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Vous ne voulez pas des populismes? Souciez-vous des classes moyennes

Eric Le Boucher, mis à jour le 22.03.2015 à 13 h 06

L'économie, qui avait privilégié la classe moyenne dans l'après-guerre, la laisse en déshérence depuis quarante ans. Aux Etats-Unis, Barack Obama s'efforce d'inverser la tendance. Ne serait-ce que pour corriger la dérive des inégalités.

Dominos / Rob via FlickrCC License by

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Derrière le vote pour les populistes, derrière l'angoisse de l'avenir, derrière la perte de crédibilité des politiques et des élites, derrière la désaffection pour la démocratie elle-même, il y a toujours la même cause: le sort de la classe moyenne. Tous les pays industrialisés sont concernés avec des ampleurs différentes, mais fondamentalement de la même façon. L'économie, qui l'avait privilégiée dans l'après-guerre, la laisse en déshérence depuis quarante ans.

L'initiative d'Obama

De 1948 à 1973, les revenus des salariés de la classe moyenne américaine ont grimpé de 2,8% l'an, c'est-à-dire qu'ils doublaient en vingt-cinq ans, à chaque génération. L'avenir était sûr, celui des enfants aussi. Depuis cette date, crise du pétrole et début des années Reagan, la classe moyenne a vu son revenu stagner. Elle ne s'enrichit plus et, au contraire, elle s'angoisse de perdre son emploi et de tomber dans une catégorie sociale inférieure, le déclassement.

Cette évolution radicale, les partis politiques en ont conscience, mais ils n'en ont pas tiré les conséquences.

Autant la politique vis-à-vis des classes populaires a fait l'objet de beaucoup de réflexions et de décisions ces dernières décennies (smic, aides sociales, abaissement des charges salariales…), autant les gouvernements semblent beaucoup plus désarmés en face d'une classe moyenne qui, en gros, s'était jusque-là toujours débrouillée toute seule. En outre, vu son nombre, 53 millions de personnes aux Etats-Unis (avec un revenu annuel entre 35.000 et 100.000 dollars), ou bien les mesures en sa faveur sont dispersées ou elles coûtent énormément.

Barack Obama est sans doute le premier à autant réorienter son action en faveur des classes moyennes. Le président américain a parlé, dans son discours sur l'état de l'Union le 20 janvier, d'«économie de la classe moyenne» («middle-class economics»).

Il n'abandonne pas les plus démunis. Grâce aux allocations chômage ou à l'Obamacare qu'il a installé (avec tant de difficultés), la proportion d'Américains sous le seuil de pauvreté n'a pas bougé alors qu'elle aurait crû de 5% sans ces mesures. Mais, en faveur des classes moyennes, il a engagé une politique financée par des hausses d'impôts et de taxes sur les revenus du capital et sur les riches. Une hausse du smic, la mise en place d'allocations (garde d'enfant, inscription au collège, aide aux couples bi-employés) et une priorité donnée à l'éducation primaire.

Les trois «âges» de l'économie après-guerre

Tout cela est peu de chose, dira-t-on, les calculs faits (notamment par la Brookings Institution) donnent un gain évalué entre 12 dollars et 150 dollars par ménage. Cela n'est rien quand on compare aux centaines de dollars gagnés grâce à la baisse du prix de l'essence. En fait, le président compte sur la reprise de la croissance et la baisse du chômage pour que s'enclenche la spirale naturelle la plus positive pour la classe moyenne: que les salaires du secteur privé repartent enfin à la hausse. Les faits donnent espoir à Barack Obama: même Walmart, la chaîne de grandes surfaces, a prévu de rehausser les salaires cette année.

Mais la réorientation des politiques fiscales et économiques en faveur des classes moyennes devra aller beaucoup plus loin.

Jason Furman, le président du Conseil des conseillers économiques auprès de la Maison Blanche, donne trois facteurs qui ont nourri le bonheur de la «middle-class family» américaine après-guerre et qui se sont, ensuite, retournés: la productivité, la participation au travail (proportion d'une classe d'âge qui a un emploi) et les inégalités. Ces trois facteurs découpent la période en trois âges.

L'après-guerre 1948-1973 (nommé l'«âge de la prospérité partagée»), lorsque la productivité était en hausse, que les femmes ont été embauchées et que les inégalités se réduisaient. Les revenus gagnent 2,8% l'an, on l'a vu. La part de la richesse nationale engrangée par les 1% les plus riches a décru de 11,3% à 7,7%.

Puis la période 1973-1995 (l'«âge de la participation»): la hausse de la productivité est cassée et la croissance chute (crise pétrolière). Même si de plus en plus de femmes apportent un salaire à la maison, le revenu moyen de 90% des ménages est en baisse de 0,4% l'an. La part des 1% les plus riches remonte à 13,5% de la production nationale.

Puis, troisième période, de 1995 à 2013 (l'«âge de la productivité retrouvée»): les gains de productivité remontent, le taux de participation des femmes plafonne, celui des hommes baisse un peu et les inégalités explosent. La part des riches atteint 17,5%. Les revenus des autres continuent de baisser.

«L'économie de la classe moyenne, c'est aider les familles qui travaillent à se sentir rassurées dans un monde en perpétuel changement», a dit Obama.

La manière de le faire est donnée par les trois facteurs: les mesures annoncées par le président américain visent à soutenir la productivité par des investissements dans les infrastructures et dans une éducation qui élève le niveau professionnel moyen, à aider les femmes qui veulent travailler et à lutter contre les inégalités par le smic et des impôts sur les riches. 

La croissance, arme essentielle

Le facteur le plus important est le premier, la productivité: si elle avait continué sur sa tendance, les ménages gagneraient 58% de plus, 30.000 dollars annuels. Contrairement à l'intuition, l'effet des inégalités est en comparaison bien plus faible: avec une distribution des richesses du type après-guerre, un ménage moyen gagnerait 18% de plus, soit 9.000 dollars.

C'est dire que les réflexions des politiques sur ce que peut être une «économie des classes moyennes» n'en sont qu'au début et que la fiscalité n'en est sûrement pas l'alpha et l'oméga.

C'est dire surtout que la croissance reste l'arme essentielle. Un gouvernement peut aider les pauvres, même en stagnation. Il ne peut rien sans croissance vis-à-vis de la classe moyenne.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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