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Quand les femmes reprennent la ville

Rue Paul-Bert / Milan Stankovic via FlickrCC License by

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Cela peut passer par l'architecture, l'urbanisme, les équipements sportifs, les lieux d'échange...

Au milieu de la nuit, un pont, dans une ville qui pourrait être Paris ou Lyon, Marseille... Qu'importe. Sous l’édifice, nulle femme. De la bouche de métro sortent une nuée d’hommes et une poignée de jupes. La rue est ouverte à tous, mais de nombreux endroits sont vides de présence féminine.

Des femmes plus souvent chez elles

Les femmes ne sont pas à proprement parler absentes de la ville, mais elles ne prennent guère le temps d’y flâner, notamment parce qu’elles passent plus de temps au foyer à s’occuper des tâches domestiques. En moyenne une heure de plus que leurs conjoints, selon une étude de l’Insee.

«Dans la ville, les femmes sont rarement seules et ont le plus souvent une occupation, comme veiller sur les enfants autour des aires de jeux. Elles sont rarement là “juste pour elles”, contrairement aux hommes», explique Chris Blache, socio-ethographe et cofondatrice de l’association Genre et ville.

Première cause: le sentiment d’insécurité, «facteur numéro 1 de non-mixité», selon Chris Blache. Un sentiment renforcé par le harcèlement de rue, dont sont massivement victimes les femmes: selon l’enquête Insee sur les violences faites aux femmes de 2007, une femme sur cinq âgée de 18 ans à 29 ans a déjà essuyé des injures hors du ménage, et une sur dix a subi des caresses et des baisers non désirés et autant des menaces.


Une architecture anxiogène

Eclairages manquants, «dents creuses», recoins sombres, participent de ces peurs. Les femmes préfèrent alors contourner, plutôt que de risquer d’être harcelées ou agressées, quand bien même selon les chiffres elles sont plus souvent victimes dans leur propre foyer. Le métro parisien, où, selon une enquête de l'association Osez le féminisme, 94% des femmes auraient déjà subi des violences sexistes, est déserté à certaines heures, et des stations sont évitées.

Ce sentiment d’insécurité peut être renforcé par l’architecture, et notamment celle des années 1970, selon Yves Raibaud, maître de conférence à l’université de Bordeaux 3 et  spécialiste de la géographie du genre:

«C'est une architecture faite à partir de beaux dessins et d’une vie rêvée, mais les projets n’étaient pas faits pour durer et n’étaient pas du tout participatifs. Une architecture qui vient d’en haut, faite par des hommes blancs, riches et en voiture, programmée pour l’obsolescence. Cela ne marche pas.»

Le règne des «citystades» et des skateparks

Et si les femmes ne s’attardent pas en ville, c’est aussi parce qu’elle n’a pas été pensée pour elles, notamment pour tout ce qui concerne les équipements de loisirs et les espaces sportifs, fréquentés aux deux tiers par des hommes, comme l’ont montré les travaux des sociologues Edith Maruéjouls et Yves Raibaud.

Arrêtons nous un instant boulevard Ney, à Paris. Sur un banc, un homme, qui semble se reposer. A quelques encablures de là, à l’Espace de glisse parisien, des «riders» ont chaussé leurs skates et leurs rollers. Tous des garçons.

Où sont les femmes dans ce coin du nord de Paris? Elles viennent le mardi, pour une «initiation féminine». Mais sans cette tentative de rendre un peu de mixité dans ce territoire pris d’assaut par les hommes, nulle présence de filles.

Terrain multisports à Saint-Benoît-sur-Loire  par TLESAE via Wikipedia

Les travaux des chercheurs montrent que ces terrains multi-sport sont fréquentés à 100% par des garçons, et à 95% pour les skateparks. «Presque toutes les mairies ont un “City Stade” (terrain multisports) ou un skate-park. Les équipements sportifs, en général, profitent deux fois plus aux garçons. Il n’y a par exemple pas un seul espace de danse dans l'espace public. Quid de la question des loisirs des femmes?», s’interroge Edith Maruéjouls, qui se désole que «la plupart des urbanistes n’aient jamais entendu parler de ces enjeux». «Les grands stades ne sont fréquentés que par 3% de femmes. On n’imaginerait même pas un grand stade de 40.000 places dédié à des activités pratiquées majoritairement par les femmes. Il y a là un enjeu d’égalité dans l’utilisation de l’argent public», complète Yves Raibaud.

