LGBTQCulture

Le Cercle: la première publication homosexuelle européenne, 73 ans après

Didier Lestrade, mis à jour le 23.03.2015 à 19 h 19

Dans les cinémas depuis peu, «Le Cercle» est un docu-drama qui raconte l'histoire de Der Kreis (Le Cercle) créée en 1942. Le réalisateur suisse Stephen Haupt met en lumière l'impact de cette revue aux origines du mouvement gay à travers les témoignages d'un couple gay qui a été au centre de cette histoire. Et qui fut le premier couple gay suisse à se marier en 2003.

©Outplay

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Au début des années 80, j'ai tenu pour la première fois dans mes mains quelques exemplaires de la revue Der Kreis (Le Cercle) chez le photographe Patrick Sarfati. Ce dernier était le seul à en posséder une petite collection. Je considérais déjà cette revue mythique, première publication homosexuelle européenne, comme la matrice de toutes les publications homosexuelles à venir, européennes ou américaines. Très peu de gays en connaissaient l'existence, pourtant la rumeur qui l'entourait m'était parvenue –et je n'avais que 23 ans. On savait que cette revue suisse des années 50 avait été le lien qui rassemblait des milliers d'homosexuels cachés de l'après guerre. De grands photographes et peintres y avaient contribué, souvent en cachant leur noms: George Platt Lynes, Paul Cadmus, etc.

Sous la censure

L'aspect terne de Der Kreis ne trompait personne. C'était une publication caractéristique des années 50 où le subtexte gay était reconnaissable à des allusions, des déclarations sur l'homo-érotisme et la beauté classique de l'amour fraternel. Le double entendre et l'inuendo étaient les deux règles de la communication codée. Son éditeur, Karl Meier, avait lui-même été influencé par la plus ancienne des revues allemandes, Der Eigene. Il connaissait l'équilibre entre ce qui pouvait être publié et ce qui était interdit. 

Chaque numéro passait à la censure avant l'impression, il était impossible de publier des photos masculines trop explicites, c'est d'ailleurs pourquoi l'illustration y avait une part prépondérante. Le style pictural des années 50 était suggestif, les tableaux de l'artiste Quaintance étaient souvent reproduits, les photos de culturistes avaient toujours des cache-sexes.

Zurich, centre du monde

Les textes étaient érotiques mais tout devait rester dans le cadre de la loi. Le film Le Cercle est donc le premier document réalisé sur cette époque si peu connue. Comme il se doit, c'est un film suisse qui raconte l'étonnante vie homosexuelle de Zurich, à l'époque une des rares villes européennes où les homosexuels et lesbiennes trouvaient une liberté toute relative. 

De l'autre côté de la frontière, en Allemagne, le paragraphe 175 pourchassait tout ce qui n'était pas hétérosexuel. A partir de 1933, ce fut le texte de loi qui envoya 50.0000 homosexuels dans les camps de concentration. L'Angleterre vivait sous une législation à peine meilleure, ce qui est raconté dans le film The Imitation Game. La France n'était pas mieux lotie avec le souvenir des lois discriminantes votées sous Vichy. Zurich était une ville où l'homosexualité n'était pas condamnée et si tout restait underground, une vie sociale existait bien. Elle attirait d'ailleurs des milliers d'homosexuels venant de toute l'Europe et même des Etats-Unis lors de bals annuels.

Une organisation reprise à l'étranger

Bande-annonce

La revue Der Kreis était le média qui reliait tous ces hommes, 2000 à peu près. Les envois postaux étaient cachés sous des enveloppes génériques pour ne pas se faire remarquer. Chaque abonné était membre du Cercle. Ce que raconte ce film, c'est que la création de Der Kreis a eu beaucoup influencé l'apparition des premiers médias américains comme One ou en France comme Arcadie. Une des origines du mouvement LGBT provient donc de la Suisse, une information souvent mise de côté dans les nombreux livres américains. 

Par exemple, cette manière de distribuer la revue sous le manteau a été reprise par les premiers studios de photographie masculine comme Athletic Model Guild (AMG) aux USA. Dans les années 50, le sujet homo était si tabou que la confidentialité du fichier des abonnés était une source de crainte. Si le secret venait à être dévoilé, c'était la vie du lecteur qui était en jeu. Une peur maladive qui existait encore chez les premiers abonnés du Gai Pied, en 1979, qu'il fallait sans cesse rassurer sur le secret de leur vie privée.

Le début du mouvement LGBT

Malgré ces craintes, il y avait beaucoup d'entraide fraternelle. La résistance à travers la lecture dépassait de loin la timidité du contenu rédactionnel. Il faut se rappeler que les premiers groupes homosexuels avaient une approche très prudente en matière de visibilité. Comme la Mattachine Society en Californie, ces groupes cherchaient surtout à survivre en se cachant. 

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Le film Le Cercle illustre bien ces discussions politiques entre ceux qui voulaient rester cachés et ceux, souvent plus jeunes, qui anticipaient déjà des modes d'action militants plus directs, plus proches du mouvement civique pour les noirs et aussi, des suffragettes. 

A travers les témoignages des survivants de cette époque, Le Cercle raconte l'homophobie des années 50, les raids de police, les meurtres homophobes, les suicides, la terreur dans le secret, les dénonciations, mais aussi la promiscuité masculine et le désir de fidélité.

Un film pour festivals LGBT

Le Cercle est un film surtout pas prétentieux, avec une recette de trois quarts: une partie cinéma avec des acteurs jouant les souvenirs des survivants, des images d'archives et les interviews qui lient le tout. 

Les éléments historiques sont fidèles, ce qui explique pourquoi le film a été primé aux Teddy Awards de Berlin. C'est un objet idéal pour les festivals de film LGBT car il parle d'une époque que nous-mêmes, dans les années 70, avions déjà commencé à oublier. Et il souligne aussi la modernité de la ville de Zurich, ville du photographe Walter Pfeiffer qui a repris dans les années 80 la légèreté cosmopolite de la ville, quand la Suisse représentait un endroit protégé au centre de l'Europe pour les freaks du continent.

Fin d'une époque

Dans les années 60, Der Kreis subit la compétition des revues homosexuelles plus libres, publiées dans le Nord de l'Europe ou aux Etats-Unis. Le Cercle se dissout en 1967, alors que les droits des LGBT se manifestent en 1969 avec les émeutes de Stonewall. Mais le souvenir de cette époque mérite d'être entretenu et, par exemple, si des archives LGBT existaient à Paris, on pourrait consulter les rares exemplaires de Der Kreis encore disponibles. 

La preuve de ce risque de perte de mémoire, c'est que le réalisateur du film lui-même raconte dans cette interview française qu’il n’avait aucune connaissance de l’existence du Cercle alors qu’il est lui-même zurichois depuis toujoursne. Le Cercle, c'est le chainon manquant entre Les Invisibles de Sébastien Lifshitz et The Imitation Game de Morten Tyldum.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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