France

Le premier tour des départementales nous donne la recette pour que le Front national ne soit pas au second tour en 2017

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 23.03.2015 à 17 h 23

Deux ingrédients indispensables: une forte mobilisation et l’unité dans chaque camp.

Marine Le Pen, le 22 mars 2015 à Hénin-Beaumont. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Marine Le Pen, le 22 mars 2015 à Hénin-Beaumont. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Les élections départementales, dont l’impact politique ne pourra être mesuré qu’à l’issue du second tour –même si l’on sait déjà que l’on va passer d’une majorité de départements contrôlés par la gauche à une majorité dirigée par le droite et ses alliés centristes–, donnent l’occasion de mesurer l’évolution du paysage politique français, marqué par deux changements.

Premier changement: un pays, accoutumé depuis la naissance de la Ve République à la bipolarisation, vivant au rythme tranquille des alternances entre droite et gauche de gouvernement (aujourd’hui l’UMP et le PS), s’installe désormais dans le tripartisme. Avec un rapport de forces qui situe la droite et la gauche aux alentours de 35% et l’extrême droite à 25%.

Le fait notable étant que le parti dirigé par Marine Le Pen, après avoir percé à la présidentielle de 2012 (17,9%), puis aux européennes (25,4%), s’inscrit à son tour dans le paysage local. Les départements se consacrent en effet essentiellement aux dépenses de solidarité ainsi qu’à d’autres dépenses tels que la construction et le fonctionnement des collèges. Leurs nouvelles compétences ne sont pas encore fixées et, à terme, ils devraient (sauf dans les zones rurales) disparaître. Après avoir été le paria de la vie publique, le Front national version Marine Le Pen, est donc en train de s’inscrire dans le paysage national.

Second changement: l’accompagnement médiatique dont l’extrême droite fait l’objet –la presse ayant grandement aidé à sa «dédiabolisation»– et le fait que le gouvernement, par la voix de son Premier ministre Manuel Valls, l’ait désignée comme l’adversaire principal –elle serait «aux portes du pouvoir»– peuvent laisser penser que nous assistons à une marche irrésistible vers le pouvoir.

Le FN ne progresse pas, il marque le pas

De ce point de vue, le premier tour des élections départementales conduit à nuancer largement ce pronostic.

Parce que, pour la première fois, le Front national ne progresse pas. Il s’ancre localement, certes, mais il marque le pas. Surtout, s’il recueille l’adhésion d’un Français sur quatre, trois autres Français sur quatre le récusent. Régulièrement, plus de deux Français sur trois manifestent leur hostilité à l’idée qu’il puisse un jour parvenir au pouvoir.

Les départementales ne comportent, aux yeux des électeurs, aucun enjeu véritable de responsabilité. Il en ira tout autrement pour l’élection présidentielle. La campagne anti-Front national menée par Manuel Valls (alors que Nicolas Sarkozy décidait plutôt de coller aux thèmes et aux promesses de l’extrême droite) a permis un sursaut de mobilisation (un Français sur deux a voté). Or, l’abstention est l’alliée de l’extrême droite dont le socle varie peu tandis que, alternativement, l’électorat de droite hier, celui de la gauche aujourd’hui, s’abstient lorsqu’il est mécontent.

Si l’on se projette vers le scrutin présidentiel de 2017, on doit avoir à l’esprit qu’environ quinze millions d’électeurs s’ajouteront à ceux du premier tour des départementales. Dans ces conditions, la perspective la plus communément admise, à savoir qu’en 2017, nécessairement, Marine Le Pen serait présente au second tour, mérite discussions.

Plus exactement, ces départementales nous donnent les deux conditions du retour à un duel droite/gauche à la présidentielle et de l’élimination de Marine Le Pen au soir du premier tour. A savoir: une forte mobilisation et l’unité dans chaque camp. Cette mobilisation a toute chance de se produire si les partis de gouvernement parviennent à convaincre du danger que représenterait l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. L’exemple de Syriza est utile: on voit bien que la démagogie anti-européenne, qui est le lot commun de l’extrême gauche et de l’extrême droite, ne résiste pas à l’épreuve des faits.

L’union, c’est la démonstration qu’a réussie, en faveur de son camp, Nicolas Sarkozy. L’UMP a présenté des candidats communs avec les centristes.

A l’inverse, le PS paie d’un prix très élevé la division, voire l’émiettement, de la gauche, provoquée par les critiques, les injures de l’extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon et d’une fraction des écologistes. Comment ne pas évoquer cette phrase tristement célèbre du secrétaire général du Parti communiste allemand dans les années 1930: «L’arbre nazi ne doit pas cacher la forêt sociale démocrate.» Il n’est bien sûr aucunement question de rapprocher, si peu que ce soit, l’idéologie nazie de celle du Front national, mais de montrer plus simplement que la haine de la sociale démocratie est toujours le principal moteur d’une certaine extrême gauche.

L’épreuve de vérité, pour ces départementales, sera donc la qualité du report des voix au sein de la gauche: si les électeurs se montrent insensibles à la propagande anti-gouvernementale du Parti communiste et de l’extrême gauche, alors le PS limitera la casse. Dans le cas contraire, le pire est à venir...

Les trois France

Pour l’heure, tout le monde avait, au soir du 22 mars, une bonne raison de se réjouir. Le pouvoir exécutif, parce qu’il n’est pas face à une nouvelle Bérézina et parce que la ligne gouvernementale et les équilibres actuels devraient en être confortés. Nicolas Sarkozy, bien sûr, principal vainqueur de la soirée. Lui qui, président, avait perdu toutes les élections locales, connaît sa première revanche et va pouvoir s’en servir pour relancer la machine à reconquérir le pouvoir. Le Front national enfin, qui après avoir gagné en 2014 quelques mairies, sera peut-être, au soir du second tour, en situation de gouverner un voire trois départements.

Reste que cette photographie ne donne pas encore de clef sur les raisons profondes de cette conversion d’une partie du pays à un populisme extrémiste. Comme dans beaucoup d’autres pays aujourd’hui, nos sociétés vivent à l’heure de leur fragmentation.

En France celles-ci dessine trois pays: l’un urbain et ouvert, l’autre péri-urbain et en difficulté (les banlieues), le dernier enfin, tissu de petites villes et de circonscriptions rurales qui se sent laissé-pour-compte.

A cette division s’ajoutent trois facteurs qui nourrissent le vote de l’extrême droite. Le premier est le contexte idéologique où dominent le catastrophisme et la nostalgie, deux façons d’alimenter un vertige identitaire. Le deuxième est la nature de la bataille politique qui emprunte davantage à une guerre civile froide qu’à une démocratie apaisée: les leaders de la droite et de la gauche passent le plus clair de leur temps à se décrédibiliser, à se discréditer, dirigeant ainsi la main des électeurs vers le troisième larron, celui qui a comme argument principal, sa virginité. Et, troisième facteur, la montée de la xénophobie alimentée par un amalgame constant entre islam et terrorisme.

Ce mélange peut, à terme, produire une machine infernale. Au moins ces élections départementales auront-elles clairement indiqué le chemin qu’il faut prendre pour l’éviter.

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
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