Culture

Chassol, la musique concrète dont vous ne pourrez plus vous passer

Cédric Rouquette, mis à jour le 22.03.2015 à 13 h 34

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Chassol, Thousand, Manuel Bienvenu, Björk.

Détail de la pochette de «Big Sun» de Chassol.

Détail de la pochette de «Big Sun» de Chassol.

Un buzz: Chassol, tout est son, tout est musique, tout est pop

Un jour qu’il venait présenter un disque à la radio, Chassol fit vivre à son interlocuteur un grand moment de solitude. Christophe Chassol est un musicien d’origine martiniquaise de 38 ans qui a longtemps traîné dans l’ombre des studios avant d’enregistrer sous son propre nom. Il a notamment étudié au prestigieux Berklee College of Music. A l’antenne, il était consulté sur l’apport d’artistes à la mode comme Chris Garneau, Clare And the Reasons, St. Vincent, My Brightest Diamond, eux aussi anciens pensionnaires de cette école de Boston, et désormais camarades de promo dans les pages des magazines branchés et dans les bacs. «Je ne connais aucun de ces noms, dut-il concéder. Je pensais que vous alliez me parler de Quincy Jones et Keith Jarrett.»

Un mélange de sidération, de consternation et de compréhension était audible dans le silence de l’autre côté du micro. Chassol dut réexpliquer qu’il venait du classique, du jazz, du début du XXe siècle, de la musique de film à la rigueur. Et que s’il avait certes joué avec Phoenix et Sebastien Teillier, il n’appartenait pas à cette culture. Un beau moment de radio.

Cette anecdote dit tout de la trace que Chassol est en train de laisser dans les musiques actuelles. Le garçon est hyper-académique mais ultra tendance. Imbibé de théorie musicale mais doté d’un groove contagieux. Intellectuel dans sa démarche mais organique, si ce n’est sensuel, dans son rendu.

Au pays de la pop, tenir son petit bout de musique expérimentale est une forme de totem depuis les années 60. The Beatles avec Revolution 9, Pink Floyd avec Ummaguma, pour ne parler que des cas les plus connus, ont renforcé leur «côté artiste» avec ces gestes radicaux, inventifs, mais pour le moins inaboutis. Chassol, c’est l’inverse. Il fait, selon ses propres termes, de la «musique concrète», mais la démarche est musicale avant que d'être expérimentale. «La musique la plus bruitiste peut s’écrire sur une partition. Pour moi, toutes les musiques sont égales.» Il a même inventé un mot encore plus savant pour en parler. Un mot qui contient de vrais morceaux d’anglicisme dedans: Ultrascore. Même si ça a l’air ardu, c’est simple à comprendre et beau à écouter. En français, on dirait «partition absolue».


Avec X-Pianos (2012), Indiamore (2012), Ultrascores (2013) puis Big Sun, à peine paru, Chassol a tenu des ultra-carnets de voyage, d’Inde, des Antilles, d’ailleurs. Il a enregistré des gens parler, des oiseaux gazouiller, des cassettes tourner, des instruments être manipulés. De ces sons concrets, il a extrait des lignes mélodiques. Puis, autour de ces lignes sorties du miracle de la vie, il a construit des accords, une structure, des rythmes, des sons, des boucles. Et au final, des pop songs. Vous ne les chanterez pas sous la douche. Mais elles vont s’inscrire dans votre cerveau comme un tube massif. Chassol, tout en s'inscrivant dans la démarche de musiciens classiques (il l'expliquait récemment au Grand Journal) vient d’inventer un genre, qui s'exprime en son, en images autant qu'en performance. Cela fait de lui l'un des très rares inventeurs de forme des musiques actuelles.

 


Un coup de pouce: Thousand

On ne va pas trancher cette semaine cet éternel débat: les artistes français qui chantent en anglais font-ils de la variété internationale ou de la chanson bien de chez nous? Dominique A, aujourd’hui omniprésent, se pose là pour vous embarquer à Eleor si vous aimez la langue de Bashung et Brel.

Si vous faites partie des irréductibles du rock n’roll en anglais, jetez un coup d’oreille à Thousand. Cela fait quasiment dix ans que Stéphane Milochevitch se fait entendre dans le circuit indé à coups de EP et de concerts en solo. Son premier authentique album vient de paraître.

Non, on ne vous fera pas le coup du «mille-feuilles» ou des «mille écoutes» que mériterait cet album éponyme. Juste cette promesse: dans un genre rock à guitares arrangé, claviers actuels et voix mâles mises en avant, en voilà encore un qui soutient la comparaison avec la crème du genre telle qu’on l'entend à Brooklyn ou à Londres.


Un vinyle: Manuel Bienvenu, Amanuma

Il y a une chose insupportable avec le retour en force du vinyle (même s’il est par ailleurs un bienfait de notre époque): celui qui reconstruit sa collection de CDs avec des 33-tours a de légitimes raisons de se sentir comme un pigeon, celui qui ne le fait pas se sent un peu idiot à se procurer en CD une oeuvre dont il sait qu’elle pulsera tellement mieux en vinyle.


Le Français Manuel Bienvenu a trouvé le truc. Son dernier album, double, Amanuma, a été édité dans une packaging qui contient les deux objets. Que tout le monde s’inspire de lui !

Sur le fond, Bienvenu propose encore un ouvrage hyper classe, fondé sur des collaborations avec les plus exigeants des esthètes indé, et qui s’achève par un feu d’artifice, à entendre dans notre playlist.

Un lien : Björk par elle-même

Il y a deux ans, Björk avait refusé à votre serviteur de jeter un regard rétrospectif sur ses vingt ans de carrière en solo. La tournée qui avait accompagné son album d’alors, Biophilia, offrait pourtant un support exceptionnel à la démarche, qu’il avait fallu mener sans elle. En 2015, alors que paraît Vulnicura, la star islandaise a accepté le coup d’oeil dans le rétro, à la condition de ne quasiment pas parler de musique. Ce sont des photos et productions graphiques, liées à son oeuvre, qui justifient une confession précise et stimulante pour Time. Björk est exposée au MoMA à New-York. On ne pouvait pas lutter.

Un copier-coller: musique concrète sur disque pop

Bien avant Chassol, de la vraie, de la pure musique expérimentale se faisait une place sur un grand disque de pop. Revolution 9, sur l’Album blanc des Beatles:

«Dans l’histoire de la pop music, personne n’a réussi ce tour de force consistant à faire écouter au plus grand nombre une musique aussi extrême. La plupart de ces gens, il faut l’admettre, feraient tous les efforts possibles pour ne pas avoir à écouter Revolution 9. Ceux qui l’écoutent, non seulement pensent que ça ne vaut pas le coup de rejouer la plage, mais placent toutes les autres chansons de l’Album Blanc sur un piédestal. Revolution, pour son manque profond de sens mélodique, sa durée, son chaos, et pour son refus d’être un morceau de pop plaisant, est une des plus grandes choses que les Beatles ont réalisée. […] De façon fort étrange, elle n’a jamais été retenue pour une compilation ni n’est sortie en single.» (David Quantick, Revolution: The Making of The Beatles’s White Album, 2002, Ed. Unanimes – Livre jamais traduit en français)

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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