France

Un homme et une femme: ça fait quoi, de faire campagne en binôme?

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 21.03.2015 à 11 h 18

Principale innovation des élections départementales: les candidats se présentent obligatoirement en binôme mixte. Une révolution qui induit de nouvelles habitudes.

La campagne d'affichage du ministère de l'Intérieur pour les cantonales des 22 et 29 mars.

La campagne d'affichage du ministère de l'Intérieur pour les cantonales des 22 et 29 mars.

Comme un mariage, les binômes aux élections départementales changent les habitudes des candidats pour le meilleur et pour le pire. A commencer par les 87% de conseillers généraux sortants mâles, célibataires endurcis du suffrage universel, qui ont dû laisser leur place ou apprendre à composer avec une femme sur un territoire plus large.

L’analogie avec le mariage n’est pas juste un cliché journalistique facile, à en croire les candidats eux-mêmes. «La campagne, en binôme, c’est tous les jours», confie Anne-Françoise Courteille, candidate socialiste en Ille-et-Vilaine. «On se voit tous les jours. On s’appelle plusieurs fois par jour. Il faut être sacrément en phase.» Son colistier radical de gauche Christophe Martins, conseiller général sortant, a dû revoir sa manière de faire campagne: «C’est un exercice beaucoup moins solitaire. Cela permet un échange, non seulement à deux, mais à quatre en comptant les remplaçants.»

Exemple avec la rédaction d’un tract, l’un des passages obligés d’une élection. En 2011, l’élu breton avait entièrement les mains libres. Cette année, il a dû composer:

«Quand on fait un document seul, on doute évidemment à chaque mot car c’est là le propre de la politique, mais quand on est quatre, cela ralentit le processus d’écriture. Vous êtes obligés de vous mettre autour de la table, de corriger, de discuter, parfois d’évoluer sur vos positions.»

Christophe Martins considère malgré tout que ce travail à plusieurs a «mûri et enrichi» le résultat final.

Mariages de raison

La formation des binômes et du couple de suppléants repose sur des équilibres subtils. Les différentes parties du canton doivent être représentées géographiquement pour ménager les susceptibilités locales. Il faut aussi prendre en compte les rapports de force entre partis alliés. Le binôme Courteille-Martins reflète ainsi l’alliance PS-PRG en Ille-et-Vilaine, et chacun habite dans l’un des deux anciens cantons qui ont fusionné pour former le nouveau.

La création d’un binôme homme-femme pour faire respecter la parité est une innovation dans l’histoire électorale française. «La particularité est que vous avez deux individus qui doivent se partager la même circonscription. Ils sont potentiellement très fortement concurrents. Chacun va vouloir s’imposer comme le leader du territoire», analyse Patrick Le Lidec, chercheur au Centre d’études européennes de Sciences Po. C’est pour éviter ce risque que Christophe Martins et Anne-Françoise Courteille ont pris les devants. «On s’est bien mis d’accord pour que l’un ne bouffe pas l’autre», explique le candidat. «Il y a des domaines de compétence qui sont naturellement plus chez l’un que chez l’autre. Après, on a établi un cahier des charges sur les prises de parole en réunion publique.»

Dans les huit communes qui composent l’ancien canton de Christophe Martins, c’est lui qui commence à parler. Et Anne-Françoise Courteille fait de même dans «sa» partie de canton. «On a même chronométré à blanc nos temps de parole au cours de notre première réunion publique», raconte la candidate. «Et on s’est rendu compte qu’on était aussi longs l’un que l’autre!», s’amuse son colistier. Mais après les prises de parole réglées à l’avance, les choses se compliquent dans l’exercice plus imprévisible des questions-réponses avec les électeurs. «Mon collègue est vif, très brillant, et a donc tendance à répondre spontanément aux questions en premier. J’ai dit qu’il fallait faire attention à cela», confesse la candidate. «Le fait que je réponde en deuxième me permet de nuancer le propos, de mettre plus de formes. Cela renforce peut-être le stéréotype de l’homme carré et de la femme dans la nuance, mais en même temps, on donne une réponse plus complète.»

Fonctionnement déséquilibré

Si le binôme Courteille-Martins a un fonctionnement égalitaire, c’est aussi car ses membres ont un poids politique comparable. Il est conseiller départemental sortant, elle a été maire d’une commune pendant deux mandats. Mais toutes les paires de candidats ne sont pas sur un tel pied d’égalité.

