France

Sondages: il faudrait déclencher l'alerte pollution de la vie politique française

Eric Dupin, mis à jour le 23.03.2015 à 11 h 42

Les sondages ne servent ni à prédire les résultats ni à les analyser. Plus encore, ils transforment les élections françaises en course hippique et, cette fois, masquent la vraie question que l'on aurait dû poser dimanche soir aux dirigeants de gauche et de droite: quelle est leur responsabilité dans cette vive poussée du FN?

Des électeurs dans l'isoloir, à Nice le 22 mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard

Des électeurs dans l'isoloir, à Nice le 22 mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard

Pas de méprise: l’auteur de ces lignes est de ceux qui ont passé d’innombrables heures sur des listings de sondages pour tenter d’y voir plus clair dans les entrailles d’une opinion publique parfois bien tourmentée. Honnêtement menée, ces enquêtes apportent de précieux éclairages à une vie politique de moins en moins simple.

Mais c’est précisément au nom de ce vieil intérêt que je supporte de moins en moins la manière dont la sondomanie, particulièrement développée en France, pollue le débat public.

Les dégâts sont particulièrement lourds en période électorale. Moins le combat politique est lesté d’affrontements idéologiques, moins s’affrontent des projets antagonistes, et plus les campagnes se résument à des «courses de chevaux» plus ou moins distrayantes.

Dérive hippique

Cette expression, employée par Michel Rocard, il y a déjà plusieurs décennies, n’est que la traduction du «horse-race reporting», le traitement superficiel des campagnes électorales, déploré de longue date aux Etats-Unis. Les enquêtes d’intentions de vote scandent alors la bataille plus que toute autre élément. Par facilité, beaucoup de commentateurs se contentent de gloser sur les positions respectives des uns et des autres. Le jeu politicien occulte alors les enjeux politiques du scrutin...

Ces élections départementales en ont fourni un parfait exemple. Il est vrai que l’objet de la bataille n’était pas très facile à expliquer. Aussi les médias se sont-ils encore plus focalisés sur l’oracle sondagier qui annonçait spectaculairement que le Front national pourrait terminer cette course en tête. De quoi pimenter la dramaturgie polico-médiatique.

Les acteurs politiques ont embrayé sur cette présentation. Manuel Valls a vite compris l’intérêt qu’il pouvait retirer de ces «prévisions» propres à effrayer une bonne partie de l’électorat. C’est ainsi qu’il s’est franchement engagé dans la bataille pour mobiliser son camp à partir de l’argument du danger frontiste révélé par les sondages.

Les uns et les autres auraient pourtant pu apprécier la situation avec un peu plus de sérénité. La qualité des études des intentions de vote est meilleure, en France, que dans beaucoup de pays. Mais la température de certaines élections est plus difficile à mesurer que d’autres.

Les scrutins locaux posent toujours de délicats problèmes aux sondeurs. Ces départementales étaient un redoutable casse-tête, avec les effets combinés des particularités locales, du redécoupage des cantons, de l’étiquetage complexe des «binômes», et enfin de la difficulté à apprécier le taux de participation.

Pour toutes ces raisons, les enquêtes préélectorales auraient dû être prises avec des pincettes. Les deux derniers sondages de CSA et de l’Ifop ne plaçaient le FN devant l’UMP que d’un point. Pas de quoi en tirer des conclusions définitives...

Fausses comparaisons

L’obsession sondagière des médias et des politiques aboutit à d’étranges spectacles lors des soirées électorales.

Relevons tout d’abord une compression du temps médiatique devenue telle que les leaders se permettent désormais de livrer leurs analyses définitives du scrutin quelques minutes après la fermeture des bureaux de vote. A cette heure, aussi directement informés soient-ils, ils ne peuvent disposer des résultats réels.

Les «éléments de langage» des uns et des autres, seulement nourris d’estimations et/ou de résultats partiels contradictoires, tombent ainsi sur les téléspectateurs. A 20h, le score du FN tanguait sacrément: de 24,5% dans l’estimation CSA et 25% dans celle d’Ipsos à 26,3% chez l’Ifop tandis que TF1 l’affichait à 27,2%. Il est vrai que la première chaîne, apparemment en cure d’austérité, s’était dispensée des services d’un institut et se contentait de livrer les résultats partiels, forcément biaisés, du ministère de l’Intérieur.

La confusion qui résulta de ces mélanges de chiffres n’a pas aidé à une analyse distanciée du vote. Peu importe, commentateurs et acteurs se sont généralement accordés pour réagir au verdict des électeurs en comparant les chiffres bien fragiles dont ils disposaient... aux sondages d’intentions de vote!

Chacun fit semblant de s’apitoyer sur le score «décevant» de FN au regard de ses «espérances». Florian Philippot lui-même, numéro deux de ce parti, n’a pu complètement masquer sa déconvenue. Certes, son parti obtient, d’après la totalisation officielle quasi-définitive, 25,1% des suffrages exprimés.

Mais c’est très sensiblement moins que les chiffres publiés dans les dernières enquêtes d’intentions de vote (28% pour CSA, 29% pour Ipsos et 30% pour l’Ifop).

Les écarts sont importants et confirment que cette formation reste difficile à mesurer. Les sondeurs sous-estimaient l’extrême droite il y a peu encore, ils tendent parfois aujourd’hui à la surestimer.

Mais l’essentiel est de comparer ces 25,1% du FN au 15,1% qu’il avait recueilli lors des dernières élections cantonales de 2011 (même si seule une moitié de la France votait à l’époque). Ce bond de dix points est le grand enseignement des départementales de 2015. La vérité est que le Front national a obtenu dimanche 22 mars un excellent score.

Il est frappant que ce parti dénué d’un réseau local parvienne, dans ce type de scrutin, à devancer le PS (21,5% des voix pour les binômes qu’il soutenait, si l'on additionne les binômes PS et Union de la gauche), une formation qui a pourtant dominé les collectivités locales pendant les dernières décennies.

La vérité des chiffres est cruelle. La gauche s’effondre dans son ensemble: 36,85% des suffrages toutes tendances confondues contre 49,5% en 2011. La progression de la droite est notable tout en étant moins impressionnante: de 33% à 36,56% des voix.

Résultats fournis par le ministère de l'Intérieur

Une soirée électorale plus attentive aux faits aurait permis d’interpeller les dirigeants de la droite comme de la gauche sur leur responsabilité dans cette vive poussée du FN. Plutôt que d’afficher des mines satisfaites et rassurées, les leaders du PS auraient dû être questionnés sur les raisons de leur nouvelle débâcle. Au lieu de tout cela, nous avons subi des débats quelque peu surréalistes avec des acteurs et commentateurs encore sous le coup de l’ivresse de sondages.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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