la pop, du hip-hop ou de l’électro. Comment, alors que nous étions à peine à l’aube du XXIe siècle, un homme pouvait-il à la fois être joué par des DJ pointus en boîte de nuit, passer à la télé et se faire acclamer dans les festivals?

On n’a jamais vraiment su si l’homme qui détient le record du monde du plus long concert solo (une performance de 27 heures 3 minutes et 44 secondes tout de même) était un mégalomane égotique ou s’il s’agissait d’un clown aussi virtuose qu’anar.

Chilly Gonzales adore brouiller les pistes et passe allègrement d’un disque pop à des efforts en piano solo. En 2013, il participe à la monstrueuse OPA de Daft Punk sur la pop mondiale. En 2014, il sort un disque d’electo pointue avec Octave Minds.

C’est donc tout naturellement qu’on le retrouve en 2015 avec Chambers, le disque qui revisite la musique de chambre à la sauce pop (ou l’inverse).


Ce nouvel album est né de la rencontre avec le Kaiser Quartett. Gonzales n’aurait pas de plan préconçu:

«Je ne me demande pas quel genre de musique je vais attaquer. Je ne vais pas faire du reggae, juste parce que c’est un style que je n’ai encore jamais fait.»

Que faire après avoir réalisé un livre de partitions «facile et fun» pour les musiciens amateurs (Re-Introduction)? Continuer à rendre la musique accessible au grand public, tout en s’amusant si possible.

Le Kaiser Quartett, rencontré en 2011, donne envie à Gonzales d’écrire pour les cordes. Le disque suivant ne sera donc pas Piano solo III (les deux premiers ont été de francs succès), mais Chambers, dont le but est de renouveler la manière dont on joue (et écoute!) la musique de chambre.

En tant qu’arrangeur (notamment avec Renaud Letang sur une grande partie de disques français sortis au début des années 2000), Gonzales a écrit de nombreux arrangements de cordes mais c’est la première fois qu’il écrit POUR des cordes: «La différence, c’est que c’est de la musique instrumentale», explique le Maestro.

Il faut trouver des concepts pour que les cordes prennent la place consacrée au chanteur dans la musique pop. Il avait expérimenté des arrangements légers, des «nappes» mais il n’avait jamais écrit «en profondeur» pour les cordes. Gonzales aura tâtonné pendant deux ans et demi avant de trouver la bonne «voix» pour ces cordes.

Extrait avec le Kaiser Quartett, Odessa:


«Nous avons fait de nombreux allers-retours avec le Kaiser Quartett. Mais au final, un rythme de rap avec un quatuor à cordes, ça peut marcher.»

Si on en croit Gonzales, Chambers serait ni plus ni moins sa naissance en tant que compositeur pour cordes. Au début, il avoue que ses premières maquettes n’étaient pas jouables par des musiciens classiques. Puis, ça a commencé à prendre... La démarche est la même qu’avec Piano Solo. Quand il s’attaque à l’écriture et l’interprétation de ce disque en 2004, Gonzales n’avait pas touché sérieusement à l’instrument depuis cinq ans.

Chambers serait donc la documentation de la naissance d’un compositeur de cordes. Mais à force d’analyser, on peut perdre de vue de ce que l’on écoute: est-ce de la pop? De la musique classique du XXIe siècle? De la musique contemporaine? Gonzales répond sans pirouette:

«Ma musique à la couleur classique, ses mouvements sont classiques. Mais la structure qu’elle prend est clairement pop. Mais cela dit, les “miniatures” étaient déjà une forme de pop music...»

Chilly Gonzales / Alexandre Isard

Ces «miniatures», comme il dit, étaient considérées comme de la musique légère mais on les retrouve dans les compositions pour piano ou dans la musique de chambre. Toujours selon Chilly Gonzales, un compositeur ne pouvait pas être «un maître» s’il ne faisait que des miniatures. Il fallait qu’il compose des symphonies ou des opéras.

Une idée battue en brèche par Karol Beffa, musicologue et compositeur de musique classique: s'il existe des «miniatures» en musique classique ce sont, parfois, des courtes pièces, faciles à jouer. De nombreux compositeurs en ont écrit, comme Krzystof Penderecki ou Antonin Dvorak. Et Chopin s’est surtout illustré dans les formes brèves et ça ne l’empêche pas d’être considéré comme un génie de la musique. Il n’a jamais fait d’opéra.

Selon d’autres spécialistes, Gonzo aurait parfois tendance à s’enflammer quand il raconte l’histoire de la musique... En effet, l'opéra ou les symphonies et concerti prouvaient la grandeur d'un compositeur, mais certains en ont écrit très tard et se sont fait connaître avec de la musique de chambre ou des pièces pour piano. En tout cas, Gonzales assume et embrasse pleinement son «art mineur»:

«J’ai toujours eu du goût pour les miniatures, mon dossier iTunes en est rempli.»