En Ille-et-Vilaine, parmi les 53 binômes investis par la majorité de gauche et l’opposition de droite, les hommes sont plus capés dans 30 cas contre 8 pour les femmes, d’après un pointage effectué par Slate. Il n’y a que 15 tickets vraiment égalitaires, ce qui n’étonne pas Elisabeth Dupoirier, directrice de recherche au Cevipof:

«Il y a beaucoup plus de chances que l’élément masculin du binôme ait davantage d’expérience politique. Cela lui donne une position d’autorité. D’autant que s’il a réussi à conserver sa place après le redécoupage des cantons, c’est que c’est a priori quelqu’un d’important.»

«Ce que je crains avec le binôme, c’est que vous risquez d’avoir un conseiller départemental et un conseiller départemental bis», explique le sénateur PRG François Fortassin, conseiller général des Hautes-Pyrénées depuis 36 ans:

«Le premier fait les inaugurations importantes et les grands dossiers, et l’autre ramasse les miettes avec les assemblées générales des maisons de retraites et des collèges.»

Coralie Dénoues, 31 ans et candidate en binôme avec Hervé de Talhouët-Roy, conseiller général depuis 1992 dans les Deux-Sèvres, en fait déjà l’amer bilan dans les colonnes du Monde:

«Les hommes ont été habitués à être tout seuls. En réunion ou en rendez-vous avec des élus, Hervé a 80% de la parole. Allez, 70%… Si je ne la prends pas, il ne la donne pas, et pas seulement parce qu’il a plus d’expérience politique que moi.»

Outre la difficulté pour les partis de trouver des femmes désirant se présenter aux élections départementales, ce déséquilibre est rarement involontaire. Une femme inexpérimentée ou peu ambitieuse, c’est aussi une concurrente en moins sur un territoire. Sans oublier les candidatures féminines téléguidées ou préemptées par des barons locaux. «Cela crée un bel avenir pour les épouses, les filles et les collaboratrices!», s’exclame Patrick Le Lidec.

«Pas mariés... tout juste pacsés!»

L’étude du fichier regroupant les candidatures pour le premier tour des départementales donne raison au politologue. Une longue liste sur laquelle figure en vrac la femme de Xavier Darcos dans l’Essonne, la compagne et ex-collaboratrice d’un ancien député dans le Morvan ou encore la belle-fille d’un ancien maire et conseiller général dans la Somme. On trouve aussi parmi les candidates un bataillon d’assistantes parlementaires, dont l’indépendance sur le terrain sera toute relative étant donné que leur patron est aussi un élu local puissant. «Cela étant, il faut se méfier de l’eau dormante. Certaines vont peut-être se révéler d’excellentes stratèges», prévient Elisabeth Dupoirier.

Aussitôt instaurés, le redécoupage électoral et le binôme paritaire sont déjà dévoyés localement, avec des associations pour le moins étonnantes. Dans son département des Hautes-Pyrénées, François Fortassin parle pudiquement de «cousinages pas très évidents» pour désigner la poignée de binômes associant une personnalité de gauche à une autre… de droite.

Les élus radicaux de gauche se montrent particulièrement oecuméniques en la matière. Jacques Brune et Bernard Verdier, deux conseillers généraux sortants, font équipe avec deux femmes pas vraiment marquées à gauche, dont une ancienne candidate UMP aux élections législatives. Et le PS n’est pas en reste, car l’un de ses conseillers généraux sortants mène campagne avec une ancienne responsable locale de Chasse Pêche Nature et Traditions. Même si tous ces binômes ont une étiquette de gauche, qui peut affirmer qu’ils siégeront dans le même groupe une fois élus au Conseil départemental? «C’est tout à fait logique», commente Patrick Le Lidec. «Ce sont souvent des personnes qui occupaient chacun une partie du territoire et qui se retrouvent dans le même canton après le redécoupage. Ils ont intérêt à mutualiser les risques.»

Les alliances gauche-droite sont particulièrement courantes dans les cantons ruraux, depuis l’Eure jusqu’au Cantal, où le journal La Montagne observe dans un bel euphémisme que «les micro-climats locaux ont dicté la météo politique». Ce qui inspire une autre métaphore matrimoniale au sénateur Jacques Mézard, figure PRG du département:

«Nos candidats sont libres, ils ne sont pas mariés… tout juste pacsés!»

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
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