France

Pourquoi le tripartisme aura du mal à s'installer en France

Louis Hausalter, mis à jour le 06.04.2015 à 21 h 08

Avec un quart des suffrages, le FN a confirmé son installation de plus en plus haut dans le paysage politique. Mais pas sûr que l'avènement durable d'un tripartisme soit compatible avec la Ve République...

See no evil speak no evil hear no evil. Japanexperterna.se via Flickr CC License by.

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«Nous sommes entrés dans un autre monde.» C'est ce qu'écrivait Jean-Christophe Cambadélis sur son blog en mars 2014, entre les deux tours des élections municipales. Pour celui qui n'était pas encore premier secrétaire du Parti socialiste, la forte poussée du Front national depuis la présidentielle de 2012 faisait basculer le paysage politique dans une autre dimension. Un constat confirmé par la suite. «Premier parti de France» revendiqué aux élections européennes, présent au second tour de cinq législatives partielles sur 14 depuis 2012, une nouvelle fois titulaire d'un quart des suffrages aux départementales, le FN bouscule les schémas établis.

«C'est bien une forme de tripartisme dont l’un des partis est d’extrême-droite qui s'impose», affirmait Jean-Christophe Cambadélis. Constat confirmé côté UMP par le député Thierry Mariani, dans une tribune publiée par Le Monde en février: «La vie politique française a désormais un autre visage et s’oriente vers un tripartisme durable.» Constat validé par le quotidien lui-même au lendemain du premier tour des départementales, qui pointe l'avènement d'un tripartisme d'un nouveau genre.

Tripartisme: le mot figure dans les livres d'histoire. Il désigne le paysage politique au lendemain de la Libération. Le Parti communiste, la SFIO et le Mouvement républicain populaire (MRP, démocrate-chrétien) rassemblent alors chacun environ un quart des voix et s'imposent comme les trois forces politiques majeures. Mais à l'époque, ils forment une (éphémère) coalition. Rien à voir avec la situation actuelle, où il n'est pas question d'alliances.

Trois grands partis, ce n'est pas nouveau

Pour autant, une configuration dans laquelle se distinguent trois forces politiques rivales à peu près équivalentes, ce n'est pas nouveau. «D'une certaine façon, le tripartisme a déjà existé plusieurs fois sous la Ve République», rappelle l'historien Jean Garrigues, de l'université d'Orléans. Dans les années 1960, d'abord, lorsque la vie politique se structurait autour de trois familles: les gaullistes, les socialistes et les communistes. «Le parallèle n'est d'ailleurs pas si lointain: le Parti communiste des années 1960 occupait la fonction protestataire du FN d'aujourd'hui», remarque Jean Garrigues. Rebelote dans les années 1970. «On a de nouveau trois forces principales : les soutiens de Giscard d'Estaing qui vont former l'UDF, la famille gaulliste et les socialistes, qui prennent le pas sur les communistes», détaille l'historien. Ces forces vont néanmoins s'unir en deux camps déterminés, formant ce que le politologue Maurice Duverger a appelé le «quadrille bipolaire»: gauche contre droite mais aussi, dans chaque camp, une alliance méfiante entre socialistes et communistes et entre gaullistes et giscardiens.

«Le système institutionnel de la Ve République induit la bipolarisation», résume Jean Garrigues. D'abord en raison de la prééminence de l'élection présidentielle, qui conduit à un face-à-face au second tour. Mais aussi parce que le mode de scrutin des élections législatives le veut ainsi. C'est même la principale cause de la bipolarisation, selon Pierre Martin, politologue à l'IEP de Grenoble et spécialiste des systèmes électoraux:

«La présidentielle pousse à la bipolarité, puisqu'elle ne garde que deux candidats au second tour, mais pas forcément à une bipolarisation gauche/droite. N'oublions pas qu'en 1969 et en 2002, la gauche a été éliminée dès le premier tour. En revanche, les législatives favorisent ce clivage en forçant les partis de chaque bord à conclure des alliances s'ils veulent remporter des sièges.»

L'heure de vérité sonnera donc en 2017. «On voit bien que nous sommes entrés dans une nouvelle donne tripolaire. Et à la fin il n'en restera que deux à la prochaine élection présidentielle», prédisait encore Jean-Christophe Cambadélis. Malheur au vaincu, avertit aussi Jean Garrigues: «La force politique éliminée en 2017 sera vraisemblablement vouée à l'éclatement.» Hollande, Sarkozy et Le Pen ont peut-être en tête cette formule attribuée au chancelier Bismarck: «Dans un système à trois puissances, il faut être l'une des deux.»