D’où cette volonté de les renouveler dans la pop, le rock, l’electro, le rap… et le classique. Les thèmes addictifs existaient déjà chez Fauré ou Schumann, Gonzales veut explorer ce genre en accentuant le côté pop avec les titres des morceaux (Sample This!, Prelude to a feud ou Advantage point), sa personnalité musicale et un peu d’humour. 

 


Sweet Burden, de Chilly Gonzales (extrait de Chambers)

Depuis les Beatles, la pop a acquis ses lettres de noblesse, tout comme les musiques de films auxquels les douze titres de Chambers font parfois penser. Il y a eu un bel âge d’or de la musique de film avec Bernard Herrmann pour Hitchock, François de Roubaix, Ennio Morricone ou Georges Delerue.

Ils racontent des histoires à travers les films et sont, évidemment, une influence énorme. Pour Gonzales, la passerelle est évidente et s’explique historiquement:

«Au vingtième siècle, la musique académique était aux mains de musiciens qui produisaient de la musique intellectuelle. Ils étaient dans la confrontation. Et si vous vouliez faire des choses plus populaires ou écoutables, il ne restait que le cinéma pour vous exprimer.»

Gonzales n’a encore jamais fait de bande originale, mais il s’inspire de la légèreté et de la puissance d’évocation du genre, sans soumettre sa personnalité au film... Gonzales n’est pas encore prêt à ça et ne le sera sans doute jamais. Il concède:

«Il est important que je m’exprime à 100% sur mon propre sujet.»

Avec ce disque, Gonzales a appris à lâcher prise:

«Je peux être un peu trop dans la technique et le contrôle… la contrainte me rend créatif et me force à faire des choix.»

C’est ce qui donne sa cohérence à l’album. Parce que, de prime abord, il peut être difficile de trouver une cohérence à un disque qui contient un morceau dédié à Bach et à Daft Punk. 

Chambers doit s’écouter et se réécouter pour s’apprécier pleinement (un peu comme un single malt dont on comprendrait les subtilités à chaque lampée). Les notes d’intentions sont parfois utiles pour comprendre le morceau, mais méfions-nous de Gonzo, toujours prêt à nous induire en erreur:

«Les notes d’intentions sont écrites légèrement après. La plupart du temps, je compose sans but.Et ensuite le morceau peut être envoyé à un rappeur ou faire partie de projets plus personnels...»

Pour Prélude to au feud (le morceau dédié à Bach et à Daft Punk), Gonzales a commencé à se demander comment il pourrait jouer des arpèges comme un robot...

«J’aurais pu jouer ce morceau en variant l’intensité de chaque note, en racontant une petite histoire. Non, j’ai voulu jouer ça comme un robot et la poésie vient de ce qu’il nous est impossible d’être des robots. L’arpège est une invention géniale qui permet de faire le pont entre rythme, mélodie et harmonie. Bach l’utilise, Daft Punk l’utilise tout le temps.»

Gonzales ne peut s’empêcher de raconter ses morceaux. Ecoutez-le expliquer sa vision de The Difference:


Une fois que l’on a compris la démarche et que l’on connait un peu la passion pour le hip-hop, il devient alors facile de retrouver des influences rap dans ces miniatures à la couleur classique.

Déjà, Chilly Gonzales gère sa carrière comme Busta Rhymes ou Jay-Z (et ce pseudo, on en parle?).

Le morceau Sample this! est en fait un rythme hip-hop lancinant joué par quatre violons à fonds la caisse et si l’on bat le rythme dessus, l’envie vient naturellement de poser son flow. Essayer, c’est l’adopter. Pour Gonzales, la gestion hip-hop, de son éclectisme musical est une manière de ne pas trancher entre l’artistique et le commercial. D’ailleurs, Gonzales se définit plus volontiers comme un entertainer que comme un artiste. Et c’est en concert que ça se sent:

«Evidemment que pour Chambers, je vais rapper sur scène, explique-t-il sans qu’on lui demande. Parce que sur scène je fais tout le temps tout. C’est en concert que l’on retrouve une constance et une cohérence inexistante sur mes albums.»

Humain après tout,  Gonzales, coécrit des albums électro (Octave Minds), continue son travail avec le rappeur Drake et conduit sa carrière en cultivant son éclectisme et en essayant d’apporter sa culture musicale au plus grand nombre. Le professeur de musique idéal qui vous décortique les Daft Punk pour faire ressortir leur musicalité. Le type qu’on a finalement bien envie d’appeler Maestro.

Une leçon de musique: Chilly Gonzales analyse Daft Punk

Eric Nahon
Eric Nahon (33 articles)
Journaliste
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