12% de femmes maires en France

Derrière ces disparités, des logiques de pouvoir. «Les grands architectes sont tous des hommes. Les femmes ont les petits budgets», commente quant à lui Yves Raibaud. Au conseil municipal, le décideur est souvent un homme, puisqu’il n’y a que 12% de femmes maires en France. «Ces édiles pensent construire une ville pour tous, mais quand on regarde, on s'aperçoit qu’ils la construisent surtout pour eux-mêmes», continue Yves Raibaud, qui se souvient d’un Grenelle des mobilités à Bordeaux avec 75% d’hommes autour de la table, et des femmes peu écoutées.

Pour essayer de lutter contre ces «no-go zones» pour femmes, des féministes ont eu l’idée d’organiser des «marches exploratoires». Le principe de ce dispositif inventé au Canada à la fin des années 1980: observer et analyser avec un petit groupes d’habitantes du quartier pourquoi certains endroits se sont transformés en repoussoir et formuler ensuite un véritable diagnostic.

Pour, c’est selon, changer un éclairage défectueux, proposer de rééquilibrer un terrain de foot par un espace vert et des tables de pique-nique, ou ajouter un mur dans un recoin transformé en pissotière. «Il s’agit surtout de faire en sorte que les gens se sentent bien dans un lieu, pour qu’ils le réinvestissent. Un lieu réinvesti, c’est le meilleur moyen pour réduire le sentiment d’insécurité», explique Chris Blache.


Analyser les budgets

Pour rééquilibrer les politiques publiques sportives et de loisir, des communes ont mis en place des politiques de «gender budgeting», ou comment analyser les budgets par le prisme du genre. Il ne s’agit pas forcément, lorsqu’on investit dans un terrain de foot, d’investir autant dans une activité de danse, car cette division genrée ne fait que maintenir les stéréotypes sexués. Mais cela peut consister dans des programmes pour encourager les filles à jouer au foot, ou la formation des animateurs sur place à l’égalité hommes-femmes.

«Il faut neutraliser les espaces en arrêtant de les qualifier et de les légitimer comme féminins ou masculins», résume Edith Maruéjouls, qui plaide pour une «mixité active» et non une simple égalité des droits.

L'autocollant de Place aux femmes

Plus largement, c’est en changeant les mentalités que les pratiques changeront aussi, y compris en travaillant avec les femmes pour qu’elles dépassent les barrières inconscientes qui les empêchent presque instinctivement de se rendre dans certains lieux. «Il y a encore l’idée reçue qu’une femme au café, c’est une femme facile, ou qu’une femme qui fume toute seule fait le tapin, y compris chez les femmes», commente Chris Blache.

De nombreux collectifs se sont formés ces dernières années pour agir sur ces représentations, et déraciner les peurs, en érigeant par exemple des «zones sans relous» ou en organisant des manifestations pour se réapproprier la rue. D’autres, comme les membres du collectif Place aux femmes, à Aubervilliers, dirigent des opérations pour «occuper l’espace» des cafés. Et elles remettent aux plus accueillants un autocollant jaune portant leur label: «Ici, les femmes se sentent chez elles aussi.»

«Agir sur la psychologie», tel est aussi le mot d’ordre de Chris Blache et de ses ateliers «même pas peur».

«On imprime ce slogan sur des papiers, ou d’autres slogans –je me souviens de “On n’est pas des cuisinières”– et on les colle dans l’espace public. C’est un véritable exercice d’empowerment. C’est la balance psychologique qu’il faut réussir à inverser.»

Tout commence dans la cour d’école

Les chercheurs et experts qui travaillent sur ces questions s’accordent pour dire que les raisons d’une telle désertion de l’espace sont multiples, et qu’il faut agir de manière transversale, à tous les niveaux, et dès le plus jeune âge, où les représentations spatialisées genrées se créent.

Edith Maruéjouls se désole ainsi qu’on «installe encore aujourd’hui des terrains de football en plein milieu des cours d’école», reléguant ainsi les filles sur les côtés. A minima, demande la chercheuse, il faudrait dans ces lieux un personnel formé, qui n’ait pas le réflexe à la première dispute entre une fille et un garçon de dire aux filles d’aller «jouer ailleurs», implantant dès lors dans leurs cerveaux la conception qu’une partie de l’espace ne leur est pas destiné. Edith Maruéjouls travaille actuellement avec l’école du Peyrouat à Mont-de-Marsan sur ces questions.

«C’est un ensemble de facteurs sur lesquels on doit travailler de concert», commente Chris Blache, notamment en «déconstruisant les stéréotypes». Elle est d’accord sur ce point avec Edith Maruéjouls, et avec tous les féministes qui estiment qu’il faut agir sur la «structure sociétale». Un travail de longue haleine, en somme, dans la rue, dans les cafés, dans la cour de récréation, mais aussi au travail, au foyer, et surtout dans nos têtes.

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