Une gauche et une droite en proie aux fractures

La course pour la survie a déjà commencé. Le défi du Front national est de bâtir un maillage d'élus locaux suffisant pour se battre à armes égales contre les deux partis traditionnels. Les élections de 2014 ont acté cette dynamique, qui va se poursuivre en 2015, avec la possible conquête de plusieurs conseils généraux. Pour l'UMP et le PS, il s'agit de rassembler le plus largement possible, histoire de ne pas payer un trop grand émiettement par une élimination au second tour.

A droite comme à gauche, ce n'est pas gagné: les divisions affleurent dans chaque camp. «Les deux grandes forces politiques traditionnelles ont chacune un caractère bipolaire», constate Jean Garrigues. L'UMP est tiraillée entre une ligne libérale-européenne et une frange nationale-conservatrice. Un clivage incarné par la rivalité Juppé/Sarkozy ou, pour la génération suivante, NKM/Wauquiez.

A gauche, le fossé est plus béant encore entre la ligne sociale-démocrate du duo Hollande/Valls et le socialisme plus traditionnel incarné par les Aubry, Hamon et autres Montebourg, rejoints sur de nombreux points par les écologistes et le Front de gauche. Les candidatures aux élections départementales ont révélé cette fracture sur le terrain: les différentes forces de gauche partaient divisées dans quatre cantons sur cinq, selon une étude Ifop pour Le Figaro. En face, au contraire, la droite et le centre avaient réussi à s'unir dans 69% des cantons. Signe que pour ce qui est du rassemblement, la droite a pour l'instant une longueur d'avance.

Après le tripartisme, le quadripartisme?

Ces fractures pourraient-elles changer la donne d'ici 2017? Le congrès du PS à gauche, et la primaire de l'UMP à droite, peuvent être l'occasion d'une recomposition dans chaque camp. C'est ce qui pousse Pierre Martin à la prudence:

«Il n'y a pas de tripartisme. Il y a un sentiment de tripartition, mais qui est en partie illusoire, notamment en raison de la division de la gauche. Aujourd'hui, ceux qui constituent le pôle de gauche non socialiste, EELV, le Parti de gauche, le PCF, se parlent et concluent des alliances ensemble. C'est sans précédent.»

Si cette gauche de la gauche fusionne, «plutôt qu'une tripolarisation, on pourrait aller vers une quadripolarisation», explique Pierre Martin. Une configuration qui rappellerait le «quadrille bipolaire».

Une telle analyse supposerait toutefois de classer le FN clairement à droite, ce qu'il réfute ainsi que des alliances de second tour droite-extrême droite, que l'UMP refuse. Surtout, elle apparaît déséquilibrée en termes électoraux. Aux européennes de mai dernier, l'extrême droite, la droite et le centre ont raflé 60% des suffrages, écrasant les différentes forces de gauche et révélant un électorat de plus en plus conservateur. Aux départementales, le rapport de force était encore plus déséquilibré, avec 62% des voix pour la droite et l'extrême droite.

Pour les frontistes, c'est eux contre les autres

Au Front national, on prédit une autre évolution. Le tripartisme, «c'est une réalité électorale évidente», nous expliquait avant le premier tour Florian Philippot, le numéro 2 du FN. «Mais ce n'est qu'une étape entre deux bipartismes : l'ancien UMP/PS et le nouveau bipartisme qui est en train de naître entre eux, l'UMPS, férus de dépassement des nations, et nous, les patriotes qui défendons la souveraineté et l'identité nationale.»

Les «européistes» contre les «patriotes», comme les appelle Philippot, sera-ce le bipartisme de demain? Dans une interview à Libération, Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique à l'Ifop, ne dément pas l'analyse:

«La tripartition est un système transitoire. A la suite des chocs très violents qui s’annoncent aux départementales, puis aux régionales, il y aurait une certaine logique à ce qu’à terme les Juppé, Valls, Bayrou se retrouvent, tandis que d’autres iraient vers le FN.»

Pour le sondeur, «Marine Le Pen mise sur l'implosion de l'UMP», dont les cadres rejoindraient soit les frontistes, soit la gauche sociale-démocrate. Une telle évolution installerait le FN comme l'un des deux acteurs majeurs d'une nouvelle bipolarisation. A croire que même le tripartisme fait le jeu du FN.

Louis Hausalter
Louis Hausalter (6 articles)
Journaliste politique.
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